Jean-Claude Gaudin, soixante-dix-neuf ans, enterre ses concitoyens.

Écrit le 11/11/18 Le 5 novembre 2018, des immeubles s'effondrent à Marseille et tuent huit personnes. La cité phocéenne est une fois de plus au coeur de la tourmente, une enquête judiciaire est faite sur MarseilleHabitat et sur la mairie. Ces évènements ont réveillé le ras-le-bol d'une ville déjà bancale depuis longtemps. Retour sur la semaine du cinq novembre.

À l’angle du Burger King sur le Vieux-Port, une affiche de la mairie « tu es l’amour de ma ville ». Marseille, dis moi à quel point tu m’aimes. Ton amour vaut-il une dizaine de morts? Sur l’immeuble au-dessus de l’affiche, un filet qui retient de possibles chutes de cornières. Des travaux géologiques montrent qu’à Marseille, la seule zone qui n’est pas « zone constructible dangereuse » va de St Charles aux quartiers nord. Pour construire ici, la seule autorisation nécessaire est celle d’un contact travaillant pour la mairie. Marseille la sombre est sous les feux des projecteurs et c’est aujourd’hui la gestion de la ville qui est montrée du doigt. Pourtant, elle est la deuxième ville de la cinquième puissance économique mondiale et de la première destination touristique au monde. Et dans cette ville pauvre, les murs tombent quand les tours destinées aux bureau d’affaires fleurissent. Marseille est-elle un paradoxe? Oui. Est-elle une exception? Non, mais son authenticité est là, sous nos yeux : ses fractures sont dans tous les médias et tout le monde connaît ses vices, quitte à l’y réduire. Marseille est bien française, mais Marseille est à part.

 

« Comme si elle était seule, comme si elle était l’exception, comme s’il fallait accepter, fataliste, la figure du monstre. « C’est pas pareil, c’est Marseille ».

Pourtant non, la plus jolie ville de France ne cache pas ses blessures. Elle est sincère. C’est tout. Cette ville n’est tout simplement que l’illustration visible des malfaçons de la République française. »

La Fabrique du monstre, Philippe Pujol.

 

Les égouts se jettent dans calanque classée comme parc régional, des fonds de pension américains ont payé des enfants des cités pour récupérer des cafards et dévitaliser la rue de la République*, la corniche s’affaisse et il est désormais interdit d’y stationner, la place de la Plaine abritée de par des arbres va sans doute être réaménagée pour faire une route, un parking et un nouveau marché plus « propre », les poubelles dans la rue débordent bien souvent, le stade vélodrome est rénové et des millions sont injectés dans une patinoire, les immeubles du centre-ville s’effondrent et tuent, quarante mille logements sont déclarés insalubres, et le bureau du maire n’a connu qu’une personne depuis vingt-trois ans. Si nous sommes l’amour de ta ville, alors aime nous en retour.

Cette ville a toujours été emprisonnée dans ses factures socio-économiques et nous voilà au point d’acmé : Jean-Claude Gaudin, soixante-dix-neuf ans, enterre ses concitoyens. Le lundi cinq novembre deux mille dix-huit est un jour de deuil. Écrasés sous le poids d’une mairie, voilà où sont nos concitoyens. Écrasés par vingt-trois années et même plus d’une politique corrompue, d’un système mafieux qui ne cherche que son propre intérêt et ce au risque de tuer les habitants, l’environnement et l’espoir d’un monde meilleur. Écrasés par l’indifférence d’un « je ne regrette rien ». Atmosphère anxiogène dans la capitale méditerranéenne à la suite d’effondrements en partie liés à ceux-mêmes qui sont chargés de les réparer. Du mépris à la violence, Marseille est désormais bombardée : c’est « la pluie ». Où est la cause efficiente?

Et si rénovation il y a, vont-elles se faire dans toutes les zones dangereuses ou seulement dans celles qui ont fait parler d’elles? Ces rénovations seront-elles l’occasion d’une dénaturation de cette ville cosmopolite, cette ville où l’authenticité du centre repose sur plus de trois mille ans d’histoire de l’immigration? Noailles la fragile voit la construction d’un hotel de luxe et l’apparition d’épiceries fines, mais à qui appartient cette volonté de refaire le centre? Va-t-on laisser le plafond tomber sur la tête des touristes?

Marseille, la marginale de l’Histoire de France se retrouve une fois de plus au coeur du scandale qui fait d’elle une ville poussiéreuse pour toute personne n’ayant jamais mis les pieds dans la cité phocéenne. Le microcosme marseillais ne peut répondre que par l’indignation face à la violence qui lui est faite de toutes parts, à l’intérieur et à l’extérieur : elle n’est pas celle qui est dite à la télé. Si nous sommes « l’amour de votre ville », battez-vous contre ce qui fait parler d’elle et assumez son statut aux allures de Tiers-Monde. C’est comme ça qu’elle est, pauvre mais regorgeante d’amour. Aimez-là en retour.

 

Le cri de la femme ayant vu son balcon tomber sur le cours Lieutaud retentit dans ma tête comme dans celle de ceux qui étaient présents à la marche blanche en hommage aux victimes de la rue d’Aubagne. Ironie tragique d’une ville sous pression tant architecturalement que médiatiquement, administrativement et humainement. Là où les contradictions sont ouvertes, là où les fractures sont visibles, Marseille porte de l’Orient.

Aucun puissant n’est immortel. Vingt-trois ans, un sentiment d’éternité qui a pris fin le dix novembre, quand nous avons pleuré nos morts entre concitoyens. Noailles pourtant pauvre et impuissant a tué celui qui rêvait d’éternité. Y’a-t-il pourtant plus beau projet que de reconstruire une ville sur la fraternité?

 

 

*Dans La Fabrique du monstre, P. Pujol explique que pour déloger des habitants de ce quartier en voie de gentrification, des enfants jouant dans la rue ont été payé pour ramasser des cafards et les mettre dans les canalisation des habitants de la rue de la République. Des fuites d’eau ont aussi été volontairement provoquées pour les expulser… 

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