Rᴇᴘᴏʀᴛᴀɢᴇ ᴘʜᴏᴛᴏ “Lᴇs ɪɴᴠɪsɪʙʟᴇs” ﹟₁ ﹕ Iᴛɪɴᴇ́ʀᴀɪʀᴇ ɴᴏᴄᴛᴜʀɴᴇ ᴘᴀʀɪsɪᴇɴ ᴀᴠᴇᴄ Uᴛᴏᴘɪᴀ 56

Utopia56 © Oculus social Utopia56 © Oculus social

 

 

 

Du 9 au 16 juillet dernier, l’antenne parisienne de l’association bretonne Utopia 56 suspendait son réseau de logements solidaires afin de protester contre l’inaction de l’État concernant la question de l’hébergement pérenne des familles exilées et sans domicile. Alors que la préfecture de Paris affirme en grande pompe que leur nombre ne dépasse pas les 1200 personnes sur l’ensemble du territoire parisien, le constat d'Utopia56 semble beaucoup plus alarmant. Ce serait entre 1500 et 2000 personnes exilées et sans domicile qui se trouveraient réparties rien que dans le périmètre de la porte d’Aubervilliers. Une situation qui ne désemplit pas, engendrant ainsi une crise sanitaire et sociale dans la capitale. À un an des élections municipales et alors que la bataille pour la mairie de Paris semble déjà faire rage, il y a pourtant bien des contextes “préoccupants” qu’on ne questionne pas. 

Récit :

Le mercredi 7 août 2019, après deux prises de contact en vue de réaliser ce reportage photo, je me vois accorder l’autorisation de suivre l’équipe de maraude nocturne d'Utopia 56. Sur le coup, mon ressentie jongle pas mal entre la curiosité et l’angoisse. Avoir l’occasion de suivre durant toute une nuit une association qui aide les personnes exilées, c’est se donner l’opportunité de vivre une expérience d’un point de vue social et de s’adonner à un exercice d’un point de vue technique, celui du travail de nuit. Habitué des manifestations hebdomadaires, je n’avais encore jamais travaillé en nocturne avec mon objectif. Les questionnements autour de mon angle de vue se posèrent rapidement. Prendre des photos de personnes réfugiées, est-ce là réellement ce que je souhaite principalement montrer ? En prenant le temps de schématiser mon projet, je compris vite que d’autres angles seraient à privilégier pour ce premier reportage : L’équipe que j’allais intégrer et l’environnement dans lequel elle intervient.

Le vendredi 9, il est 22h30 lorsque je rejoins le local de l’association situé dans le XVIIIe arrondissement. Je suis directement accueilli dans les locaux par l’équipe bénévole de nuit. C’est ici qu’ils stockent l’ensemble des biens distribuables. Beaucoup de cartons s’empilent ainsi sur les étagères, certains contenants des vêtements, d’autres des shampoings ou encore des protections hygiéniques. Sous mes yeux, c’est une véritable organisation visuelle qui se trouve placardé sur les murs ou écrits sur des tableaux : les itinéraires, les besoins de dons, le nombre de ressources distribuées... J'y constate également l’organisation des différentes équipes de la branche parisienne, comprenant un axe terrain divisé en plusieurs pôles ( majeurs isolés, familles et mineurs isolés) et un axe support lui aussi divisé en plusieurs pôles ( collectes et événements, hébergements solidaires, accueille des bénévoles). Je prends le temps d’un café pour discuter avec un bénévole avant la fin de son roulement. Il m’explique alors que les cartons de vêtements proviennent de différentes actions de collecte/récoltes dans des écoles et des entreprises, notamment Décathlon ou encore Auchan pour tout ce qui concerne les dons de protections hygiéniques. On parle rapidement de plusieurs choses, comme leur emménagement dans leurs nouveaux locaux, leur départ du centre de premier Accueille de Paris Nord en signe de protestation par rapport au traitement administratif des individus et l’intensification du travail de rue qui en a découlé. On sent que depuis leur création en 2016, Utopia 56 se mobilise sur tous les fronts auprès des personnes primo-arrivantes.

