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Billet de blog 10 nov. 2022

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Les quartiers populaires face au racisme et au fascisme

Jeudi 2 novembre, les collectifs du XXème arrondissements et au-delà se retrouvaient pour se mobiliser face au racisme et au fascisme. J'ai entendu parler de cet événement en manif, je suis venue, j'ai vu, j'ai pris des notes, et j'en suis revenue, les poches pleines de tracts et d'idées pour survivre au marasme ambiant.

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Jeudi 2 novembre se tenaient les 4èmes rencontres antiracistes et antifascistes, organisées par le collectif 20ème avec tout.e.s les migrant.e.e. Une soirée où des collectifs antiracistes et antifascistes du XXème arrondissement et des alentours sont venus présenter leurs actions à un public d’une petite centaine de personnes réunies à la Flèche d’or. Un titre pour les rassembler tous : « Comment un quartier peut s’organiser ? », et une préoccupation qui dépasse l’actualité du XXème arrondissement : face à la montée des idées fascistes et racistes, que peuvent faire les quartiers populaires ?

Ci-dessous un compte-rendu situé et personnel, impliquant des choix dans la mise en avant de certaines prises de paroles (elles n’y sont pas toutes).

Caisse de grève et tracts antifascistes

J’arrive au début des hostilités. Dans le hall d'une ancienne gare de la petite ceinture, une table juchée sur une estrade, elle-même surplombée par une banderole faite main. Côté spectateur, un public composé d'autant de femmes que d'hommes, de tous âges et plutôt blancs. Je leur ressemble. J'imagine que certains ont vu passer le même tract que moi en manif.

Après une brève présentation de la soirée par une membre du collectif organisateur, une femme en brassard rouge de la CGT prend la parole au micro pour parler au nom des agents du Centre d'Action Sociale de la ville de Paris, mobilisé.e.s en ce moment pour que leurs salaires soient augmentés au même titre que ceux de leurs collègues du secteur de l’accompagnement social et médico-social. Grâce au Ségur de la Santé, ces derniers bénéficient d'une prime de 189 euros nets mensuels. Salariée de la restauration solidaire, la femme au brassard rouge se sent laissée pour compte. « On n'est pas que des agents de la restauration, on joue presque un rôle d'éducateurs. Le soir quand on rentre chez nous, on peut trouver un frigo vide alors qu'on s'occupe d'autres précaires ». Après avoir donné quelques détails sur les négociations en cours avec la ville de Paris, un de ses camarades du Centre d'Action Sociale de la Ville de Paris conclut cette intervention directe et émouvante : « les sans-papiers font partie des usagers de cette restauration solidaire, donc ce qu'on fait en précarisant les employés, c'est une casse d'un outil de soutien et de résistance au racisme ambiant ».

Applaudissements dans la salle. Bien qu'ils n'aient pas été inscrits initialement au programme de cette journée, les employé.e.s de la restauration solidaire en lutte pour leurs conditions de travail ont l'air d'avoir trouvé leur place parmi les militants antiracistes. Leur lutte entre en résonance avec celles des travailleurs immigrés habitants des foyers de travailleurs : « Un des endroits où les sans-papiers peuvent aller dormir, ce sont les foyers de travailleurs migrants », raconte l'ancien gestionnaire du Foyer de travailleurs migrants de Bisson. Ses habitant.e.s se mobilisent actuellement contre un projet de loi qui a pour effet de transformer ces logements en machine à expulser. « On ne peut pas accueillir un membre de sa famille, ou s'absenter trop longtemps, alors que ça paraît normal de faire des allers-retours réguliers pour aller voir sa famille », raconte-t-il au cours d'une brève allocution.

Une caisse de grève (pour les agent.e.s du Centre d'Action Sociale) circule en même temps que le tract rappelant l'agenda des luttes antiracistes dans le 20ème, un QR Code pour rejoindre un groupe d'alerte, ou encore des documents de communication pour survivre en quelques secondes à une conversation - BFM-TV. Mais oui, tu sais, le genre de discussion qui commence par ''Il est impossible de loger tout le monde'' ou bien ''les réfugiés ne viennent que pour profiter de notre système de santé...''. Ça mériterait bien une formation intensive pour militants financée par le CPF (ou la sécurité sociale)? Les interventions des collectifs se complètent avec ces moyens d'action concrète. On n’est pas là (seulement) pour écouter des gens parler de choses avec lesquelles on est d'accord mais pour trouver des moyens de résister à ce qui nous met tous.t.e.s en désaccord : un monde où 89 députés à l'Assemblée Nationale appartiennent à un univers politique qui inspire les fachos de toute l'Europe (à commencer par Matteo Salvini).

Local is global

« J'aimerais dire que des pans entiers de la population ont voté pour le Rassemblement National », n'a pas tort de rappeler une militante d'ALCIR (Association de lutte contre l'islamophobie et les racismes), juste avant de céder le micro à Edwige, une mère de famille qui représente la brigade des mamans contre les contrôles et harcèlements policiers : « Je viens de Côte d'Ivoire. Quand je suis venue m'installer ici, je me suis dit : c'est un quartier populaire, mais je ne vois pas les gens se mélanger, pourquoi ? Et surtout : pourquoi nos enfants sont poursuivis par la police ? » Edwige raconte, un peu émue de parler pour la première fois devant plein de monde, sa vie de maman, le fait que ses enfants se fassent contrôler pour un rien quand ils jouent dehors « Chez nous c'est tout petit, nos enfants ont besoin de sortir ». Souvenirs du temps des confinements en Seine-Saint-Denis, où il ne faisait pas bon être racisée et acheter des serviettes hygiéniques, ou être tout simplement lassé du ''temps long'' imposé. Pas simple quand on habite dans des apparts exigus et insalubres. Un samedi sur deux (pour le moment les 12 et 26 novembre), les mamans du XXème tiennent une permanence au métro Couronne, de 10h à 13h30, explique Edwige. Elle donne son numéro de portable tout en précisant qu'elle prend ce temps d'action politique sur le peu de temps libre qui lui reste, entre son travail et sa vie de mère de famille.

