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Billet de blog 22 janvier 2017

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Interrogations écrites /14

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

SE TROUVER INTELLIGENT

Vous le savez aussi bien que moi : tout a du sens, tout signifie quelque chose, rien ne passe inaperçu. Et la caméra est un puissant microscope - où télescope - pour aller voir de plus près du côté des postures et des impostures. Un gros plan sur un visage en dit plus long que des paroles. Et le vôtre est particulièrement expressif. On y lit tout de suite quand vous prenez la mouche, quand vous êtes agacé, énervé, tenté de quitter votre siège en envoyant promener celui ou celle qui vous pose, pour la centième fois, la même question qui n'intéresse personne.

A la télé, vous êtes sur vos gardes et vous semblez avoir évolué vers plus de retenue. Certains diraient que vous vous êtes assagi. Moi, je ne le vois pas comme ça, je suis convaincu que vous avez flairé le piège. Vous avez compris qu'à force d'être l'amuseur, le boxeur, celui qu'on invite pour booster l'audimat, ce que vous disiez passait au second plan, devenait accessoire. Souvent je vous ai vu débattre et vous débattre comme un toro dans l'arène, au milieu d'une "cuadrilla" de journalistes et d'experts qui agitaient les capes, posaient les banderilles et enfonçaient les piques pour vous fatiguer, vous user, vous faire perdre le contrôle. Ils ne se donnent pas cette peine avec d'autres, plus dociles, plus boeufs, attentifs à ne rien dire qui sorte des sentiers rebattus. 

La télé, qu'on le veuille ou non, c'est le royaume de la forme, du paraître. Peu importe ce que vous dites... si vous le dites mal. On va juger vos dents ou votre cravate de travers, le cheveu en broussaille mais aussi une parole ou un silence de trop. Moi, je ne m'en plaindrais pas si on était tous à égalité devant l'image. Malheureusement, il faut bien reconnaître que le mode "discernement" n'est pas souvent activé devant la télévision.

Quand j'ai décidé de ne plus être prof, après deux années à enseigner ma langue maternelle dans un lycée du pays de Caux, mon dernier conseil de classe fut un conseil de discipline pour l'expulsion de deux ados d'une classe de 1ère que j'aimais bien, qui n'étaient ni méchants, ni perdus (l'un d'eux est devenu avocat, l'autre inspecteur du travail). Je prenais leur défense, j'engueulais les représentants des parents et mes collègues qui se rangeaient du côté hiérarchique par réflexe de protection - mal comprise, bien entendu - mais très fréquent et très au point. 

De la même manière, devant son petit écran, sans même s'en rendre compte, inconsciemment, le téléspectateur se retrouve dans les salles de classes qu'il a fréquentées, où le prof s'en prenait à un élève que personne ne défendait et, par ces mêmes mécanismes, face à l'agressivité, la violence feutrée, "bien comme il faut" des professionnels qui occupent les lieux à l'année, vous faites figure de malappris, de mauvais sujet. Et vos paroles passent loin derrière.

Alors, puisque vous n'avez ni l'arrogance vulgaire de Trump, ni la morgue indifférente de Poutine, puisque vous êtes un didacticien qui voudrait enrichir les cerveaux, prenez la place du questionneur, devenez son prof, faites tout pour que le téléspectateur - qui, le plus souvent, n'est pas un insoumis mais un indécis, une personne à convaincre - puisse s'identifier à vous et se trouver intelligent.

Ou alors, sillonnez la France comme vous le faites, en donnant la parole à d'autres, en leur passant le micro dans vos meetings, pour en faire autre chose que des "pots-de-fleurs" muets et applaudisseurs, placés en fond de scène, comme dans les talk-shows du petit écran.

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