Génération pessimiste utopique

Quand on est jeune, on a la vie devant soi. Certes, mais quelle vie ? L’horizon de la jeunesse d’aujourd’hui n’est pas radieux. Elle est la génération avec le moins d’espoir et le moins de promesses d’avenir, mais elle n’en est pas moins engagée. Elle est désespérée mais garde espoir. Elle n’y croit plus mais y croit encore. Elle est pessimiste, mais utopique. Point d’étape et début de résilience.

La jeunesse de France, se meurt. La jeunesse de France est aujourd’hui en flammes, et comme un symbole, l’étudiant lyonnais qui s’est immolé par le feu Vendredi dernier nous rappelle à sa très grande précarité. La jeunesse de France grandit dans un monde rongé de l’intérieur, et reçoit comme une gifle de la part des générations précédentes la lourde responsabilité de le remettre sur pieds, si tant est que les fondations soient encore stables.

On aurait envie de penser, et c’est ce que beaucoup pensent, que c’est le lot de chaque génération de devoir réinventer le monde dans lequel elle vivra. C’est fait pour ça la jeunesse, pour avoir des rêves, des idéaux, des horizons qui brillent et des lendemains qui chantent. Mais la jeunesse d’aujourd’hui n’a plus de rêves ni d’espoir, et le seul horizon qu’elle aperçoit au loin n’est fait que de forêts en flammes et de banquise qui fond. La jeunesse de France désormais n’y croit plus, et il s’agirait enfin de comprendre les raisons qui l’ont poussée à la dépression.

Quand elle va à l’école, la jeunesse de France est stressée. Dans des classes surchargées, avec des programmes inhumains, et de moins en moins de personnel pour l’aider. Elle est négligée par les réformes incessantes et des rythmes qui changent chaque année.

Quand elle arrive au lycée, la jeunesse de France est mise en compétition. Elle doit faire de son mieux pour s’en sortir dans un système scolaire malade qui lui offre peu de perspectives d’avenir. Elle doit choisir sa voie, sans être accompagnée, et pauvre d’elle si elle n’a pas le potentiel pour réussir, ce sera une voie de garage.

Si elle veut sortir du lycée, la jeunesse de France sera envoyée de façon un peu aléatoire, injuste et inégale, dans les universités. Elle ira là où il y a de la place, pas là où elle voulait aller. Elle fera ce qu’on lui dira de faire, pas ce qu’elle aurait aimé. Et puis même si ça ne lui plaît pas, elle devra s’accrocher, car rares sont celles et ceux qui passeront la première année.

Alors si elle est déterminée, la jeunesse de France devra tout sacrifier. Elle devra vivre dans une terrible précarité, travailler en plus de devoir étudier, cumuler les emplois chronophages qui la handicaperont scolairement. Oh bien sûr, pas toute la jeunesse non, une partie seulement, une partie que l’on n’entendra pas dans le monde du travail car peu l’atteindront, face à la difficulté de se battre sur ces deux fronts. Ou simplement parce que la précarité tue.

Si elle est une femme, la jeunesse de France aura de très fortes chances de se faire agresser, violer, ou tuer pour la seule raison qu’elle est une femme. Et ce dans l’indifférence du système, qui laissera ses bourreaux s’échapper, faire des tournées de concerts, ou sortir un nouveau film.

Si elle est musulmane, la jeunesse de France sera stigmatisée, humiliée, mise de côté, et même en danger de mort parfois.

Si elle vit en banlieue, ou à la campagne, la jeunesse de France sera laissée sur la touche, trop excentrée pour que l’on s’intéresse à elle.

Si elle veut travailler pour aider les autres, dans des métiers plus que nécessaires dans une société solidaire, la jeunesse de France sera précaire. Si elle veut être prof, assistant.e social.e, infirmier.e, pompier.e, aide-soignant.e, cheminot.e, avocat.e, agriculteur.trice, urgentiste et bien d’autres, la jeunesse de France aura une vie de galère, pour avoir voulu mettre la sienne au service des autres. Pire, elle aura désormais des chances d’être poussée au suicide.

Si elle a bien travaillé, la jeunesse de France n’est même pas sûre de pouvoir vivre une retraite digne et juste.

Mais surtout, surtout, la jeunesse de France n’est même pas certaine de pouvoir vivre jusque-là. Elle sait que son avenir est entre parenthèses, et qu’il pourrait très probablement se retrouver sous l’océan. Elle a compris que les générations précédentes ont bien trop abusé de la planète, et que c’est à elle, dès maintenant, de rembourser ce crédit.

Drôle d’horizon n’est-ce pas ? Et le plus terrible est de constater à quel point les plus anciens ne veulent pas reconnaître ce traumatisme. Car c’est bien un traumatisme, un traumatisme écologique individuel, que de plus en plus de jeunes sont en train de subir. Imaginez-vous un peu, enfant de moins de 20, qui sait que sa vie ne devra être que lutte, et que peut-être il n’en aura jamais 60, car l’espèce humaine se sera éteinte avant cela. Et qu’alors tout repose sur lui, car s’il ne se bat pas, il n’aura pas le droit de vivre une vie décente. Pouvez-vous alors simplement vous figurer l’état mental de la jeunesse d’aujourd’hui, dépossédée de l’essence même de ce qui fait la beauté de cet âge : le rêve.

Et quand des jeunes arrivent à s’en donner la mort, de ce rêve perdu et de cette misère du quotidien, c’est toute une société qui devrait faire bloc, s’unir, et se réveiller. S’interroger, sur les perspectives d’avenir qu’elle offre à sa jeunesse. Mais non, comme pour le suicide des profs, des agriculteurs.trices, des SDF, des précaires : silence radio.

Alors oui la jeunesse est pessimiste. Oui elle a peu d’espoir, car le ciel est bien noir. Oui elle déprimée, abattue, désenchantée. Mais elle ne lâche pas les armes pour autant. Et pour cela, rien que pour cela, pour cette résilience face à un traumatisme encore jamais vécu auparavant, toutes les générations précédentes devraient l’honorer, la respecter, et l’aider.

Car la jeunesse a repris les rues, elle a retrouvé le pouvoir et la voix qu’elle avait depuis trop longtemps perdu. Elle a repris goût à l’organisation collective, à l’échange, au dialogue, au contact humain. Elle a compris qu’une société individualiste comme celle vers laquelle on nous emmène ne nous conduira qu’à la mort de l’être humain en tant qu’être social. Elle sait que si l’on doit bâtir un futur meilleur, alors il faut le faire ensemble, tou.te.s ensemble, et de façon la plus inclusive qui soit. Elle a cet idéal d’un nouveau système, égalitaire et solidaire, et même si la conjoncture est difficile, et même si elle a peu d’espoir, la jeunesse de France fera tout pour aller au bout. Elle est pessimiste, certes, et comment ne pas l’être dans un monde comme le nôtre. Mais elle ne sombre pas face à la morosité ambiante. Elle garde ce soupçon utopique qui lui va si bien, et elle se donnera jusqu’au bout pour faire de cette utopie une réalité. Et dans ce combat-là, qui est celui de tout le monde, la jeunesse de France ne demande qu’une seule chose : être écoutée.

Rejoignez cette jeunesse-là. Soyez de cette vague d’espoir vers le bonheur collectif. Passez du pessimisme à l’utopie. Entamez la résilience.

Rejoignez la génération pessimiste utopique.

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