Avant le départ, on me propose d’accompagner une bénévole pour aider à installer des tentes. Je n’avais même pas saisi que sur le côté droit du bâtiment se trouvait un camp de personnes exilées. Une dizaine de tentes quechua alignées auxquelles se rajoutaient les deux ou trois ramenées. Une fois terminée, je remonte chercher mon matériel photo et m’apprête à décoller avec Leettha, Amir et Khalifa. Les trois se connaissent bien et l’ambiance sans prise de tête est clairement agréable à observer. La camionnette chargée, nous voilà partie en direction d’un camp situé au niveau d’un jardin, porte d’Aubervilliers. À l’arrivée, ce sont de nombreuses tentes qui longent un accès routier, séparé d’un grillage. 74 tentes pour être précis. L’équipe pose les questions concernant les besoins et distribue 12 couvertures. Moi je suis déjà estomaqué par ce que je vois. 74 tentes dans un espace réduit, à coté d’un grand axe routier et donc de la pollution qu’il engendre. Ça laisse songeur. Au moment de repartir, une personne vivant sur le camp m’interpelle concernant ma présence et mon appareil. C’était à prévoir et c’est normal. J’essaie d’expliquer ma démarche, celle d’apporter ne serait-ce qu’une petite aide pour le respect des droits que détiennent les personnes exilées. Amir et Khalifa aident à désamorcer la situation pendant que je montre alors les photos prises sur le camp. L’homme fit une mine dubitative comme seule réponse, réaction qu’aurait pu être la mienne si les rôles avaient été inversés. On repart alors du camp, direction le tour des gares et leurs alentour en commençant par Bercy puis la gare de Lyon.

L’équipe y distribue une dizaine de couvertures et des bouteilles d’eau. C’est une autre vision de Paris qui s’offre au Lillois que je suis. Celle où lorsque la nuit tombe, ceux qui nous semble d’habitude injustement invisible à la lumière du jour apparaissent. Ceux qui restent loin des décisions politiques et qui se retrouvent pourtant en conditions de survie à cause de celles-ci. Je ne peu d’ailleurs pas m’empêcher d’établir un parallèle. Celui entre le coût des prochains jeux olympiques qui se dérouleront à Paris en 2024 et le potentiel coût d’un financement pour des structures d’accueil répondant à un ensemble de normes relatives à la dignité humaine. Quand on sait que sur l’enveloppe des 6,6 milliards concernant le financement des JO, 3 milliards seront utilisés afin de permettre la construction des équipements sportifs, on a un peu de mal à relativiser. Mais bon, on pourra toujours me faire remarquer que ce ne sont pas les mêmes enveloppes afin que je ne sombre pas dans trop de démagogie. Les enveloppes, toujours les enveloppes...

On poursuit notre route vers la gare de l’Est puis la gare du Nord. Sur le terrain, Leettha et ses collègues ont l’habitude. Chacun dans une direction, ils comptent le nombre de personnes sans domicile sur leur route avant de revenir à la camionnette prendre les couvertures et autres biens nécessaires. Sur le côté de la gare du nord, Leettha et moi croisons la route d’un homme assis au sol, demandant une cigarette. Après lui avoir offert le combo couverture et cigarette, on entame la discussion quelques minutes avec lui. Dans un bref échange, ce sont des bribes de vie en partie consumée par l’addiction qui nous sont contés, tout comme sa rencontre et sa prise en charge par l’association carud Gaîa-Paris. C’est maintenant un départ prochain à Avignon qui le faisait rêver et il en a bien le droit.

