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Billet de blog 18 janv. 2015

Être ou ne pas être Charlie

Charlie !  L’être, le 11 janvier, l’être m’a réchauffée : joie de participer à ce soulèvement, ce « haut les cœurs » qui répondait aux dix sept assassinats des jours précédents. Mon enthousiasme n’était pourtant pas sans mélange : gêne de voir la formule « je suis Charlie », devenir peu à peu une sorte de slogan unificateur, gêne d’entendre à diverses reprises entonner « La Marseillaise » que je considère comme un chant guerrier désuet et un peu trop « national » pour ne pas dire plus…

Noëlle Combet
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Charlie !  L’être, le 11 janvier, l’être m’a réchauffée : joie de participer à ce soulèvement, ce « haut les cœurs » qui répondait aux dix sept assassinats des jours précédents. Mon enthousiasme n’était pourtant pas sans mélange : gêne de voir la formule « je suis Charlie », devenir peu à peu une sorte de slogan unificateur, gêne d’entendre à diverses reprises entonner « La Marseillaise » que je considère comme un chant guerrier désuet et un peu trop « national » pour ne pas dire plus… Gêne, chaque fois qu’est prononcée la devise républicaine, en particulier en sa troisième affirmation, car si les hommes sont bien nos « frères », comment imaginer que nous, femmes, puissions être les leurs ? Gêne, enfin, bien évidemment, de voir participer à ce rassemblement des chefs d’états qui ne respectent aucunement les libertés. Pas même au cœur de ces événements : Rue 89 Bordeaux a publié une photo trafiquée de la brochette des grands de ce monde sur le journal israélien Hamevasser : les femmes en ont été supprimées. Représentation censurée !! Le site satirique Waterford Whispers, a édité, contrepoint ironique, la même photo sans les hommes : il ne reste que trois femmes esseulées. Impossible de ne pas me dire que si Charlie eût été vivant, il n’aurait pas été Charlie,  aurait tourné cette pseudo unité absolue en dérision, et aurait aussi caricaturé cette proposition d’un homme politique mardi matin sur France Inter : faire porter des uniformes aux élèves pour prolonger ce symbole d’union ! Donc être Charlie pour le meilleur, la défense des libertés et de la vie, mais pas pour le pire, l’absolu d’un faux consensus unitaire indice des hypocrisies sociopolitiques.Au lendemain de tels mouvements, j’ai toujours la « gueule de bois » car bien sûr, on peut se dire aussi que les Français, angoissés, frustrés, résignés, ont eu là à s’exprimer collectivement mais que  tout reste à faire politiquement.

Des questions récurrentes sont revenues me tarauder, deux principalement, l’invisibilité et la laïcité. En ce qui concerne l’invisibilité, je me rappelle souvent la façon dont Judith Butler la définit, en particulier dans son ouvrage « Vie précaire » : il y aurait des vies invisibles, celles qui ne seraient pas dignes d’être pleurées au moment de la mort ; et, sur ce point, elle évoque  toutes les minorités vulnérables, mais aussi Guantánamo ; rappelons au passage, que les prisonniers furent longtemps privés de papier et crayons, donc de l’écriture de leurs poèmes. En France, l’invisibilité est le lot de bien des jeunes des cités, dont sont issus les assassins du 7 janvier. Victimes d’une distribution inégalitaire des chances comme de la culture dans un contexte néolibéral, ils sont produits par notre « système » et par conséquent, notre soulèvement contre eux ne pourrait obtenir une pleine légitimité qu’à se doubler d’une insurrection contre nous-mêmes. Privés de culture et donc de pensée personnelle, ils s’accrochent à des idéologies guerrières, à des images de hérauts  et chevaliers de l’apocalypse, prolongent leur destin d’invisibles dans la façon dont ils organisent clandestinement leurs crimes ; ils y « gagneront » post mortem une image surexposée et stigmatisée dans les émissions télévisées où leurs visages apparaîtront encore et encore sur toutes les chaînes, jusqu’à saturation. Ironie du sort, ils passeront de l’invisible au trop visible, alimentant la voracité des médias et notre inévitable voyeurisme de téléspectateurs.Que faire pour que la culture atteigne ces invisibles dès leur enfance ? Il y faut une volonté politique, l’instauration d’un système plus égalitaire une vigilance éducative, l’octroi d’aides financières substantielles aux associations. Sur France Culture, Daniel Cohn Bendit a appelé Lilial Thuram à reverser 2 % des recettes du foot aux éducateurs qui travaillent auprès des jeunes dans les banlieues. Bon ! Certains remèdes sont connus mais s’ils ne sont pas appliqués- et l’on peut douter qu’ils le soient dans une société qui met le profit au premier plan-, il aura été vain d’avoir été Charlie et nous pourrons nous attendre à d’autres événements du même genre. D’autant que l’on ne sait quelles structures, précisément, pourraient prendre en charge l’éducation de cette jeunesse-là, l’école n’y suffisant pas. Si des mouvements religieux faisaient le job, nous y perdrions l’esprit républicain.

