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Billet de blog 10 janv. 2010

En attendant Renan (la Tortue et la Nation)

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« On ne s'imagine pas le nombre de cervelles à l'envers qui passent tous les jours sous la porte cochère de la Bibliothèque nationale » disait Champfleury, un bizarre, ami de bizarres, contemporain de Daumier, amoureux de pantomimes et traducteur d'Hoffmann. Je crois être de ceux-là, de ces diables à l'envers dont il se moque et qui viennent chercher pitance dans les livres, transi par la matière – les pages, les idées desautres –, et rendu maniaque-somnambule par ce qui est compliqué, les énigmes, ne pas avoir le mot de la fin, un papier déchiré dans la rue qui vous conduit je ne sais où. Bref. Je suis aussi un brin stoïcien attendant la mort comme on passera sur le quai, entre deux trains, sans pathos. La vie, chemin faisant, etc. Je ne m'ennuie pas. Jamais.

Mais deux principes m'agacent : l'arbitraire et les règlements idiots. Cette excursion dans le banal, accessoire, inutile, que je m'en vais tout de même conter ne concerne que moi, aussi je ne parlerai pas des bêtes injustices qui débouchent les narines quand elles se fracassent sur les autres – têtes connues ou inconnues sont, à mes yeux, de même farine. Si le ciel tombait sur ma naïve personne, ça ne ferait que glisser, j'estimerais alors qu'il y a erreur sur l'indifférence. Je suis de nature flegmatique ; l'époque m'a rendu nerveux,sec comme la constipation.

La question se pose donc, à cette heure qui passera aussi, sur les règlements idiots. Chaque fois qu'avec bardas et obsessions, je me rends dans une bibliothèque parisienne – pas les promenoirs municipaux pour fantômes de quartier – mais une vraie, avec salles d'études, archives et rayonnages serrés de livres, j'ai un pressentiment. Bingo ! Ce vendredi 5 novembre dernier : tout pareil. Il se passe toujours quelque chose dans les bibliothèques parisiennes.

Je ne suis plus étudiant, ni enseignant-chercheur, mais intermittent, pas du spectacle, mais de l'édition. Et pris d'une envie pressante,quitte à mordre le badaud ou mon amie mienne, je devais coûte que coûte retrouver une référence d'Ernest Renan – dont je ne suis pas un spécialiste. Il me fallait pourtant ce passage qui se trouve dans une correspondance incluse dans Qu'est-ce que qu'une Nation ?, il me le fallait mais pasdans n'importe quelle édition, non, une en particulier. En marchant, tiraillé par le pressentiment, je trouvais le contexte amusant, quelle coïncidence que je doive lever ce lièvre, pourtant débusqué depuis longtemps, alors que débarque la grosse coquille de l'identité nationale, avec son faux air pataud et sa maison sur le dos ! Mais M. Besson ne m'interpellait guère. J'en avais après Renan...

A dix heures, devant la bibliothèque Sainte-Geneviève, en face du Panthéon, un papier, du scotch, le barbouillage sur la porte vitrée m'apprend que l'antre sacrée n'ouvrira qu'à treize heures, la fée informatique étant en croix. Les cafés sont les meilleurs amis des lecteurs, aussi je repère le lieu, occupe la table, commande le verre, ouvre du travail, crac en plein dedans. Dans La Réforme intellectuelle et morale de la France, Renan propose en 1871 une définition de la Nation, un peu rabotée sur les angles, qui laisse peu de places aux recoins. L'intellectuel a alors les pieds dans la défaite d'une France entraînée jusqu'à l'humiliation par les trompettes de Napoléon-le-petit, imprégné qu'il était par le mal-être d'une société en quête de repères et l'influence des théories en vogue sur « l'inégalité des races ». Il jalonnait ainsi l'avenir avec un idéal de soumission sociale et la nécessité de la colonisation (« La conquête d'un pays de race inférieure par une race supérieure, qui s'y établit pour le gouverner, n'a rien de choquant »).

