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Billet de blog 11 avr. 2016

«Anomalisa» le défaut qu'il faut

Dans le film d’animation « Anomalisa », destiné aux adultes, réalisé par Charlie Kaufman et coréalisé, pour les effets d’animation, par Duke Johnson met en scène des humains sous la forme de pantins synthétiques. Ils se ressemblent tous, dans une morphologie, un visage, ou plutôt un masque siliconés.

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Dans le film d’animation « Anomalisa », destiné aux adultes, réalisé par Charlie Kaufman et coréalisé,  pour les effets d’animation, par Duke Johnson met en scène des humains sous la forme de pantins synthétiques. Ils se ressemblent tous, dans une morphologie, un visage, ou plutôt un masque siliconés.

Ils ont tous, (un même acteur les double), aussi bien les femmes que les hommes, la même voix masculine synthétique. C’est une humanité robotisée.

Michaël Stone, le personnage principal, est spécialiste du service clientèle en entreprise et auteur d’un bestseller : « comment puis-je vous aider à les aider ? ». Il est donc employé dans le domaine du marketing,  et une image du film le montre dans une pièce immense où une multitude d’employés siliconés comme lui, travaillent sur des ordinateurs, ce qui évoque un contexte capitaliste et computationnel. Dans les premières images, on le voit dans un train, se rendant à un congrès, à Cincinnati, où il doit réaliser une conférence sur le thème de l’aide à la vente. Il vient de quitter un milieu familial dont les relations paraissent standardisées autour d’un fils qui ne vit que pour le déguisement et le cadeau  et une épouse plaintive, apparemment dépassée par sa fonction d’éducation. Arrivé à l’hôtel il manifeste une angoisse de plus en plus envahissante, appelle une ancienne maîtresse mais leur dialogue au bar tourne au fiasco. C’est alors qu’il rencontre deux télévendeuses venues assister à sa conférence et s’éprend de l’une d’elle, fasciné par sa voix qui n’est pas synthétisée (c’est une voix humaine) et par une cicatrice qu’elle cache à l’aide de ses cheveux, sur son visage plastifié. Anomalisa vient de rentrer en scène et l’on se prend à respirer parce qu’un sentiment amoureux traverse enfin l’enfer psychique de ces marionnettes plastifiées pseudo humaines ou «  transhumaines ». Au moment de la conférence, Michaël Stone est ventriloqué par deux  voix paradoxales : l’homme exprime sa souffrance dans une voix qui se superpose aux accents managériaux du conférencier.

J’ai vu ce film  à la lumière de la pensée de  Bernard Stiegler, et ce rapprochement s’est d’autant plus imposé, que les personnages ont été créés par une imprimante 3D, ce qui déjà évoque un monde computationnel et que, lors d’une chute d’un des protagonistes, le masque plastifié se détache et l’on peut voir qu’il recouvre un mécanisme semblable à un engrenage. Ces « hommes » inventés à partir d’une machine, sont, « augmentés », transformés en machines.