 L’autre question que je remâche est-elle si éloignée de la précédente ? C’est celle de la laïcité. A mes yeux,  la laïcité est l’indice d’un degré élevé de civilisation et de tolérance et ce ne fut pas une conquête facile. Naturellement, elle doit pouvoir cohabiter avec une foi, à condition que cette dernière reste une affaire privée dont l’Etat ne doit pas se mêler. Il ne peut légitimement le faire qu’en cas de persécution. Et voilà qui complexifie la question dans notre actualité. Qui persécute qui ? Quoi qu’il en soit, la fusion du religieux et du politique conduit à l’intolérance et aux répressions. Sur ce point, Spinoza nous devance encore, lui qui, dans son « Traité théologico-politique » sut démontrer combien une société  gagnerait en  liberté de pensée dans une séparation du politique et du religieux. Il faudrait pour cela que l’Etat et ses représentants s’emploient à rappeler que, la laïcité, ce n’est pas la promotion de l’athéisme et le refus des religions. Que la laïcité ne vise pas à promouvoir la critique systématique ni la mise en cause des religions au rang de projet de société et de mode de vie. La laïcité, en tant que refus des fanatismes, c’est la tolérance. Sinon, il faudrait peut-être lui substituer le terme de « laïcisme » dont le suffixe apparaît dans des mots désignant des systèmes, des idéologies voire des totalitarismes.Quoiqu’il en soit, l’on peut se demander si tourner en dérision la conviction profonde de l’autre, dans l’humour et le comique, appartient encore à la tolérance laïque. Où mettra-t-on la limite alors que l’on se sent coincé entre l’adhésion à la liberté d’expression d’une part et à un minimum de respect des différences d’autre part ?  Par ailleurs, comme toute confession, quand elle se proclame publiquement, la religion musulmane peut, sur notre sol, apparaître comme embarrassante sinon violente : à mes yeux, une femme intégralement voilée est une représentation d’une féminité encagée voire violentée.

Alors rêvons. Et si se fondait un Islam laïque ? Est-ce si inimaginable ? Il existe au Québec une « association des musulmans et des arabes pour la laïcité ».En France, sur un blog créé en 2006, un forum a été ouvert le 14 janvier  pour un Islam laïque. Contre ceux qui déclarent l’incompatibilité de l’Islam et de la laïcité, d’autres affirment la possibilité d’une laïcité musulmane et arabe.Continuons à rêver : dans cet Islam laïque, la condition des femmes serait autre : elles auraient les mêmes libertés et les mêmes droits, culturels,  politiques, humains, que les femmes juives, chrétiennes, bouddhistes.Les religions  devraient toutes avoir droit de cité, de citoyenneté ;  mais comment, en tant que femme, ne pas souffrir des assujettissements que toutes promeuvent dans leurs excès : oppression des musulmanes, citoyennes françaises en France, comme des femmes juives  dans un contexte ultra orthodoxe. Et que penser enfin de l’image du « féminin », dans les milieux catholiques intégristes quand l’on se rappelle les gesticulations affolées de celles qui témoignaient en cris et gestes, lors de la « Manif pour tous », d’une incapacité à se décentrer  par rapport à un modèle iconique unique, de famille, maternité, procréation, où la pensée,  la mobilité, l’adoption d’autres conceptions restent gelées dans un effroi fasciné à l’égard de l’altérité. Donc, Il faut se battre pour la laïcité, c'est-à-dire, j’y insiste, pour de la tolérance, celle des laïques, comme celle des croyants modestes. Se battre pour la laïcité …Le combat doit être mené de manière concrète par les politiques. J’entendais avec intérêt un responsable politique parler d’une possibilité de « tutelle » pour certains quartiers. Je n’aime pas ce mot qui déresponsabilise. Mais l’idée m’a intéressée car l’obscurantisme fabrique ces « invisibles » que j’évoquais plus haut, qui sont la proie de leurs illusions et de toutes les manipulations venues de la délinquance et de financements illégaux, nationaux ou étrangers appuyant des idéologies violentes. La mise en place de structures nouvelles d’éducation et de prise en compte, au bénéfice des quartiers et des familles vulnérables pourrait en effet aider à dépasser les guerres d’ignorance et les meurtres qui les couronnent dans le sang.Dépasser ? Du moins le tenter. Et il y faudra du temps.

En attendant, au-delà des réserves qui peuvent se faire jour,  ne boudons pas ce bonheur-là, d’avoir vu une foule debout criant contre les violences meurtrières infligées à la liberté d’expression et de culte.

C’est pourquoi je reste une Charlie, une terroriste désarmée, une musulmane dévoilée.

N.C

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