En début d'après-midi, je prends la file d'attente de la bibliothèque Sainte-Geneviève, et ronge mon frein pendant une heure. Un vigile filtre à l'entrée, qui me demande ma carte d'inscrit. Mince, impossible de la retrouver. Point de patience pour l'hurluberlu, le costaud désigne aussitôt une autre rangée, celle des (ré)inscriptions, pour vingt minutes à chasser la peau morte autour de l'ongle. Renan... Renan...Renan... Le cerbère compte, autorise les passages, et voilà encore mon tour. Il faut montrer une carte d'identité ou un passeport. Je rassure l'ami lecteur bien-pensant, j'ai la tignasse blonde, l'oeil vert-blanc et suis issu d'une longue lignée petite-bretonne qui, vu les travers du bonhomme, a dû jadis frôler la consanguinité. La photo sur le passeport, c'est bien moi, et le nom... et bien, le nom... on s'en fout ! Que jem'appelle Anasthase, Vérole ou Jean ne changera rien à l'affaire. Je dois lire Renan. Le costaud jette un oeil dans mon sac. Du papier, du papier, du papier... Au suivant ! Nous sommes trente à attendre devant les deux préposés qui inscrivent. "Remplissez ! Ici, vous devez justifier... et là aussi..." J'arrive devant le bureau, tout sourire et formulaire rempli, daté, signé. "Mais vous êtes déjà dans l'ordinateur", m'informe l'un des excentriques. Oui, j'ai oublié ma carte (je réponds). "Alors, ce sera dix euros". Pourquoi faire ? "Pour la refaire". Pourquoi faire ? "Je viens de vous le dire". Moi, je me défends – mal, bien sûr –, car j'ai une carte, qui à ma connaissance n'est pas détruite, pas sur moi peut-être, mais je suis là, devant vous, enregistré aussi dans votre machine, et je souhaite seulement lire. "Alors, ce sera dix euros", me rappelle l'impatient. Je ne comprends pas (j'insiste), l'entrée et l'inscription sont pourtant gratuites. "Oui, mais vous n'avez pas votre carte... et vous en avez une que vous ne retrouvez pas ou... vous en aviez une...c'est le règlement, il faut débourser".

On dira ce qu'on veut sur les Etats-Unis : Obama prend son temps, les lobbies, l'Afghanistan... J'ai toutefois le souvenir d'être entré dans la New York Public Library, sur la cinquième avenue, à quelques stations de métro de Ground Zero, sans vigile, sans carte d'identité, sans payer ; en un quart d'heure, un homme m'appelait pour que je vienne récupérer les livres sélectionnés. Pas de montagne à soulever, le bonheur des choses simples. (Et je pourrais tenir le même propos sur les bibliothèques visitées en Chine).

Je continue : je file à la Bibliothèque nationale de France, les quatre tours, les souterrains et le jardin japonais près du quai Mitterrand. C'est beau, ça donne soif. Pour y aller : le train. Qui comprend quelque chose au RER C est un génie (quais, plates-formes, destinations improbables, grilles d'horaires pour passionnés de cryptographie) ! Me voilà enfin sur le tapis roulant de la BNF qui m'évoque celui de la caissière de supermarché. Je pousse la porte-tourniquet, des vigiles m'accueillent. Une boîte en plastique pour le bazar qui traîne dans les poches (piles alcalines, clés pour l'appartement, la boîte aux lettres et l'immeuble, stylos, bouton de pantalon, centimes, portable...). La fouille du sac. Le portique de sécurité. Ensuite, je vais acheter le ticket d'entrée – son coût : trois paquets de nouilles. Je paye avec un billet de vingt euros que l'hôtesse passe dans une machine à ultra-violet, au cas où je serais le trafiquant qui viendrait blanchir sa fausse monnaie par petite coupure, en attendant Renan.