En tout cas, la nuit défile en même temps que la route se déroule devant nous. Les arrêts sont nombreux. C’est quand même un sacré rythme que celui de cette équipe, surtout quand on sait qu’elle réalise plusieurs maraudes à la semaine. Des militants de compétition. On s’arrête au square République, le temps de distribuer huit couvertures et deux t-shirts avant de reprendre la route en direction de la mairie de Saint-Ouen. Je fais alors de nouveau face à un groupement d’une trentaine de tentes, cette fois-ci à la vue de tous, juste sur le côté de la mairie. Les différents affichages accrochés à des grilles ou entre les tentes témoignent d’une lutte entre la municipalité et les habitants du camp. “Le maire expulse des familles. Expulsons le maire !” peut-on lire sur une banderole faisant ainsi référence à l’expulsion survenue il y a peu de temps d’environ 150 personnes se trouvant alors dans une usine désaffectée. Il faut dire que l’été 2019 n’a pas été tendre au niveau du nombre d’expulsions : 60 familles situées dans la région parisienne d'Athis-Mons ont ainsi connu le même sort. Une partie des personnes expulsées par la mairie de Saint-Ouen ont alors décidé de s’installer juste à coté d’elle, de continuer à se mobiliser afin d’interpeller les autorités. Dans leur lutte, elles peuvent compter sur l’aide de l’association “Droit au logement” qui milite en faveur de l’octroi d’un logement décent pour tous depuis les années 90. Pour ce type de bras de fer, mieux faut-il avoir des supports solides tant la “partie” promet d’être longue. Un bras de fer entre des personnes survivantes et une structure administrative, un modèle de lutte quotidienne qui peut finir par exaspérer bien des personnes, bénéficiaires comme militants.

On reprend la route direction Saint-Denis avenue du président Wilson. Il est 4 heures passées du matin et fort est de constater que la joie demeure dans le véhicule. On me demande de jouer le rôle du copilote et d’indiquer la route à Leettha par rapport aux indications du GPS. En fond, la musique ne s’arrête pas, tout comme la bonne humeur et les rires qui en découlent. Au bout d’un bon quart d’heure, nous voilà arrivés. Dès le premier coup d’oeil, on constate l’ampleur du phénomène sur lequel “Infomigrants” et bien d’autres tentent d’interpeller la municipalité comme l’État. Plus d’une centaine de tentes s’entassent les unes sur les autres, plusieurs personnes dormant sur des matelas de récup’, la présence évidente d’enfants, les rats qui se battent entre eux... La situation sur l’avenue Wilson est dès lors révélatrice d’une anomalie menant à de nombreux dysfonctionnements. Là où un travail approfondit au niveau de l’accompagnement et de l’orientation des personnes primo-arrivantes aurait permis d’éviter ce genre de situation, c’est un autre modèle qui fut mis en application. À force de subir des démantèlements et de répression policière, beaucoup ont décidés de venir se réfugier à Saint-Denis. Beaucoup, ça correspond à un total de 157 tentes sur l’avenue. Un nombre qui depuis un an, évolue pour ne jamais désemplir. On fait le tour du camp afin de compter les tentes et le nombre de personnes en dehors de celles-ci. Croyez-moi que le fait de se retrouver entre deux grandes rangées de tentes laisse le temps d’observer ce qu’il s'y passe. On y voit les enfants dormant d’un sommeil de plomb, suffisamment lourd pour ne pas entendre les gémissements des rats. C’est ce genre de séquence où l’on a l’impression que le temps s’est arrêté sur une partie de la capitale. On en oublierait même dans le fond qu’on se trouve à Paris tant la réalité qui se fige devant nous est à des années-lumière d’une ville constamment en mouvement. À quelques mètres, on constate que les aires de jeux pour enfants sont aussi devenus des emplacements de tentes. De par leur envie de pourchasser les personnes primo-arrivantes dans le but d’éviter le développement de plusieurs foyers de peuplement, les actions de la police ont eu l’effet inverse. En repoussant toujours plus les personnes exilées vers le nord, celles-ci ont finis par générer un foyer de peuplement à Saint-Denis à la vue de tous. Il n'y a pas de baguette magique comme il n'y a pas non plus de matraque miraculeuse. La violence n’a jamais fait disparaître les phénomènes de précarité, se contentant généralement de les déplacer, de les stigmatiser et ainsi de les renforcer. Je prends quelques photos avant de remonter dans le véhicule. Direction le dernier secteur d’intervention, le canal situé Porte de la Villette.

