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Billet de blog 26 nov. 2022

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À la ferme, tu t’emmerdes pas trop intellectuellement ?

Au cours d'un dîner, cette question lourde de sens et d'enjeux sociétaux m'a conduite à écrire cet article. Pourquoi je me suis éloignée de ma carrière d'ingénieure pour devenir paysanne ? Quelle vision de nombreux citadins ont encore de la paysannerie et de la ruralité ?

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En plein dîner, cette question rhétorique sortie de la bouche moqueuse d’un journaliste du Parisien à mon encontre, m’a laissée sans voix. Plus habituée au quotidien à la curiosité positive, aux encouragements ou aux échanges constructifs, cette provocation m’a beaucoup remuée, tant elle soulevait de nombreux enjeux de société. Sur le moment, je n’ai pas su défendre ce que je fais au quotidien en tant que paysanne dans une ferme polyvalente et collective en milieu rural. Quelles étaient mes aspirations et mes motivations. J’ai eu besoin d’organiser mes mots, les raisons de mes choix de vie qui m’ont éloignée de la ville et de mon avenir d’ingénieure. Bref, je voulais viser juste. Que ma réponse ait du sens, un impact, qu’elle serve à défendre ce choix de vie. Ce texte est à la fois mon droit de réponse et un apport personnel pour tenter de redonner, collectivement, leur dignité aux paysans et aux ruraux.

Avant toute chose, il me semble important de définir le terme « intellectuellement » afin que la suite de cet article résonne sur une base commune. Selon Le Larousse, en tant qu’adjectif ou adverbe, « intellectuel » qualifie ce qui relève des fonctions cognitives, ce qui exige de la réflexion, par opposition aux activités manuelles ou physiques[1].
Ainsi, dans notre contexte, nous pourrions reformuler la question comme ceci : « Est-ce que tu as vraiment l’occasion de solliciter ta réflexion (immédiate, globale, analytique, critique…) dans ta vie à la ferme ? ». En sous-entendu, la paysannerie serait coupée de toute réflexion intellectuelle, de toute innovation. Plus largement, une existence au sein de l’espace rural, de la campagne, ne serait digne ni d’intérêt ni d’avenir. En serions-nous encore là…? Comment peut-on être amené à penser qu’en 2022, il ne serait pas stimulant intellectuellement de nourrir la planète ? D’expérimenter des nouveaux modes de vie, plus durables ?

Malheureusement, les analyses officielles contemporaines décrivent une France Périphérique (Guilly, 2014) uniquement en déprime, en crise, entre fermeture des services publics et réduction des finances communes, crise du modèle agricole et de l’industrie, vieillissement et isolement. Valérie Jousseaume, dans son ouvrage Plouc Pride, analyse très clairement que ces images territoriales modernes et hyper-modernes sont « bornées par des lunettes réglées sur l’urbain métropolitain, n’y percevant en général ni compétitivité, ni attractivité ». Bien que l’agriculture, la ruralité, ont été des sujets beaucoup médiatisés ces dernières années, les habitants des campagnes et particulièrement les paysans sont encore et toujours ignorés, ringardisés et même méprisés. Le monde « alter-rural » que nous essayons de vivre différemment, en étant « néo-ruraux », semble, pour certains, ne pas échapper à cette tendance.
Il est clair, à travers les ouvrages retraçant l’Histoire des liens entre ville et campagne, que la ruralité a été volontairement et injustement blessée dans ses identités.

En parallèle de ma sensibilité à cette blessure, je fais partie de ces nombreuses personnes qui, depuis quelques années, participent à un mouvement de retour à la terre. Au-delà de mon besoin pressant de reconnexion à la nature, à ses cycles, à son rythme, à ses sons… L’idée de changer radicalement mes plans de vie a surgi au cours de mes études d’ingénieure agronome. Je me sentais alors de moins en moins légitime au sein du monde agricole, ayant grandi dans une grande métropole. J’étais avide de comprendre plus en profondeur la vie de ceux qui nous nourrissent, qui dessinent les paysages, etc. En dernière année d’école, un de nos professeurs, très connecté au monde paysan, nous a fait découvrir en peu de temps l’incroyable gisement d’innovations à la fois agro-écologiques, économiques et sociales développées par les paysans et les paysannes eux.elles-mêmes. L’INRA (Institut de Recherche Agronomique) n’avait qu’à bien se tenir ! L’enjeu, nous l’avions compris en tant qu’étudiant.e.s, serait, à l’avenir, d’intégrer largement les paysan.e.s à la recherche agronomique. Ils sont les principaux concernés, détiennent un savoir, un bon sens et une imagination difficile à égaler dans leur propre domaine, notamment grâce à l’utilisation intelligente des mémoires paysannes (Jousseaume, 2021) : « La mémoire est le retour à une agriculture en meilleur équilibre avec la nature, l’innovation est de travailler à la coopération avec la nature. […] La mémoire propose une taille d’exploitation et des investissements financiers limités aux capacités d’une structure individuelle ou familiale, l’innovation pense au financement participatif ou à l’engagement du consommateur. ». J’ai donc commencé à entrevoir un désir de faire partie de ce monde. N’en déplaise à mon ancien directeur d’école, qui voyait d’un fort mauvais œil que je « finisse » paysanne…