Un ascenseur et me voilà enfin devant Qu'est-ce qu'uneNation ? – ce n'est toutefois pas l'édition désirée. J'embête donc la madame bibliothécaire derrière son carré : « désolé monsieur, dit-elle, le livre se trouve au rez-de-jardin ». Traduction pour les non-initiés, il s'agit du sous-sol réservé à l'élite de la recherche, dont j'avais eu accès au temps de la splendeur étudiante grâce au blanc-seing de la Sorbonne. Je n'ai pas voulu batailler. Je me suis revu, en effet, quelques mois plus tôt, exposer, à une bibliothécaire installée dans le box des douaniers du rez-de-jardin, la raison qui me poussait à vouloir consulter un texte rare rédigé par un journaliste français qui avait couvert la guerre britannique au Soudan à la fin du XIXème siècle : la curiosité (rien d'autre). Le refus a été aimable.

Aussi, je me suis contenté de cette édition du livre.

Lors d'une conférence à la Sorbonne en 1882, Renan offre une définition plus généreuse de la Nation. L'époque a changé, Napoléon-le-petit est un souvenir, les monarchistes – Orléanistes et Légitimistes – se sont déchirés sur le prétendant à la couronne, les Communards de la Sociale sont amnistiés, une loi rend l'enseignement primaire obligatoire..., l'horizon est dégagé, revient le temps des bâtisseurs, la République est là, enfin. Cette fois-ci, Renan exclut la « race »comme définition de la nation (« La vérité est qu'il n'y a pas de race pure et que faire reposer la politique sur l'analyse ethnographique, c'est la faire porter sur une chimère »), ainsi que la langue (« La langue invite à se réunir ; elle n'y force pas »), la religion, les fleuves, les montagnes, une communauté d'intérêts... Car « l'homme (...) ne s'improvise pas »,« il y a dans l'homme quelque chose de supérieur à la langue : c'est la volonté ». « Avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple (...) On aime la nation qu'on a bâtie et qu'on transmet ».

Je souhaite étoffer le contexte et quitte la salle des idées politiques pour courir vers celle consacrée à l'histoire. Je précise pour les visiteurs que la Bibliothèque nationale de France est un empilement de cubes superposés, reliés entre eux par des ascenseurs et des couloirs de la longueur d'une rue. Les études ici ressemblent à de la marche à pied.

Dans la salle d'histoire, à l'opposé de l'endroit où j'étais selon une diagonale d'un demi-kilomètre à vol d'oiseau, j'interroge des livres, prends des notes, mais la tentation de demander Qu'est-ce qu'une Nation ?, dans l'édition souhaitée me reprend. On ne sait jamais, peut-être que le livre serait accessible ici, ou que la madame dérangée aux sciences politiques ait pu se tromper... Je pose la question au bibliothécaire derrière son carré, mû par l'expérience de ma libraireque la magie d'une recherche bibliographique transcende. Là, bof. Le préposé me demande si j'ai vérifié dans l'ordinateur à l'entrée, avec son catalogue touffu, la boîte posée comme l'horodateur et son temps d'accès limité (pourtant nous en sommes à la civilisation du wifi – jusqu'aux téléphones – qui déborde de partout et dépasse les systèmes à inscriptions sur justifications et attentes chacun son tour comme en primaire à l'école des enfants). Ayant plus d'empathie pour l'humain que pour la machine, j'ai pris le camouflet sans bouger, me retranchant dans un silence dépité. « Maintenant que vous êtes là, précise l'homme-à-la-machine, je vais regarder ». Pas plus de succès, le livre est vraiment au rez-de-jardin. Pourtant une édition de poche des années1990... que j'ai fini par acheter, la dénichant chez ma libraire.

Je suis beaucoup trop jeune pour avoir des petits-enfants, n'ayant même pas franchi la première étape démographique, mais j'ai bon espoir qu'ils le retrouvent, un jour, ce livre dans ma bibliothèque.

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