un vrai bourgeois comme on n’en parle plus

Tu ne peux pas dire que tu ne savais pas. Non tu ne savais pas mais tu ne peux pas le dire, si tu disais que tu ne savais pas ce serait une honte.  Ce que tu te dis. Parce que tu aurais dû savoir, parce que personne ne pouvait l’ignorer, et que toi tu n’es pas personne, tu es son frère.

Tu écartes les orties, tu marches sur les ronces, tu dégages tes jambes des lianes et du liseron pour atteindre la terrasse à moitié écroulée, couverte de mousse et de moisissure, des objets morts sont entassés contre un mur, derrière un élément de cuisine en mélaminé craqué par la pluie et les écarts de température, et tu prends la mesure de la situation comme on dit.

Tu n’es pas surpris, tu savais, tu t’en foutais, tu ne voulais pas savoir, tu n’étais pas allé voir mais savoir et voir, quel rapport, tu te dis que tu réfléchis à ce que veut dire savoir à propos de ton frère et même en général, et tu te dis que c’est bizarre d’y réfléchir maintenant.

Tu te demandes ce qui t’arrive de réfléchir sur le savoir, on dirait de la philosophie, ça te va mal ce mot que tu penses comme s’il était à toi, marrant de découvrir d’un coup cette possibilité philosophique chez toi, redécouvrir peut-être, tu t’étonnes de sentir ce vieux talent venu de nulle part, qui te vient dans la tête et fait péter les circuits habituels, tu comprends que c’est un mouvement perdu de ton intelligence, ton intelligence est toujours capable de se déployer hors des tournures cultivées dont tu as la maîtrise, qui ont fini par définir ton ipséïté même. Le mot te revient, est-ce le début d’une référence, peut-être, c’est du grec, faut-il le dire, tu aimes le grec, le latin aussi, tout ce qui inscrit l’esprit dans la culture, ainsi l’ipséïté, la tienne, unique et par là même exemplaire, que tes enfants admirent et singent, ils sont maladroits, parfois tu as honte pour eux que tu vois trop sûrs d’eux par toi et jusqu'au ridicule, il leur manque le naturel, ce naturel qui s’acquiert par la culture, ce naturel culturel, la culture naturelle, un équilibre savant autant que simple, entre l’impertinence et le respect des usages sociaux de ton milieu, lesquels accueillent volontiers l’impertinence, c’est amusant, marque d’une singularité caractéristique de quoi, d'ailleurs.

Tu ne penses pas à ton frère mais à ce qu’il pèse dans ta pensée, trois fois rien, quelques emmerdements pratiques, une marque étrange, celle des erreurs de tes parents, des erreurs dont tu n’as plus rien à foutre à soixante ans passés. La guerre est terminée. Tu as réussi à être un véritable adulte, les passations de pouvoir ont été faites et bien faites, ton père est mort, c’était un homme avec qui tu as plus d’une fois croisé le fer, comme on dit dans les mauvais romans, c’est parce qu’il méritait ton estime, ha ha, et que vos désaccords n’étaient pas embrumés par les passions violentes, comme on en trouve chez les gens sans vocabulaire, l'humanité dont tu n'a rien à foutre. Toi tu es un constructeur, tu fais partie de ceux qui croient à l’amélioration du monde, eh oui. La différence avec ton père, c’est qu’il imaginait que l’économie devait être sociale et morale, et qu’il a passé sa vie, c'était n'importe quoi, à se battre contre ceux qui faisaient fructifier son portefeuille d’actions. Au moins reconnais à ton père qu'il n’a pas empêché ta puissance.

Tu te demandes si tu vas fumer. Oui tu vas fumer, tu peux, il n’y a personne et tu es hors du temps normal, ici on ne peut pas sentir le temps normal, c’est comme si tout était attiré par l’immobilité, sans pouvoir y être fixé. La vie consiste à prendre soin de la nature et des choses. Quand on arrête, la nature et les choses se mettent à devenir n’importe quoi.

Un laboratoire de vie hors de la vie.

Si ce n’était pas ton frère, tu trouverais ça intéressant, cette preuve, par l'absurde, de l'obligation d'entretien propre au capitalisme, et de la propriété qui se dégrade quand on cesse de se lever le matin, mais c’est ton frère et ce problème n’a rien d’un jeu de l'esprit, cet étalage invraisemblable de vie hors de la vie a des conséquences directes sur ta propre vie dans la vie.

Tu aurais dû intervenir plus tôt. Avant que tout soit à ce stade de délabrement. Tu savais et tu n’as rien fait. Tu as négligé le réel parce que ce réel ne te concernait pas, croyais-tu, jusqu’à ce que tu sois bien obligé de voir. Et tu continues ta philosophie du savoir, tu te dis Il faut donc parfois le voir pour le savoir, voir et alors savoir. Tu te dis J’aurais pu vouloir savoir et alors voir, me rendre compte, parce que je veux savoir, tu te dis qu’il faudrait être aveugle pour ne rien voir, et tu comprends, ce qui rend aveugle c’est de ne rien vouloir voir ni savoir. Tu comprends que ce savoir, tu n’aurais jamais pu l’avoir sans être venu jusqu’ici, sans avoir vu par toi-même l’endroit où vit ton frère. Et tu te demandes si ces deux manières de savoir, vouloir et savoir, ou voir et savoir, ne sont pas moralement équivalentes, alors tu ris de toi-même, avec l’intelligence cruelle et juste que tu sais typique de ton milieu. Mais aussitôt tu cherches une excuse. Il suffit d’un rien pour qu’un savoir tombe dans la catégorie des réalités douteuses, pour qu’un soi-disant savoir ne soit rien qu’une crédulité. Car enfin, savoir n’est pas croire, on ne peut pas croire comme ça, même l’évidence on ne peut pas la croire, regarde, tu vois, tu sais et tu n’y crois encore pas. Tu n’aimes pas la misère. Tu hais par dessus tout, chez les gens bien pensants, leurs atermoiements sur la misère.

