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Billet de blog 22 janvier 2017

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Interrogations écrites /11

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BAS LES MYTHES !

Il y a dix ans, pendant que je mettais en scène à La Havane un spectacle de cirque musical intitulé Las Noticias del Mundo (Les Nouvelles du Monde), Fidel Castro est tombé gravement malade. C'était le 31 juillet 2006, quelques jours avant ses quatre-vingts ans. A Cuba, on glosait partout sur ce que deviendrait le pays sans celui qui planait depuis si longtemps sur lui au point qu'on n'imaginait même pas un "après-Fidel". 

Dix ans plus tard, Raulito, le petit frère, vient d'annoncer le trépas de son aîné. On a eu droit aux scènes habituelles de ceux qui se lamentent, qui pleurent, qui disent ne pas y croire, comme s'ils n'y étaient pas préparés, comme si la mort pouvait épargner qui que ce soit. On a aussi entendu des commentaires à travers le monde : intellectuels, artistes, journalistes, politiques, chefs d'Etat, tous contradictoires, tous irréconciliables. Mort ou vif, Castro ne laisse personne indifférent. Pendant ses quarante ans  à la tête de onze millions de personnes, il a été l'homme de toutes les louanges et de toutes les diatribes. Héros pour les uns, tyran pour les autres, visionnaire ou illuminé, révolutionnaire ou opportuniste, Fidel a traversé un demi-siècle sans  jamais faire l'unanimité.

Vous-même n'avez pas manqué de lui rendre un hommage vibrant devant une assemblée de Cubains dont la plupart a quitté l'île parce qu'elle n'offrait pas des conditions de vie satisfaisantes. Dans votre longue épitaphe, j'ai retrouvé une emphase à laquelle plus personne ne croit vraiment. Non qu'elle soie dépourvue de charme mais parce qu'elle est usée jusqu'à la corde et qu'elle caresse les mythes plutôt que la réalité complexe, ambivalente, inconfortable. Avons-nous encore besoin de croire à la polarité du monde entre bons et méchants ? Ne peut-on pas admettre que, d'une chose bonne et nécessaire - comme le chamboulement d'une Révolution - puissent naître des monstres ? Faute de quoi, il faudra justifier les massacres de Bonaparte par le Code Civil (rédigé principalement pour protéger les propriétaires), la cruauté de Bolivar par l'indépendance du Venezuela ("libéré" seulement des Espagnols dont il était le rejeton direct), et la victoire sur Hitler de Staline (dont l'imprévision a sacrifié vingt-cinq millions de Russes).

Il faudrait refuser de croire aux hommes providentiels lorsqu'ils s'accrochent au pouvoir et aux honneurs. Fidel aurait été bien inspiré de se savoir mortel avant de maintenir coûte que coûte chaque Cubain sous sa tutelle. Bolivar aurait mieux fait d'assumer son aïeule africaine au lieu de haïr les Espagnols dont il descendait directement. Quant à Bonaparte, il aurait dû soigner ses complexes de Corse mal intégré avant de mettre l'Europe à feu et à sang.

Avant-hier, dans le train qui me ramenait de Saint-Pétersbourg à Moscou, j'ai longuement parlé avec mon voisin de siège, un homme très ouvert, chercheur, historien, linguiste. Youri Troisky (c'est son nom) m'a présenté le logiciel qu'il a créé pour faire comprendre la manière dont les faits historiques sont presque toujours falsifiés à effets de propagande.

Qu'on ne nous fasse plus le coup des héros. La naïveté, feinte ou réelle, est parfois une paresse. Regardons plutôt du côté de la piétaille, de la chair à canon, des boucs émissaires, tremplins de toutes les ambitions. Revisitons notre panthéon et déboulonnons ses statues. Faute de quoi, tout comme Raskolnikov qui prenait prétexte des hécatombes de Bonaparte pour justifier son double meurtre, nous ne comprendrons rien à nous mêmes, aux autres et à notre place dans le monde. 

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