« C'est en étant tout le temps sur le terrain qu'on devient efficace. Les gens ont le réflexe de s'adresser à nous quand il se passe quelque chose dans le quartier », le jeune militant du Réseau d'alerte dans le 18ème arrondissement qui prend le micro après Edwige raconte comment son groupe a réussi à contrer des affichages du parti Reconquête dans le XVIIIème arrondissement. Pas dans les beaux quartiers où on pourrait s'imaginer trouver des sympathisants d'Eric Zemmour, mais à Château Rouge, à Barbès « dans la partie populaire du XVIII », poursuit le jeune homme. Par provocation ou stratégie électorale, les partis d'extrême droite ont choisi d'occuper les quartiers populaires. La résistance à cette ''reconquête'' se nourrit de l'association entre la population locale et des militants (quand les deux ne sont pas les mêmes). « On a constitué un réseau en prenant des numéros de téléphones quand on le pouvait. Au début, on était seuls à arracher les affiches, et progressivement, des gens du quartier se sont mis à nous aider à le faire. Ils ont aussi empêché ces partisans d'extrême droite de diffuser leurs tracts en les repoussant hors des marchés ».  

"La lutte antiraciste et antifasciste ne se fera pas sans nous"

« La lutte antifasciste et antiraciste ne se fera pas sans nous » rappelle Pierrette, présidente du collectif afro-féministe et décolonial Diivineslgbtqi+. Son intervention remet quelques idées en place. « Je ne comprends pas pourquoi il n'y a pas plus de mouvement par rapport à ce qu'il s'est passé à Stains ( des membres de la Mairie, dont le Maire Azzédine Taïbi, ont subi une attaque raciste de l’Action Française). Eux, en face, ils sont organisés », clame Pierrette. « En Guadeloupe, les gens ont d'abord voté Mélenchon, puis Marine Le Pen, mais c'était un vote de colère face à la politique de Macron. On est en colère contre la façon dont le gouvernement nous traite, dirige les Outremers, on nous prend encore pour des colonies. La France est un état colonial donc la lutte doit être à la fois intersectionnelle et décoloniale », poursuit Pierrette, avant d'adresser une invitation à l'assemblée à se réunir à la manif de soutien pour Yanis à Saint-Denis qui a eu lieu samedi le 5 novembre. « Qu’est-ce que je pourrais dire pour conclure : on va gagner ! ». De l'enthousiasme il, en faut.

Données socio-topographiques

22h heures passées, j’ai une heure de vélo avant de rentrer chez moi. Après avoir pris quelques numéros, je longe la rue de Bagnolet. Je vois les bars et les boutiques (PMU et échoppes artisanales), les noms des arrêts de bus (Louise Michel, La Réunion) et je me dit : tiens, on dirait Saint-Denis (93), ou Aubervilliers.

Le XXème arrondissement est encore un des derniers quartiers populaires à Paris, un de ces quartiers où en tant que femme blanche de la classe moyenne, j’ai toute ma place, n’en déplaise aux commentateurs angoissés pour ma survie. Je suis venue à Saint-Denis pour le prix des loyers, il faut être honnête. J’y suis restée parce que j’ai vu qu’on pouvait y connaître une expérience du collectif, plus captivante que la traditionnelle famille nucléaire, horizon de plus en plus compliqué à remettre en question passé trente ans.

Là où je vis, les gens osent encore casser les portes des bâtiments inhabités (ou de la Fac de Paris 8) pour y installer des personnes sans papier. Là où je vis, on ne construit pas si facilement des échangeurs à côté des écoles, on ne fait pas cours quand l’avenir des enfants des classes populaires est menacé par une réforme, et on ne laisse pas passer la moindre campagne de communication raciste ou antisémite. Vivre dans un « quartier populaire », ça veut dire sortir dans la rue et voir un ou deux rassemblements par mois, ça veut dire rentrer chez soi les poches bourrés de tracts, ça veut dire pas pouvoir boire son demi en terrasse sans être accaparée par la réunion d’un collectif ou d’un comité en lutte.

Ça veut aussi dire marcher au milieu des tentes de migrants afghans ou soudanais, connaître un ou plusieurs pote en galère à cause d’une OQTF, apprendre qu’on a rien vu en tant que femme, parce qu’on a la chance de pas être aussi LGBT et racisée. Des fois ça te fout des bonnes tartes dans la gueule idéologique, mais toujours moins d’anxiété que de regarder une émission de Cnews plus de cinq minutes d’affilée (je suis d’accord pour mener une étude comparative).

Un mois après l’élection d’une coalition d’extrême droite à la tête de laquelle, une fasciste assumée en Italie. Deux mois avant le prochain projet de loi sur l’immigration en France, je suis rassurée d'avoir vu des personnes aussi différentes se réunir pour trouver des moyens d'action directe.

Alix Rampazzo pour No Go Zone 

Boîte Noire : si vous ne vous reconnaissez pas dans les propos retranscrits (je n'ai pas pu envoyer des citations à relire à tout le monde), n'hésitez pas à vous manifester dans les commentaire!

Un mur à Gênes (Genova)

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