 Le travail de Bernard Stiegler sur la question de l’organologie m’a paru apte à éclairer ce monde si dérangeant et proche du nôtre, tel que ce film le présente. L’ « organologie générale », selon une notion que Bernard Stiegler emprunte à Georges Canguilhem  dans « Le Normal et le pathologique » et qu’il prolonge,décrit une relation « transductive » entre des organes (dans le sens du grec « organon », outil) psychiques, techniques et sociaux. La transductivité signifie que toute modification de l’un a des répercussions sur l’autre. L’on voit bien dans « Anomalisa » qu’avec l’hypertrophie de la technique,  le monde psychique est devenu un désert et que le domaine social s’est appauvri  si l’on en juge, en particulier, par le langage, si réduit, la plupart du temps dans les moments de (non) communication, qu’un seul mot qui ne cesse de se répéter, « fuck » ou « fucking », semble en tenir  principalement lieu. Bernard Stiegler parlerait de « prolétarisation » au sens de perte des savoirs, savoir ressentir, savoir faire, savoir penser et s’exprimer grâce à la richesse du langage. Qu’est-ce qui conduit à ce désastre ? Bernard Stiegler indique dans ses travaux (cours, séminaires, conférences, écrits) que nous sommes court-circuités par le « gouvernement algorithmique » au service du capitalisme s’appuyant sur le marketing.  Ainsi, il écrit dans « La Société automatique » : « Dans la gouverrnementalité algorithmique,  il n’y a plus le temps de rêver parce que l’âme onirique qu’était jusqu’alors l’individu psychique et noétique est désormais toujours précédée par son double numérique issu de la tracéologie industrielle que constitue l’économie des data ; ce double numérique court-circuite en effet fonctionnellement les désirs en quoi consistent les rêves – et il les remplace par des chaînages interactifs opératoires individuels et collectifs dont nous verrons qu’ils constituent ce que, en faisant une allégorie, on peut appeler phéromones numériques ». Selon lui, l’automatisation intégrale dont la gouvernementalité algorithmique et le capitalisme sont la concrétisation planétaire et totale, produit une incapacitation structurelle à laquelle nul ne saurait échapper.

Comment libérer « l’âme onirique », et la pensée, de ce mécanisme dans lequel nos traces qui devraient nous succéder nous devancent désormais, stockées dans nos « profils » pour mieux nous cibler, la plupart du temps dans un but économique mais aussi dans une perspective de contrôle et, dès lors, le risque devient grand de tous les endoctrinements et manipulations imaginables et déjà réalisés.  Cercle vicieux dont nous ne pourrons sortir que par une bifurcation, notion qui est élevée par Bernard Stiegler à une dignité conceptuelle. La bifurcation crée, selon lui, dans le champ conceptuel, des changements de paradigmes qui produisent une désautomatisation et, à plus long terme, rendent possible un encadrement du Fait par le Droit. Il faudra mener beaucoup de luttes théoriques, politiques, économiques pour qu’intervienne cette bifurcation qui nous permettrait  de nous réapproprier notre temps, autrement dit notre capacité de différer, rêver, penser, autrement dit, notre vie psychique.

Dans le film de Charlie Kaufman et Duke Johnson, c’est Anomalisa qui représente la bifurcation, une femme au doux nom rappelant celui de la Joconde. Elle a échappé partiellement à la robotisation. Elle en est la faille, l’anomalie, ce qui permet à Michaël Stone de retrouver un contact avec le sentiment amoureux et l’émerveillement dans la rencontre de cette autre qui pourrait le reconduire à son humanité, loin  de  l’univers synthétisé que donne à voir ce film. C’est donc le ratage de cette organologie défaillante qui pourrait conduire vers une autre, laquelle comporterait aussi ensuite ses ratages fondateurs etc. C’est ce qui me paraît le plus important dans le film « Anomalisa » comme dans la pensée de Bernard Stiegler, que ce soient les ratés qui inaugurent les changements nécessaires dans la vie aussi bien individuelle que collective des hommes. Le ratage, le philosophe le théorise comme une «  quasi-cause » qu’il définit dans un entretien, sur le magazine « Inferno » : « Comme a pu l’énoncer Gilles Deleuze, repris chez les stoïciens, la quasi-cause est ce qui fait que quelque chose me lèse, m’amoindrit, est un accident pour moi, me diminue. Or je suis capable de le transformer en une puissance. Cela je l’appelle: le défaut qu’il faut. C’est quelque chose qui me plonge dans le défaut, je vais en faire ce qu’il faut, ce avec quoi je me construis, ce qui devient une nécessité ».  Le « défaut qu’il faut », la rature, l’anomalie sont donc conditions d’un à-venir. Et, dans le film de Charlie Kaufman et Duke Johnson, Anomalisa est le nom de cette faille innovante.

NC

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