Philosophie de bagnole dans les embouteillages

- J’aime bien ta façon de faire, t’as du style dans ta manière de te laisser doubler- La façon de faire n’est pas seulement une question de style, bien sûr il y a le style mais c’est aussi un état d’esprit.

© STUDIO DOITSU
- J’aime bien ta façon de faire, t’as du style dans ta manière de te laisser doubler

- La façon de faire n’est pas seulement une question de style, bien sûr il y a le style mais c’est aussi un état d’esprit.

 - C’est quoi un état d’esprit ?

 - C’est un état détendu par rapport au réel

 - Comment ça ?

 - Bon tu prends l’esprit. Déjà on ne sait pas très bien ce que c’est que l’esprit. Est-ce que c’est l’intelligence ? La pensée ? L’âme ? La spiritualité ? Un souffle divin ? Un principe immatériel ? Tu me diras l’esprit c’est l’esprit, sinon il n’y aurait pas le mot “esprit”

 - Ouais

 - Alors imagine l’esprit avec tout ce qui va avec, je veux dire dans tous les sens du terme, la plus grande amplitude du mot, tu me suis ?

 - Ça va je suis pas débile

 - Par exemple ça inclut aussi l’humour, à cause de “mot d’esprit” et “homme d’esprit” voire “femme d’esprit”, comme on disait pour parler des femmes dotées d’une forme d’intelligence très rare qui leur permettait d’atteindre, de temps en temps, par une sorte de miracle, un presque deuxième degré, et qui devaient donc renoncer à leur identité  normale de femme avec une âme, je caricature 

 - Ouais

 - C’est pour dire que l’esprit est plus amusant que l’âme. C’est intéressant cette différence entre l’esprit qui rigole et l’âme qui rigole pas.

 - Donc les femmes rigolent pas avec leur âme et les hommes rigolent avec leur esprit ? C’est pourri ce que tu dis

 - Oui mais c’est pas moi qui le dis, c’est l’histoire des femmes

 - L’histoire des préjugés pourris qui m’ont pourri la vie et celle de ma mère et probablement aussi celle de ma descendance ?

 - Si tu veux.

 - Et celle de ta nana ? Et de toutes tes copines ?

 - Il y a des exceptions

 - J’ai compris l’idée, je crois

 - Bon mais c’est pas le sujet. Alors tu prends l’esprit comme concept, comme substance non substantielle, une substance volatile pas au sens d’oiseau mais au sens chimique

 - Au sens d’essence ?

 - Oui d’essence mais pas philosophique, plutôt l’essence de bagnole

 - Ouais

 - Donc tu considères l’esprit comme un concept-substance si tu veux…

 - C’est pas facile à dire, concept-substance

 - C’est vrai, disons alors l’esprit comme chose, bien que la chose et la substance ne soient pas exactement la même chose.

 - Ouais.

 - Parce que si la chose a une substance, toute substance n’est pas une chose étant donné que la substance est ce qui existe en soi, de manière permanente par opposition à ce qui change, par conséquent ça inclut les choses mais ça dépasse aussi, bon mais où j’en étais ?

 - À l’esprit comme concept-substance, et je persiste à dire que c’est difficile à dire.

 - D’accord alors disons l’esprit-chose conceptuelle, l’esprit-chose, la chose-esprit, enfin je préfère garder substance, c’est plus vivant que chose

 - O.K. donc un esprit qui serait à la fois un concept et une substance  

 - Voilà ! Comme dans la langue des enfants. Certains, les moins cons évidemment. Il y a des enfants cons, ça on le dit jamais mais en réalité il y a des millions d’enfants cons qu’on appelle des petits cons et qui sont le pur produit de leur milieu de gros cons

 - T’énerve pas, t’énerve pas

 - Mais bon, prenons l’enfant idéal au sens d’idéal-type, encore complètement intact du point de vue de la construction du langage, qui serait un créateur de langage, et pas l’abruti d’enfant de classe moyenne et même plus ou moins supérieure aliéné par les conneries japonaises qui passent à la télé à six heures du matin

 - Le genre comme tes gosses

 - Absolument mais c’est pas la question, là je réfléchis à partir de l’idéal-type. Qu’est-ce qu’il fait, l’enfant idéal au sens typique ? Il fait exister les choses en les nommant, c’est-à-dire que c’est un fabricant de réel, c’est un créatif au sens le moins capitaliste !

 - C’est-à-dire ?

 - Sans idée de profit, tu piges ? C’est un producteur de réel non marchand, par pure joie d’invention. Il nomme et en même temps il crée la substance du substantif par un processus non pas d’abstraction de la pensée à cause du langage, mais par un processus de concrétisation de la substance à travers un concept. Voilà, c’est ça que j’entends par concept-substance. Ah ça y est j’ai trouvé le mot, c’est consubstantiel. C’est pas con, si ?

- Je comprends rien à ce que tu dis

 

- Alors ça doit être con

 

- Ouais.

 

Mais j’aime quand-même bien ton état d’esprit.

 

 

 

 

 

 

 

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