C’est l’état de ta pensée à ce moment là, en face du rosier pas tailé, qui fleurit encore, une seule rose, quelle poésie, au milieu de cette verdure plus dense que la Guyane. Ce serait beau si c’était une esthétique. Il n’y a pas d’oiseaux, une pie très loin, noyée dans le bruit d’une tondeuse, des grillons.

Ce frère est dingue, c’est à peu près tout ce qu’on peut dire. Il est complètement dingue, tu te dis et tu regardes l’ampleur de la catastrophe en pensant à la difficulté fondamentale de maintenir une existence au niveau de l’acceptable. Qu’est-ce qui fait que les gens se donnent tout ce mal ? Et toi pour commencer ? Tu fais le compte de tout ce que tu dois faire chaque jour pour être acceptable dans ton milieu, dans ta fonction, avec la femme que tu as, les enfants que tu as et les enfants qu’ils ont, toutes les choses que tu as, celles que tu n’as pas. Si tu cesses de faire une seule de ces choses, qu’est-ce qui arrivera ? Par exemple si tu cesses de te raser. Pas seulement pour un ou deux jours, pas seulement pour une semaine mais que tu ne le fais plus jamais. Si tu décides que pour une fois tu ne pars pas en vacances, comme chaque année, au même endroit, dans la maison de famille séparée en appartements, où il faut prendre l’accent de Toulon pour s’amuser et aller à la pêche le matin avec le cousin de ta femme. Ou si tu cesses de lire tes mails. Ou si tu jettes ton portable. Ou sans aller jusqu’à ces extrémités, si tu cesses de répondre aux questions. Ou si tu disparais par exemple une journée, rien qu’une, c’est facile une journée de disparition.

Tu t’amuses à y penser mais tu ne vas pas au bout de cette pensée, tu sais qu’entre l’amusement et le drame il n’y a presque rien, et si l’amusement est une manière d’être respectable et même souhaitable, le drame n’est admis dans ton milieu que lorsqu’il est circonscrit à la littérature, aux opéras, au théâtre. Tu ne sais rien faire avec le drame. Peut-être que tu ne sais rien faire avec la douleur, avec tout ce qui fabrique ce premier degré, cette insupportable tendance à prendre le réel pour argent comptant.

La douleur, mieux vaut ne jamais en parler sérieusement.

Alors qu’est-ce que tu fais-là, assis devant l’évidence de la douleur de ton frère ? Et si ce n’était pas de la douleur mais une sorte de choix de vie bizarre ? Un non-conformisme ? Un style à lui ? C’est ce qu’il a prétendu, bien souvent, que c’était un choix. Il fait toujours comme si c’était un choix. Un choix de solitude absolue. Mais les plus seuls de tous les solitaires ont une société dans leur tête, au moins, Robinson bien sûr, le plus civilisé de tous les hommes, sans doute, capable de recréer tout seul une civilisation.

Ce qui est inquiétant c’est le silence. Sa voiture est là. Il est peut-être là, il ne répond pas au téléphone mais il ne répond jamais, pourquoi il répondrait, il dort, il est mort, on ne sait pas.

Ça t’arrangerait de penser que ton frère est libre et qu’il choisit sa vie, tu t’es longtemps très bien porté grâce à cette vision des choses. Il n’a pas besoin de nous, personne n’est tenu d’avoir besoin de qui que ce soit, et même de quoi que ce soit. Les gens sont libres des liens qu’ils font ou défont, ils peuvent toujours décider, oui c’est une conception ouverte des rapports humains que tu as, que tu revendiques, parce que tu es attaché à la liberté, c’est la liberté qui fonde ta conception du travail et de la réussite, une liberté que tu ne détaches jamais d’un libéralisme fondamental, un libéralisme positif, rempli de preuves tangibles, certaines personnes ne sont pas volontaires pour la réussite ni pour le travail, tant pis pour elles, ou tant mieux, chacun fait ce qu’il veut, les entraves on se les crée soi-même, si les gens voulaient la liberté ils l’auraient, et la servitude c’est pareil, s’ils la veulent, ils l’ont, etc etc. Merde, toi aussi tu as écouté Janis Joplin et Jim Morrison et si tu n’étais pas sur l’ile de Wight, c’est que tu étais amoureux d’une fille très belle, son corps sur cette plage, la plage qui était la propriété de ses parents, tu le savais mais à l’époque tu ne pensais pas encore beaucoup à la propriété, celle-là, de fille qui allait devenir ta femme, ne serait plus jamais une fille mais à l’époque tu ne savais pas que les filles disparaissent dès qu’on les épouse. De cette jeunesse heureuse, tu as gardé le goût de la provoc, tu la pratiques avec la jubilation de tes contemporains, voilà pourquoi tu n’es pas, quoiqu’en pensent les gens qui te jugent à ta chemise Ralph Lauren et au prix de tes chaussures de ville, un vieux connard. Ce qu’on appelle un bourgeois, c’est ça que tu es, un vrai bourgeois comme on n’en parle plus. Et alors, où est le problème. Ce mot que les journalistes ont banni, que les sociologues ont rejeté, que les conversations évitent, toi tu le revendiques.

Bourgeois, habitant d’un bourg, homme civil, urbain, éduqué, cultivé, volubile, aimable et bon vivant, connaisseur de vins, amateur de grande cuisine, lecteur du Figaro, propriétaire d’un appartement trop grand c’est-à-dire comme il faut, et ton frère, lui, avec son incompétence à la vie normale, on dirait bien qu’il te chie dans les bottes.  

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.