La douleur n'a pas de passeport

Je vivais à Moscou au moment où quarante sympathisants tchétchènes ont pris d'assaut un théâtre dans lequel je m'étais rendu quelques semaines plus tôt. Bilan : 130 morts. Mes amis, mes voisins, les gens de la rue, suivaient ça à la télévision. Ils étaient choqués, bouleversés, accusaient leurs dirigeants d'incompétence. Puis leur colère est retombée et ils ont élu, deux ans plus tard, les mêmes gens.

Je vivais à Moscou au moment où quarante sympathisants tchétchènes ont pris d'assaut un théâtre dans lequel je m'étais rendu quelques semaines plus tôt. Bilan : 130 morts. Mes amis, mes voisins, les gens de la rue, suivaient ça à la télévision. Ils étaient choqués, bouleversés, accusaient leurs dirigeants d'incompétence. Puis leur colère est retombée et ils ont élu, deux ans plus tard, les mêmes gens.

J'étais encore là-bas lorsqu'une trentaine de personnes a pris en otage une école du Caucase le jour de la rentrée. Bilan : 380 personnes tuées, parmi lesquelles une moitié d'enfants, sous les balles des assaillants ou de leurs compatriotes venus les délivrer. Mes amis, mes voisins, les gens de la rue, s'indignaient, suivaient ça à la télévision mais ils venaient d'élire, six mois plus tôt, les mêmes gens.

Lorsque plusieurs bombes ont tué 200 personnes dans une gare madrilène, j'étais toujours en Russie. Les espagnols étaient choqués, bouleversés, ils écoutaient les mensonges politiques à la télévision, puis ils ont voté et changé de gouvernement.

Il y a deux semaines, un avion russe s'est écrasé au-dessus du Sinaï : 300 morts. Des familles ont pleuré, le pays a décrété un deuil national et Charlie Hebdo en a fait d'ignobles caricatures.

Hier soir, j'étais au  vernissage d'un ami peintre pendant qu'on tuait 200 personnes en plein Paris. Mon sentiment pour ceux qui sont morts en allant au concert ou boire un verre est le même que pour les victimes du théâtre moscovite, de l'école de Beslan, de la gare de Atocha, et de tous les avions, les autobus, les immeubles ou les lieux publics qui explosent dans le monde. Le chagrin n'a pas de passeport et tous paient de leur vie l'égoïsme des petits va-t-en-guerre qui auraient dû les protéger mais qui n'en finissent pas de créer les conditions de nouvelles tueries.

En rentrant chez moi, je n'ai pas voulu regarder les images, tout comme je ne l'avais pas fait à Moscou. Pas par lâcheté, ni par besoin de me voiler la face, mais parce que l'horreur et la souffrance ne sont pas un spectacle et que la publicité des massacres fait partie du plan de leurs commanditaires.

Aujourd'hui, au lieu d'obéir aux mots d'ordre de ceux qui ne s'expriment qu'à l'horizon de leur petite réélection, plutôt que se laisser enflammer par des explications simplistes, mensongères, et par des haines automatiques, il faudrait entrer en soi pour y trouver le silence, empêcher que la tempête ait le dessus, calmer notre effroi, admettre que la guerre n'est qu'une vendetta à grande échelle dont les animaux sont incapables, comprendre que nous naissons tous pour mourir mais pas pour être tués, croire que la paix est un acte de courage, qu'il faut la faire à tout prix  entre hommes et femmes, entre frères et sœurs, entre voisins, collègues, compatriotes ou non, corréligionnaires ou pas, sans oublier que le respect des différences passe après celui de toutes nos ressemblances.

Si nous croyons à tout cela, si nous décidons que notre "servitude volontaire", que décrit  - et décrie - si bien La Boétie, ne fera plus le lit de toutes les tyrannies, démocratiques ou pas, que l'amour n'est pas une don mais une dette qu'on rembourse, que l'argent n'est pas une embolie mais une circulation, que le travail ne doit pas être une malédiction mais un plaisir, que le pouvoir n'est que la tentation des impuissants, alors s'ouvrira devant  nous une route lumineuse qu'on n'a pas encore empruntée, et nous protègerons notre espèce de ce qui menace de la faire disparaître, c'est à dire d'elle-même.

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