La musique à celui qui la fait


PRELUDE à l'Appel pour le Retour à l'Artiste-Producteur

par NILDA FERNANDEZ

Il y a deux mois, dans une émission consacrée au rôle du Web dans la musique enregistrée, j'ai entendu le P-DG d'Universal - que j'ai connu plus inspiré avant qu'il devienne gourou de l'industrie du disque – répondre à la question d'une journaliste par une phrase ahurrisante, surnaturelle, à tous les coups soufflée par un coach en communication sur la gestion de crises : « Vous savez ? Quand JE produis un disque, c'est MOI qui prends tous les risques !» Qu'on se le dise, donc : l'employé le mieux rémunéré de la plus grande multinationale du disque reverse une grande partie de son gros salaire mensuel à six chiffres pour soutenir la création !

Pas de stress, donc : avec de tels capitaines à la barre, avec leur myopie et leur suffisance suicidaire nos Titanic sont bien pilotés. J'ai pourtant voulu les convaincre, pendant des années, de ne pas s'éreinter au profit d'actionnaires qui resserrent budgets et personnel mais jamais leur propre ceinture. Je les ai souvent exhortés à ne plus manipuler le consommateur à coups de pub mais à respecter suffisamment leurs clients pour ne pas leur fourguer ce dont ils n'auraient pas voulu eux-mêmes, semblables à des bouchers qui ne mangeraient pas leur propre viande. Peine perdue : pour eux, j'étais un idéaliste avec zéro sens de réalités, moi qui ai toujours pensé qu'à force de se confronter à la matière, aux mots et aux sons, les artistes ont davantage les pieds sur terre que n'importe quel diplômé d'HEC, perdu dans ses abstractions. Alors, plutôt que m'épuiser la voix en prêchant dans un désert, j'ai préféré abandonner un contrat discographique pour partir cinq années en Russie, dans un show-business autrement sauvage et dangereux mais qui a renforcé, par contraste, ma foi dans l'indispensable mission gallinacée de l'artiste : préserver sa liberté de pondre.

Pendant tout ce temps, donnant de la voix entre Moscou, Odessa, Irkoutsk, Vladivistok ou Samarkande, j'entendais les échos français du coup de grâce infligé par ceux qui, au pays de Jacques Brel et de Léo Ferré, voulaient faire croire que tout - argent, succès, talent –pouvait s'obtenir par la soumission. J'ai vu les Fabriques de stars comme l'ultime tentative pour créer des produits staristiques sans artistes et aussi comme le début de la dégringolade. Tout a suivi la même pente jusqu'au Virginmegastore qui vient de rendre les dernières armes. Bien sûr, le sort du millier de personnes laissées sur le carreau me désole, pour peu qu'on pense aux actionnaires vite repartis vers des valeurs sûres et pérennes comme l'eau, le vent, la lumière... mais qu'on ne vienne pas nous assommer avec de prétendues conséquences « culturelles» qui feraient passer les déforestateurs d'Amazonie pour des bûcherons.

Depuis longtemps, le mot « artiste » est galvaudé. C'est dommage parce qu'il sonne bien. Je dirai donc à mes confrères « artisans de notes » qu'ils ne s'inquiètent pas pour leurs méventes de disques, qu'ils oublient les vaches trop grasses et les soucis de défiscalisation car, pour notre honte et le malheur de ceux qui les aimaient, nos pièces uniques se sont longtemps vendues à la criée, entre jambon et liquide vaisselle. Et puis, la disparition de l'industrie n'est pas la fin de la musique. Elle n'est qu'un coup d'arrêt à l'usurpation d'identité de ses financeurs et de ses re-producteurs. Saluons nos albums passés mais soyons fiers de notre musique à venir, immatérielle par nature, et imaginons un autre sort pour elle que les petits carrés aux dimensions de « bacs » en voie d'extinction. Soyons, au bout du compte, notre propre moteur, attirons des forces neuves et enthousiastes, des esprits décidés à ne pas se lamenter sur la fin d'un monde mais prêts à accueillir celui qui vient. Ce sera un bon exemple d'intelligence, ça donnera du souffle et des idées à nos semblables... et ça ne se présentera pas deux fois.

Moscou, le 15 janvier 2013

 

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