le langage du fascisme

 

 - Je vois du fascisme partout depuis qu’il y en a de plus en plus

- Du fascisme ou des fascistes ?

- Les deux, du fascisme, des fascistes. Il y a du fascisme qui se propage et des fascistes qui s’activent

- Mais en même temps ça n’est pas séparé, la propagation est une activité

- C’est-à-dire qu’il y a un activisme fasciste qui vise à ce que le fascisme se propage

- Mais comment ça se propage ?

- Par le langage

- Tu veux dire qu'il y a un langage fasciste, des mots fascistes reconnaissables ?

- Oui il y a des mots fascistes, c’est relativement clair pour les gens qui se revendiquent comme des fascistes, qui font le salut hitlérien, qui ont des portraits d’Hitler sur leur étagère

- C'est vrai qu'il y a toute une série de mots qui font qu’ils se reconnaissent entre eux comme des fascistes vraiment fascistes, ils s'auto-surveillent pour vérifier leur fascisme et font la preuve entre eux de fascisme par l'emploi de mots exclusivement fascistes d'origine contrôlée, et les préférés parmi tous ces mots, pour les fascistes qui s'auto-surveillent, sont les références appuyées au IIIe Reich.

- Oui, ceux-là, d’accord c’est clair, ce sont des mots exclusivement fascistes, pour leur propre auto-surveillance. Mais par exemple si c’est écrit sur les murs "Islam Dehors" c’est fasciste aussi

- Ouais

- Le slogan "on est chez nous"c’est fasciste  

- Bah oui c’est fasciste

- Je te pose la question, quand tu lis ça, par exemple, la phrase “remettre en ordre notre pays par la reconquête des territoires perdus de la République, le démantellement des réseaux de délinquants et l’éradication du fondamentalisme islamiste”, toi tu dis que c’est fasciste ou pas ?

- En tout cas les mots “reconquête des territoires” ça sonne bien fasciste, “démantellement” aussi ça sonne fasciste, “réseau de délinquants” ouais ça sonne assez fasciste, après, “éradication” forcément, déjà le mot tout seul, et l’ensemble “éradication du fondamentalisme islamiste”, là c’est clair, bon donc oui. Fais voir, c'est quoi ce truc ?

- Un tract de Le Pen, c'était distribué dans les boîtes au lettresMême "République" dans cet ensemble de mots  forcément ça sonne fasciste, non ?

- Bah si, clairement. Tu sais, les fascistes procèdent toujours comme ça, par inclusion dans le champ lexical fasciste, de mots pas fascistes, par exemple le mot "République", qui n’est pas fasciste, de manière à ce que ces mots soient comme des signaux d’appel aux gens qui ont l’habitude du mot "République" comme d’un mot plutôt non fasciste, et de manière à transformer ces mots plutôt non fascistes et à les empoisonner de fascisme

- Il faudrait faire une liste de tous ces mots pas fascistes qui sont devenus des éléments de langage dévoyé du discours fasciste, et là si on faisait ça, on retrouverait ces mots empoisonnés de fascisme revenir dans les titres des journaux nationaux, dans la bouche des journalistes radio et télé,  alors dans les bouches des gens, n’importe où

- Oui, c’est comme ça que ça s’active et ça se propage.En fait c’est comme un virus

-  Bah non, c’est plutôt un poison, parce que le virus, il est  indépendant de toute intention, il est dans l’air, il s’étend, mais il n’y a pas de volonté ni de stratégie, il n’y a pas de décision d’activer un virus, la grippe aviaire on peut pas dire que ce sont les poulets qui prennent la décision de l’activer, non le virus il est sans intention et sans décision. Le fascisme il y a intention et décision d’empoisonner. C’est ce que que dit Victor Klemperer dans son livre sur la LTI. Tiens passe-moi le livre de Klemperer, là

- C’est quoi ce livre ?

-  LTI, La langue du IIIe Reich, écoute : “Les mots peuvent être comme de minuscules doses d'arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu'après quelque temps l'effet toxique se fait sentir."

