Pas "perdus"

A ceux de mes semblables qui, ces temps-ci, se sentent désemparés, je voudrais dire : la définition française de ce mot ("perdu", "déconcerté"...) nous rend seuls comptables de nos propres malaises. Je lui préfère la racine espagnole amparo ("soin", "protection") qui invite à penser qu'en étant "désemparés", nous devenons "sans refuge", orphelins d'une Providence, d'un Dieu, d'un Etat ou de la Française des Jeux, figures parentales autant invoquées qu'usurpatrices.  

Bien sûr, il faudrait s'interroger sur ce qui maintient nos cœurs naïfs dans l'attente d'une explication en provenance des étoiles. Bien sûr, il vaudrait mieux ne pas se croiser les bras en espérant des épilogues miraculeux. Mais la responsabilité n'est pas seulement la nôtre. Elle pèse aussi du côté de ceux qui "oublient" (l'ont-ils jamais su ?) qu'ils ne sont élus que pour prendre soin de leurs semblables et que leur compassion ne commence pas, au terme d'un bras de fer perdu, avec des paroles et des mines de circonstance.

A ceux de mes semblables qui, ces temps-ci, se sentent désemparés, je voudrais dire ceci (j'écris dans une gare) : nous ne sommes "pas perdus", nous n'avons même pas perdu notre chemin. Tout bonnement, nous avons  placé notre confiance dans ceux qui la trahissent .

Dans son film Coup de torchon, Bertrand Tavernier avait mis cette sentence dans la bouche de Philippe Noiret : " Je préfère être l'aveugle qui pisse par la fenêtre que celui qui lui dit que c'est un chiotte."

C'est comme mentir aux mômes : on ne s'en remet pas. 

 

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