On roule pendant moins de 10 minutes avant de tomber sur le canal. Au premier coup d’oeil, en surface, rien ne semble apparaître. C’est en prenant les escaliers qui mènent sous le pont où nous constatons l’implantation de 9 tentes et de la présence d’une trentaine de personnes à moins de 20 mètres de l’accès aux escaliers. Caché de la vue de tous, sur un sol qui témoigne du vécu de la zone où ils se trouvent : Canettes de bières brisées, morceaux de seringues d’injection, boîtes de conserve en partie arrachées... “L’enfer des bas fonds”. Alors que les trois bénévoles s’engagent vers les tentes afin d y mesurer les possibles besoins matériaux, mon regard s’immobilise sur un élément qui contraste avec les déchets présents sur le sol. Une peluche, d’une taille moyenne, est adossée contre le mur. Elle est fortement usée, ayant pris des couleurs ternes là où on les devinaient pourtant douces de base. Regard dans le vide avec le mur comme seul soutien, on pourrait presque croire qu’elle attend. Ça me renvoie inévitablement au contexte de survie dans lequel sont engagés malgré elles de nombreuses familles. L’enfance n’a pas sa place là où l’enfant doit survivre. Une peluche en dessous d’un pont indique une autre réalité que si elle s’était trouvé posée sur un lit. Elle va témoigner ainsi d’une autre construction sociale et des difficultés qui en découlent inévitablement. Son regard tourné vers le canal sera la dernière image qui s’imprimera dans mon crâne et sonne la fin de la maraude. Il est quasi 5h30 du matin et la fatigue de l’équipe commence à tomber. Bordel déjà 5h30. On remonte tous ainsi dans le véhicule pour retourner au local d'Utopia 56, pendant qu’au loin, les premières lueurs du jour apparaissent timidement. Arrivé au local, je me pose avec les trois compagnons le temps de boire un thé avec eux. J’ai tellement de questions à poser mais mon cerveau vidé me rend raisonnable. Après une dernière discussion et d’infimes remerciements, je reprends la route de la gare du nord pour prendre le prochain train de 7h à destination de Lille.

Il est 8h quand j’arrive enfin à Lille. Impossible de fermer ne serait-ce qu’un oeil dans le train et pourtant, la fatigue se fait vraiment ressentir. Mais difficile de dormir et même d’accepter de revenir dans mon appartement. Ni une ni deux, j’embarque dans le train de 9h à destination d'Audruicq, là où s’est retrouvée ma petite bande du nord, le temps d’un week-end en campagne. Arrivé à destination, je trouve la force de me rouler une cigarette pour aller la fumer sur un hamac installé dans le jardin. Je suis vidé et me sens faible en me disant que Leettha et son équipe repartent à l’aventure le lendemain soir. Bien sûr, un roulement entre plusieurs équipes de maraude est établit afin d'éviter une accumulation de fatigue. Mais quand bien même, une force morale à toute épreuve comme celle-ci, on ne l’observe pas tous les jours. C’est quelque chose qui reste gravé pendant longtemps. Au fur et à mesure que le sommeil me gagne, les idées sont remplacés par de simples images de cette nuit. Une sorte de power-point automatique généré en attendant que le système principal ne se mette en veille. Les trajets dans le véhicule, les rires de Leettha, Amir et Khalifa, la vision des camps, notamment celle de l’avenue Wilson, tout semble défiler naturellement devant mes yeux. Avant de les fermer, c’est une promesse qui émerge. Celle d’avoir une pensée pour cette équipe chaque vendredi et samedi soir. De pouvoir faire vivre le souvenir de leurs rires. Elles font partie de ces personnes ayant le pouvoir de rendre visibles ceux qui nous paraissent invisibles, par la seule volonté d’agir. Quelle force bordel. Quelle force.

Merci à Leettha, Amir et Khalifa de m’avoir accueilli au sein de leur équipe. J’espère pouvoir revenir vous voir prochainement.

“Not all heroes wear capes” ( même si elles vous reviennent de droit ).

Oculus social ( page principale sur Facebook )

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