- L’effet toxique du fascisme est dans la langue  

- Ouais, dans la langue. Il donne un exemple, écoute : “Si quelqu'un, au lieu d' "héroïque et vertueux", dit pendant assez longtemps "fanatique", il finira par croire qu'un fanatique est héros vertueux et que, sans fanatisme, on ne peut pas être un héros.”

- Alors, par exemple, maintenant, avec le poison fasciste, si on dit “République ” et et “Islam dehors” pendant assez longtemps, on finira par croire que la République c’est chasser tous ceux qui ont un rapport de près ou de loin avec l’Islam, c’est ça?  

- Ouais. Et tu vois, les fascistes n’ont inventé aucun de ces mots, ni République, ni Islam, ni dehors. Ils les ont simplement arrangés à leur façon fasciste

- C’est vrai si on prend chacun de ces mots  séparément, aucun n’est fasciste, en soi

- Bah non, c’est ce que dit Klemperer justement, écoute :  “Les vocables "fanatique" et "fanatisme" ne sont pas inventés par le troisième Reich, il n'a fait qu'en modifier la valeur et les a employés plus fréquemment en un jour que d'autres époques en des années.”

- Tu vois c’est ça, modifier la valeur. Mais la valeur c’est le sens ?

- C’est difficile à comprendre, ce mot de valeur pour les mots

- Oui c’est quoi la valeur d’un mot…

- Il me semble que la valeur dont parle Klemperer, ce n'est pas le sens. La valeur, c’est le résultat de l’importance accordée à l’approche critique et raisonnée sur le sens

- OK. Donc une fois que tu as renoncé à l’approche critique et raisonnée sur le sens, le fasciste va employer ces mots fréquemment avec cette modification de valeur

- Voilà,  de telle sorte que ça devienne une habitude de les entendre dans cette modification et que ça devienne la première construction lexicale qui vienne en tête, contre laquelle il faudra se débattre. Et le fait qu’il faille se débattre sans cesse avec ce langage empoisonné est évidemment un problème majeur, parce que c’est déjà une sale victoire des fascistes, d’obliger à ce que les gens se débattent là-dedans, souvent sans s’en apercevoir

- Ça veut dire que la langue fasciste s’étend à partir du vocabulaire courant, dans le langage ordinaire ?

- Ecoute ce qu’il dit, Klemperer, page 40 :  “Le Troisième Reich n'a forgé, de son propre cru, qu'un très petit nombre des mots de sa langue, et peut-être même vraisemblablement aucun. La langue nazie renvoie pour beaucoup à des apports étrangers et, pour le reste, emprunte la plupart du temps aux Allemands d'avant Hitler. Mais elle change la valeur des mots et leur fréquence, elle transforme en bien général ce qui, jadis, appartenait à un seul individu ou à un groupuscule, elle réquisitionne pour le Parti ce qui, jadis, était le bien général et, se faisant, elle imprègne les mots et leur forme syntaxique de son poison, elle assujettit la langue à son terrible système, elle gagne avec la langue son moyen de propagande le plus puissant, le plus public et le plus secret.”

-  Alors comment on fait ?

- Moi je dis, déjà merci Klemperer, parce que tous ceux qui ne savaient pas, pour la valeur, la fréquence, le réquisitionnement des mots du langage courant, maintenant grâce à lui ils sont au courant. Soit ils participent à propager par le langage du fascisme le fascisme qu’ils disent par ailleurs combattre, soit ils parlent et surtout ils écrivent autrement

- OK mais comment ?

- C'est à dire qu'ils refusent, et refuser, c'est pas avec des posture morales, refuser c'est créer un langage libre, inventé, imprévu, imaginatif, tu vois, la poésie au quotidien

- Comme dans la ville, sur les parcours de manifs ?

 

- Voilà.

 

 

 

Victor Klemperer, LTI, La langue du IIIe Reich, 1947, Paris, Albin Michel, Agora Pocket, 2002, p 40-41

 

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