Nikola Obadia-Saad

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Billet de blog 22 janvier 2026

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7 octobre, point d’interrogations | Chapitre 1

Comment vivre quand on hérite d’une mémoire brisée ? Au cœur du fracas, une autre question demeure : comment rester humain quand tout pousse à choisir un camp plutôt qu’une vérité ? Découvrez l'histoire d'Imrân, d'Aaron, et d'Apolline, un roman polyphonique qui fait appel à l'Histoire et au droit international.

Nikola Obadia-Saad

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Entre Gaza, Tel-Aviv et la France, trois jeunes adultes avancent sur une ligne de fracture : Imrân, professeur de droit international à Gaza, tente de construire un quotidien pour sa femme et son fils, sous les drones et le blocus. Aaron, franco-israélien, soldat de Tsahal, porte à la fois la mémoire d’une grand-mère rescapée de la Shoah et celle d’un père travaillant pour le Shin Bet. Apolline, journaliste française et fille d’une professeure d’histoire disparue trop tôt, enquête sur ce que l’on préfère taire, convaincue que l’objectivité absolue est un mensonge confortable.

Au milieu d’eux, un narrateur français aux origines mêlées – un père ukrainien d’origine russe, une mère juive séfarade née au Maroc, un grand-père palestinien – tente de tenir ensemble ces mémoires qui se heurtent. Le 7 octobre 2023, leurs destins se croisent, et l’Histoire cesse d’être un décor pour devenir ce qui traverse leurs corps, leurs choix, leurs silences.

Ni manifeste ni neutralité feinte, ce roman suit ces trois voix au plus près : familles, peurs, dignités, amours, contradictions. Il parle de ce que l’on hérite, de ce que l’on trahit, de ce que l’on sauve malgré tout. Au cœur du fracas, une question demeure : comment rester humain quand tout pousse à choisir un camp plutôt qu’une vérité ?

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Avertissement

Bien que s’appuyant sur des éléments factuels, lieux et événements avérés, ce texte demeure une œuvre de fiction : il opère des choix de sélection, de synthèse et de mise en scène. Les personnages, situations et dialogues sont créés, recomposés ou amplifiés. Toute identification à des personnes réelles ne saurait être tenue pour exacte. L’auteur assume seul les analyses et opinions figurant dans ces pages, qui ne représentent pas nécessairement celles de l’éditeur.

Annexes : méthode et sources

Chose peu courante dans un roman, vous trouverez en fin d’ouvrage un ensemble d’annexes — notamment un résumé et l’inventaire des sources qui ont nourri l’écriture et les idées défendues ici. Le sujet étant important, sensible, délicat, il nous a paru indispensable d’étayer chaque affirmation et de documenter ce qui est avancé.

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« Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie :
Sur cette terre, se tient la maîtresse de la terre,
mère des préludes et des épilogues.
On l'appelait Palestine. On l'appelle désormais Palestine.
Ma Dame, je mérite mérite la vie. »

Mahmoud Darwich, 1986.

« Alors que j'arrive au bout du chemin, à 80 ans passés,
les questions juives me taraudent jour et nuit :
comment des Juifs instruits, sages, âgés, civilisés, éthiques et humains,
ont-ils pu perdre la tête et leur sagesse triplement millénaire
pour embrasser les idéaux païens, matérialistes et sanglants
d'un nationalisme politique prédateur ? »

Moshe Menuhin, 1974.

« Les livres sont notre perte.
Celui qui a beaucoup lu ne peut pas être heureux. »

Marina Tsvetaieva, 1911.
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D'où j'écris et pourquoi ?

Cette page s’ouvre comme un seuil ou un deuil : ce qui entre et qui pèse, ce qui sort et qui ne laisse aucune trace. Ce récit commence là où les regards — d’ordinaire — se retirent, et ton regard, déjà, s’y attarde : je le vois bien. Ici, les pierres comptent les vivants, et les silences savent encore dire les noms. Je ne te promets rien d’autre que la précision : des vies, des lieux, et la mesure de ce qu’ils coûtent. Car l’histoire se donne ici sans décor : elle passe, et dans son passage quelque chose de toi demeure.

De quand date, en vérité, le 7 octobre 2023 ? Du seul 7 octobre ? Du 6 octobre ? De 2018 ? De 2007 ? De 1993 ? De 1967 ? De 1948 ? De 1922 ? De 1916 ? De 1908 ? De 1896 ? De 1878 ? De 1840 ? De 1799 ? Ou peut-être des premières croisades en Terre sainte ?

