Palestine: un pays occupé ou l'histoire d'une femme raisonnable

«Did I tear the screen that separated between my ordinary life and the backyard of the country I live in ? I only know that what I have seen before my eyes will never disappear».

«Did I tear the screen that separated between my ordinary life and the backyard of the country I live in ? I only know that what I have seen before my eyes will never disappear».

 

C'est une femme raisonnable.

Elle possède un appartement décent dans une ville populaire, ou l'on pourrait dire une ville où la vie est chère. Elle vit dans une ville sainte : Jérusalem. Elle y travaille. Elle gagne sa vie correctement. Elle se débrouille pour « flotter » quelque part dans la classe moyenne mais plutôt vers le bas. Elle a ce qu'il faut pour manger et s'habiller sans faire d'excès. Elle se sent bien dans sa peau. Elle a une famille, des amis, est invitée et reçoit. Pas trop car elle est raisonnable.

 

Et tout à coup, tout a changé.

 

Elle a toujours été à gauche politiquement. Elle a hérité cela de son père mais également par ses propres opinions. Elle a une bonne éducation et des connaissances solides. Elle observe, elle comprend – elle a toujours voté pour le Meretz ou ceux qui précédaient comme Le Mapam. Elle est raisonnable.

 

Et tout à coup, tout à changé.

 

Elle a toujours été contre la discrimination. Non seulement contre les arabes mais toute discrimination. Elle veut la justice. Elle a toujours été contre l'occupation des territoires palestiniens. A la suite de la guerre des 6 jours qui a été menée sur plus de 40 ans maintenant, elle a été totalement convaincue par le Professeur Yeshayahu Leibowitz. Elle a toujours voulu aider les plus faibles. Une bonne personne raisonnable.

 

Et tout à coup, tout a changé.

 

Tout à coup, elle a pénétré dans l'arrière-cour, un peu par hasard. Prudemment, elle s'est jointe aux protestataires du quartier Sheikh Jarrah. Elle n'a pas été arrêtée. Elle est partie dans la Jérusalem palestinienne. L'injustice est devenue tangible et forte, pénible. Elle a visité les zones agricoles de la West Bank, là où se cache l'occupation sous un magnifique camouflage de couleurs : les toitures de tuiles rouges, les jardins verdoyants soignés avec de belles routes bien entretenues, les signalétiques claires des noms des colonies...... Mais aussi les Palestiniens cachés derrière des murs, par milliers, empêchés de se déplacer par des points de contrôle et des blocus. Là elle a écouté Naim qui lui a décrit sa vie, la vie de sa famille à voix basse. Il était prêt à pleurer par moment mais retenait ses larmes. Pas elle, elle a pleuré.

Ensuite, elle est allée à Hébron, la plus grande ville de la West Bank. Là, la colonisation l'a frappée en plein visage. Une ville palestinienne qui par le passé bruissait de vie est maintenant désertée et désolée. Une ville fantôme. Des centaines de colons attendent que la ville des patriarches revienne à la vie, entre les blocus de béton, les soldats, les policiers , la cruauté et la haine qui sont impossibles à appréhender.

 

Et Bilin. Bilin a eu ses terres volées pour que la colonie orthodoxe de Modiin llit puisse s'installer. Cette colonie s'est construite en partie sur des terrains privés qui ont été ensuite « blanchis ». Là les installations illégales ne sont pas détruites. Là, le tribunal cautionne les constructions illégales.

Là, Jawar Abu Rahme a été tué durant une manifestation non violente.

En fait, les villages les plus pauvres des collines sud d'Hébron essaient de vivre sous l'oppression des colons, l'armée, l'administration civile et la police qui détruisent les citernes d'eau, chassent les bergers, détruisent les tentes, les baraques et les écoles. Ils agressent physiquement, volent les terres et vont même jusqu'à tuer. Chaque fois que les Palestiniens bougent, des colons encore plus violents débarquent. L'armée arrive s'appuyant sur la sécurité des zones militaires pour intervenir. Et voilà, fin de l'histoire. Pas d'eau, pas de troupeaux, pas de récoltes, pas de terres..... pas de vie.

 

Cette femme se demande si elle a arraché l'écran qui séparait sa vie ordinaire de l'arrière-cour du pays dans lequel elle vit, ou si cet écran commençait déjà à disparaître et qu'il n'y avait pas d'autre moyen que d'entrer dans l'arrière-cour ? Tout ce qu'elle sait, c'est que ce qu'elle a découvert ne pourra plus être caché. Dans l'arrière-cour du pays dans lequel elle vit, des choses terribles se passent chaque jour. Là vivent un grand nombre de personnes dans la pauvreté, la peur, sous une oppression cruelle.

 

Dans cette arrière-cour, les maîtres sont les colons, et les gens raisonnables, qui sont encore raisonnables et qui ont des idées politiques très différentes, se sont soumis aux colons. Les colonies dominent maintenant le pays et le tiennent en otage. Et le gouvernement a peur. Il a peur que sa stabilité soit menacée. Il existe tant qu'il y a quelqu'un pour le maintenir. Il se doit de garder le status quo – ne pas prendre de décisions, ne rien entreprendre qui pourraient fragiliser sa stabilité, la remettre en question. Sinon, cela serait la fin.

Mais tout à coup----

Mais tout à coup, cela finira mal. Pour tous.

C'est ce qu'elle pense et elle n'est plus tout à coup une femme raisonnable.

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