D’autre part, à l’âge où se dessinent les choix de « carrière », il m’apparut vital de trouver du sens à mon quotidien tout en refusant de m’engager sur une voie capitaliste. Au-delà d’un travail, j’avais besoin d’apprendre un métier, et d’en constituer une œuvre pour une partie de ma vie. Le Manifeste des oeuvriers (Gori, Lubat, Sylvestre, 2017) m’a beaucoup inspirée. Ce mot presque poétique décrit l’épanouissement professionnel et personnel d’un « ouvrier » lorsqu’il s’approprie et transcende son quotidien travaillé jusqu'à atteindre un sens et une conscience en tout mouvement, en toute création. Faire oeuvre, pour eux, c’est aimer le travail bien fait dans l’amitié et le goût, gagner sa vie et la partager, renouveler la pratique, des métiers manuels et intellectuels, du geste le plus simple à l’exercice le plus savant. Cela, la société capitaliste ne peut l’offrir.
Ainsi, au travers de la création d’une ferme agro-écologique, polyvalente et collective, où les ateliers de production agricoles cohabitent avec la rénovation écologique, l’accueil, le lien social et l’accès à la culture, il m’apparut que c’était là un outil incroyable pour expérimenter concrètement le vivre ensemble, la coopération, comment se nourrir autrement, les low-techs, l’auto-construction etc. Jour après jour, nous essayons de faire vivre une économie sociale et solidaire qui regroupe producteurs, habitants et élus. Dans un objectif de « développement local » cher à mes aspirations, je souhaite participer à « fournir les preuves de l’efficience des productions écologiques à petite échelle » (Versteegh) ; qu’elles soient soutenables humainement, en harmonisant peu à peu le rapport travail fourni / temps libéré / rémunération suffisante. Tout cela demande nombre de compétences et de connaissances dans beaucoup de domaines différents !
Bien que la transition d’une vie urbaine à une vie rurale et même paysanne, d’une vie salariée à une vie entrepreneuriale, ne soit pas évidente, je crois pouvoir dire que j’y ai trouvé un équilibre. Depuis bientôt cinq ans, je multiplie donc les nouveaux savoirs : cultiver, transformer artisanalement nos produits, vendre, réparer, construire, travailler et s’organiser à plusieurs, s’adapter sans cesse… C’est intense et vivant. C’est physique et intellectuel.

L’enjeu est également de sortir du « tout intellectuel ». Dans notre société hyper-moderne, hyper connectée, l’essentiel du quotidien se déroule dans le mental et dans le « Cloud ». Une distinction formelle et même un lien hiérarchique est faite entre « intellectuel » et « manuel ». Cependant, est-ce que l’un peut exister sans l’autre ? Une vie passée dans l’intellect peut finir par limiter grandement notre vision de la vie. Mon équilibre tente de se placer entre le corps et l’esprit. Ils se nourrissent l’un l’autre : les connaissances théoriques, les réflexions stratégiques et la gestion d’entreprise complètent la découverte de « l’intelligence du corps », l’intuition, la gestuelle artisanale qui s’enregistre dans les mains, les mouvements… J’oserais même ajouter qu’outre le savoir-faire, un progrès immense est possible et source de beaucoup de réflexions autour du savoir-être. Etre ensemble, être en relation avec l’autre, être dans notre environnement. Cultiver ses qualités humaines et ses capacités à prendre soin. Quoi qu’il en soit, cet équilibre appartient à chacun, sans échelle de valeur !

Comme le montre Valérie Jousseaume, « les territoires ruraux ont de l’avenir. C’est peut-être même là que se joue largement notre avenir ». Alors que les crises multiples créent un sentiment généralisé de perte de sens dans le quotidien, alors que la crise due à la Covid-19 a récemment créé un mouvement d’exode urbain, les expériences des territoires ruraux et des sociétés paysannes peuvent aujourd’hui nous aider à imaginer un avenir où innovations rurales riment avec écologie sociale.
Ensemble, changer notre image de la paysannerie, combler le fossé qui nous sépare de plus en plus de nos mémoires paysannes et sortir des caricatures indignes. En 2022, il est plus qu’urgent de redonner aux ruraux une place d’acteur à part entière dans le changement de civilisation qui est en cours et de tisser de nouveaux liens entre eux et les citadins.

[1] Définition issue du Larousse : https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/intellectuel/43551

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