Les attaques menées par le Hamas et d’autres factions armées de Gaza ont-elles visé des personnes de confession juive, des Israéliens, ou un système étatique ? Pourquoi le gouvernement israélien n’a-t-il pas tenu compte des avertissements accumulés avant le 7 octobre ? Et pourquoi, ce jour-là, l’État d’Israël a-t-il choisi de mettre en œuvre la doctrine dite « Hannibal » au risque d’atteindre sa propre population ?

Quel fut, au XXᵉ siècle, le rôle historique des grandes puissances occidentales ? La création de l’État d’Israël n’est-elle que la conséquence directe de la Shoah ? Quelles priorités ont guidé les politiques sionistes durant la Seconde Guerre mondiale, entre sauvetage des juifs d’Europe et construction d’un État-nation ?

Des pays comme l’Allemagne ou la France, et plus largement l’Europe, ont-ils réellement mené à terme le travail de mémoire qu'exigeait le judéocide des années 1940 ? Comment comprendre que ces mêmes États reproduisent aujourd’hui des schémas de hiérarchisation des vies, en soutenant ce que de nombreuses organisations de défense des droits et des juristes qualifient de génocide à Gaza et de régime d’apartheid en Cisjordanie ?

D’où procèdent les racismes ? D’institutions, de doctrines, de peurs fabriquées, ou d’une part d’ombre que nous préférons attribuer aux autres plutôt qu’à nous-mêmes ? Est-ce inscrit dans ce que nous appelons, un peu trop rapidement, la « nature humaine » : dominer, puis opprimer, puis, à l’extrémité du processus, anéantir ?

Depuis le 7 octobre 2023, ces questions reviennent, obstinées, au point que le titre de ce roman ne pouvait qu’empiler les points d’interrogation. En France, pourtant, douter, enquêter, confronter les récits suffit souvent à vous faire passer du côté des suspects. D’où ce sous-titre, « point d’interrogations ». Que reste-t-il alors, sinon cela : interroger les faits, remonter l’Histoire à contre-courant, mettre le droit international face au réel ? Ces gestes n’ont sans doute jamais été aussi nécessaires, ni aussi urgents, y compris pour débusquer nos propres angles morts.

Comment, dans ce climat, préserver encore une possibilité de dialogue ? Comment faire en sorte que les uns puissent réellement entendre les autres, et réciproquement, sans immédiatement se retrancher derrière les drapeaux, les identités, les idéologies ? Comment laisser affleurer les voix singulières, avant les slogans, là où l’empathie cesse d’être une posture morale pour redevenir une condition minimale de toute parole partagée ?

Reste une dernière interrogation : que peut la fiction face à la réalité ? Comment une voix romanesque peut-elle accueillir ces questions sans les dissoudre ni les instrumentaliser ? Quels corps donner aux mémoires brisées, qu’elles soient palestiniennes, israéliennes ou françaises ? Quels fragments de vie faire surgir dans les éclats d’un miroir commun, où se reflètent à la fois le réel et la souffrance, mais aussi ce qui, malgré tout, refuse d’être détruit ?

Longtemps, je n’ai pas compris par quels renoncements l’extermination des Juifs d’Europe avait été rendue possible. À présent, je le sais. Je m’appelle Nikola Obadia-Saâd, c’est écrit sur la couverture de ce roman. Mais il ne faut pas croire tout ce qui est écrit sur la couverture des romans : je ne suis pas l’auteur de ce roman, disons que j’en suis un narrateur. Ou un témoin. Et je reste lucide de l’endroit d’où je t’écris, du moins ce que je peux en comprendre, avec tout ce que cela suppose : un homme, blanc, vivant dans un pays riche, conscient de ses angles morts, et donc, sans doute, privilégié. Je suis français, mon père est ukrainien d’origine russe, ma mère est juive séfarade née au Maroc, l’un des mes grands-pères est palestinien. La Russie, le Maroc, la Palestine. Orthodoxe, juif, musulman. Trois terres, trois dialectes, trois mémoires enchevêtrées dans mes veines comme les fils d’un même tapis noué par l’Histoire. À leur croisement, je suis né — non pas d’une identité, mais d’une tension. Quand je parle de tension, j’évoque ce que cela peut signifier d’être issu de plusieurs héritages à la fois, parfois convergents, parfois contradictoires. Trois appartenances chargées, traversées de mémoire, de blessures, de croyances parfois irréconciliables dans le monde d’aujourd’hui. Porter cela en soi, ce n’est pas simplement hériter : c’est ressentir, à l’intérieur, les tensions géopolitiques, religieuses et culturelles du monde. C’est être traversé de questions sans réponse, de fidélités multiples qu’il est parfois impossible d’honorer toutes à la fois. Je suis né de cette dissension entre l’Est et le Sud, entre l’exil et l’enracinement, entre trois noms de Dieu, trois langues de prière, trois manières de dire la douleur — ou de ne pas la dire.

