" Une société qui abandonne son enfance, c'est comme la fin du monde." Avec Hommes à louer, un documentaire coproduit par InformAction et l'Office national du film, Rodrigue Jean nous entraîne sans esbroufe au coeur de l'univers de la prostitution masculine à Montréal.



Ce n'est pas d'hier que le réalisateur de Full Blast, Yellowknifeet Lost Song s'intéresse au milieu de la prostitution masculine. À vrai dire, l'idée de faire un film sur le sujet remonte aux années 90, époque où Rodrigue Jean habitait à Londres et oeuvrait comme bénévole dans un centre de jour fréquenté par de jeunes travailleurs du sexe. Ainsi, la sortie en salle du filmHommes à louer, le premier long métrage canadien exclusivement consacré à la prostitution masculine, représente pour Jean la dernière étape d'une longue aventure.

"J'ai vu tous les films que j'ai pu voir sur le sujet, lance le réalisateur. Je voulais savoir comment était représentée la prostitution dans l'histoire du cinéma. Dans la plupart des films faits par des hommes sur les femmes qui se prostituent, il y a un côté voyeur. On a l'impression que le réalisateur prend un certain plaisir. Si bien que la caméra devient cliente. Dans un film en particulier, on montre les filles en train de s'injecter. On les voit dans un état de déchéance absolue. Je trouve que c'est indécent de filmer les gens dans ces situations."

Après avoir vu des tas de films, fictions et documentaires, Rodrigue Jean s'est donné des balises très claires. "Je ne voulais rien d'anecdotique. Il n'était pas question de filmer les gars dans les lieux de travail. Je voulais un endroit sécuritaire et sans décor. Je voulais travailler dans la durée, loin de tous les standards de la télévision et sans idées préconçues. Au fond, je voulais établir un dialogue avec des personnes avec qui, normalement, on n'a pas de dialogue."

C'est ce qui explique la grande sobriété du documentaire de 134 minutes tourné sur une période d'un an en collaboration avec le projet Séro Zéro pour les travailleurs du sexe. "Le film, ce n'est que la pointe de l'iceberg, explique Jean. Tous les trucs trop dramatiques, trop douloureux, qui auraient pu mettre les jeunes en danger vis-à-vis de la loi, ils ne sont pas dans le montage final." Il n'y a donc pas de voyeurisme, pas de fausse compassion, pas de voix off pompeuse, pas de spécialistes et pas de statistiques. Seulement une douzaine de jeunes qui parlent de leur quotidien, répondent volontiers et souvent avec une lucidité épatante aux questions de Rodrigue Jean.

CADRE THEORIQUE

Pour asseoir sa réflexion sur la prostitution masculine, le réalisateur s'est inspiré des études féministes des années 70. "Selon ces théories, les enfants de sexe masculin appartiennent au monde des femmes, explique Jean. Ils sont donc victimes de l'oppression des hommes. Moi, par extension, je range les enfants de la DPJ dans cette catégorie. Ils sont des victimes du patriarcat. Ces hommes qui les oppriment, ce sont leurs abuseurs, puis leurs clients. Pour moi, le film aurait facilement pu s'intituler La Fin du monde. Une société qui abandonne son enfance, c'est comme la fin du monde."

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