Le «pass-culture» passe à côté de la culture

Idée lumineuse qui se vautre douloureusement sur le sentier de la consécration à cause du grand méchant loup Emmanuel Tirersurlebudgetlàoùilfaudraitpas, le pass-culture a failli faire le bonheur de toute une génération. J'ai bien dit: a failli.

   Un jour, sur la belle plage de Plestin-les-Grèves (22), une amie me dit : "tu sais, le gouvernement a créé un pass-culture, une enveloppe de 500€ attribuable aux jeunes de 18 ans dans certains départements test ! ". Or, mon département fait partie de ces quelques élus du sort. Ni une ni deux, rentré chez moi, je m'attelle à mon ordinateur, les yeux brillants d'espoir : à moi les Fernand Braudel, à moi la Pléiade, à moi les promenades enchantées d'un rayon de librairie à un autre et couronnées par un plein sac de volumes inconnus et alléchants ! Alors je fais le compte. Je m'applique. J'en suis à prier Notre Dame pour que mon dossier soit accepté... Quelques jours plus tard, le miracle a lieu ! Fébrile, je me saisis de mon clavier et me rends sur l'interface du pass-culture... Au bout de quelques minutes, une drôle de sensation me parcourt, semblable à ce qu'on ressent quand on se rend compte à la récré qu'on "s'est fait bien eu" à la suite d'un échange de goûter avec Jean-Chtarnak, type "ma pomme chimique contre ton super-sandwich-beurre-chocolat".

   Devant mes yeux effarés, trois pauvres pages internet de livres inconnus au bataillon, et sûrement pas de ceux qui font progresser la compréhension du monde des innocents que nous sommes. Même schéma pour chaque catégorie, à peine un ou deux titres ou évènements à la vue desquels, et surtout pour tâcher de chasser  la délicate odeur de bouse qui commence à se dégager de la situation, je m'exclame : "hé, ça a l'air intéressant ça !". Mais, aïe ! il n'est pas de place pour l'espoir en ce monde, pauvre pécheur ! Nouvelle désillusion : ai-je vraiment une foi assez forte pour me rendre à Montpellier chercher ce livre ?.. Dégoûté, j'éteins l'appareil et vais au jardin, dans lequel les fraises sont, elles, cultivées.

   En clair. Un nombre extra-limité de partenaires. Chez ces partenaires, un nombre extra-limité d'articles. Pas de passerelle entre ces partenaires permettant au bénéficiaire d'obtenir ce dont il a besoin sans partir en croisade. Passons brièvement sur le fait que l'interface est peu ergonomique sur ordinateur car pensée exclusivement pour mobile, vu le public ciblé. Détail certes, mais détail qui ne fait que noircir un tableau qui méritait déjà un bon coup de brosse.

   Et pourtant... Pass culture, une idée alléchante ! Et une si belle idée... En notre sombre époque d'allègement systématique des programmes scolaires et de démagogie pédante, une initiative officielle pour montrer aux fameux "citoyens de demain" dont on entend tant parler la voie de la connaissance. Faible taux de probabilité, science-fiction, bref, fallait bien que ça clapote.

   Problème : si j'ai ce ressenti, j'imagine que je ne suis pas le seul. Pas seul à en parler négativement. Pas seul à laisser cette enveloppe de 500€ in-tacte.

   Conséquence : le gouvernement, imbu de facilité, en tirera la conclusion qui s'impose : les jeunes ne veulent pas de culture, même gracieusement financée ! Suppression du pass-culture. Classement officiel des jeunes dans la catégorie "on fera rien d'eux". Alors qu'il ne serait pas si difficile d'en faire quelque chose de bien. Enfantin même : un pass valable dans toutes les librairies, tous les musées, tous les monuments, quitte à baisser l'enveloppe (que je soupçonne de n'être aussi élevée que pour pouvoir affirmer que le jeune, même avec beaucoup de moyens, ne se bouge pas). Là, on parlera de culture. Là, les jeunes seront réactifs. Peut-être même heureux ? C'est-à-dire que là, on ne sera plus pris pour des cons. Mais il est loin, le jour où un gouvernement financera la réflexion. Pourtant, je crois que les jeunes sauraient aimer un gouvernement qui agirait de la sorte et auraient à nouveau foi en une sphère politique qui pour l'instant peut lui sembler bien éloignée.

   Conclusion : dans l'état actuel des choses, le "pass-culture" passe à côté de la culture.

 

Victor Laffargue

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