Imrân, Aaron et Apolline. Ce sont leurs voix qui m’aideront à traverser les frontières — Palestine, Israël, et France — en cette journée du 7 octobre 2023, et dans les échos prolongés de ce séisme. Trois personnages de fiction, peut-être, mais porteurs de vérités que seul le réel peut donner : la fiction permet alors de relier les faits, les silences, et les cœurs. Leurs trajectoires, mêlées à l’Histoire en mouvement, tissent un récit de chair et de mémoire, là où trop souvent les narrations s’effondrent en slogans. Ce roman ne prétend pas réparer les miroirs brisés, mais il tente, au moins, de tenir les fragments à hauteur de regard afin que notre humanité puisse s’y refléter. Un roman donc, une date, trois jeunes adultes, trois héritages, une même histoire qui les traverse, et leurs destins qui se croisent brutalement. Mais derrière les armes et les murs, une même question se dessine : comment vivre quand on hérite d’une mémoire brisée ? Au travers de la gorge et de ce roman, j’essaie d’explorer la transmission des traumatismes, le poids des récits nationaux et la difficulté de nommer la vérité dans un monde plus que fragmenté. Ni réquisitoire, ni justification, plutôt un appel à l’Histoire et au Droit international : c'est un un chant où chaque voix cherche, à sa manière, une brèche vers l’humanité.

Imrân, Aaron, et Apolline. Par ces trois personnages, tous trois de jeunes adultes — entre vingt et trente ans disons, j’ai voulu incarner toute la complexité de ce qu’on appelle faussement « le conflit israélo-palestinien ». Mais faisons d’abord quelques présentations succinctes, si tu le veux bien.

Imrân, palestinien, professeur de Droit international à l’université de Gaza, tente de préserver un quotidien pour sa femme et son fils malgré le blocus. Héritier d’une famille d’agriculteurs, sa mémoire familiale remonte à 1878 et au village de Mlabès (j’ai francisé le nom, comme tous les noms dans ce roman), comme une blessure qui ne cesse de se rouvrir. Imrân cherche dans les mots du Droit international un refuge contre la violence.

Aaron, franco-israélien, est le fils d’un officier des services secrets du Shin Bet et le petit-fils d’une rescapée de la rafle du Vel d’Hiv. L’attentat de Mohammed Merah en 2012 a précipité l’aliyah familiale en 2013, de Toulouse vers Tel Aviv. Devenu soldat de Tsahal, Aaron a appris à ne plus voir Gaza et la Cisjordanie comme des lieux habités, mais comme une menace, comme la plupart des Israéliens. Sa carapace est solide, mais sous la rigidité transparaît une vulnérabilité qu’il n’ose pas encore nommer.

Apolline, française, originaire de Savoie, a choisi ses armes : les mots, les livres, les enquêtes. Sa mère, professeure d’histoire morte trop tôt d’un cancer, lui a légué la passion des récits, des cartes, et des fêlures. Après des études de lettres puis l’École de journalisme de Toulouse, elle lit Howard Zinn, Aimé Césaire, Hannah Arendt, Frantz Fanon et Henry Laurens, convaincue que la neutralité journalistique n’existe pas. Athée, curieuse, obstinée, elle cherche à donner voix à ce qui est tu, à interroger les récits dominants et à retrouver, par l’écriture, un fil invisible avec sa mère disparue.

Voici pour les présentations. Si tu cherches à comprendre ce qu’il s’est passé avant le 7 octobre 2023, ce qui s’est effondré ce jour-là, et ce qui suivi dans les jours, les semaines et les mois qui ont suivi le 7 octobre — ce livre est pour toi. Si tu veux savoir ce qui relie Imrân, Aaron et Apolline, trois trajectoires dessinées au cœur du tumulte, alors tourne la page. Sinon, referme ce roman. Maintenant. Mais sache que ce que tu t’apprêtes à lire ne cherche ni à édifier, ni à convertir. Il s’agit ici de traverser les récits, non de s’y enfermer. De sortir des vérités toutes faites, des réflexes identitaires, des oppositions sans issue. De faire entendre ce qui, trop souvent, est étouffé : des voix humaines. 

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