la violence sur l’enfant frappe toujours deux fois

Comment se fait-il qu’une femme soit tenue de se justifier de sa compétence de mère, alors même qu’elle ne cesse de faire en sorte que son enfant puisse survivre, vivre , vivre bien ?

Comment cette mère, au lieu de pouvoir vivre tranquillement, en est-elle venue à vivre dans le stress continuel que sa fille lui soit retirée ?

Comment parvient-elle à réaliser cette performance quotidienne, de ne pas transmettre le stress à son enfant ? Comment se fait–il, alors que cette enfant joue, marche, parle, rit et pleure et sourit normalement, mange normalement, dort normalement, va à la crèche normalement, communique avec les enfants et avec les adultes normalement, est une enfant heureuse, bien portante, sociable, qu'il soit question de la transporter dans un contexte inconnu, de la placer, comme on dit, ou de la confier à un homme qui, je ne sais pas ce qui lui a pris, il ne sait pas ce qui lui a pris, a terrorisé la mère et l’enfant, à un homme qui soudain, de temps en temps, je ne sais pas ce qui lui prenait, transformait le monde en apocalypse, qui, je ne sais pas ce qui lui prenait, terrorisait la femme et l'enfant, menaçait de les tuer, menaçait aussi de se tuer, qui a dit ensuite, je ne sais pas pour quelle raison, que c’était un jeu, à un homme qui peut s’imaginer que faire peur à une femme, au point qu’elle s’enfuie à plus de cent kilomètres, est un jeu, oui d’accord un comportement un petit peu excessif parce qu’il était à bout, qu’elle l’aurait bien cherché, un homme qui continue, tous les jours, de prolonger la peur qu’il a fait un petit peu à cette femme, la petite terreur pour sa vie et celle de son enfant qu’il a peut-être un petit peu provoqué mais qui est un petit peu exagérée, dont il n’est au fond pas à l’origine, dont il dénie le fondement puis la réalité même, l’effet de prolonger la sidération qu’il a produite peut-être un petit peu, par l’installation d’une crainte chez cette femme, la mère de son enfant, une crainte pas pour elle, mais pour son enfant ?

Comment se fait-il que cette femme se voie ainsi en train de réaliser la prédiction de cet homme qui, un jour dont il ne se souvient pas très bien, alors que leur enfant avait quelques semaines, jura qu’il lui rendrait la vie impossible, lui annonça qu’il ferait de sa vie un enfer, seule alternative, à l'autre menace, de mort, de plus en plus, de plus en plus fort, jusqu'à faire fuir la mère, son nourrisson dans les bras?

Comment se fait-il qu’une femme qui a dû fuir après la naissance de son enfant, pour la protéger et se protéger elle-même du père de son enfant se trouve en situation de devoir s’expliquer sur ce qu’elle est, de prouver qu’elle n’est pas folle, de démontrer son équilibre, sa capacité de mère, et même de ménagère ?

Comment se fait-il que pour affirmer le déséquilibre de cette femme, il suffise d’évoquer sa mère, son père, une enfance non conforme, comment se fait-il qu’au lieu de considérer sa propre trajectoire, la réalité de son quotidien, tout ce qu’elle fait et dit soit immanquablement marqué par le soupçon d’une déviance familiale originelle ?

Comment se fait-il qu’une experte psychologue suggère que l’enfant soit confié à l’homme, celui-là même qui a fait fuir cette femme avec son bébé tant elle a eu peur pour leur vie ? Tant elle a vu leur mort de près ? 

Comment se fait-il qu'on ne puisse entendre, comprendre, imaginer, prendre en compte que certaines peurs sont légitimes et raisonnables et surtout responsables? Comment se fait-il qu'on accorde si peu de crédit aux dires d'une mère qui a dû s'enfuir, qui a tout laissé en l'état, en plan, comme en temps de guerre, pour se protéger et pour protéger son enfant?

D'où vient cet aveuglement?

Comment se fait-il que cette femme, qui a du quitter son travail, son appartement, ses attaches, pour se protéger et protéger sa fille, il est dit qu’elle se pose en éternelle victime, tandis que le père, qui ne se souvient plus très bien de ce qu’il a fait, qui était très malheureux, qui a une vie sociale et professionnelle épanouissante, qui évoque de nombreux déséquilibres chez son ancienne compagne, qui ne se souvient plus très bien pourquoi la femme a eu peur, qui n’a pas compris ce qui s’était passé, qui pense que c’est très exagéré, qu’il s’est un peu énervé mais c’est tout, est lui, considéré comme une victime ?

Comment se fait-il que cet homme qui ne voulait pas d’enfant, qui ne pouvait pas se réjouir, qui se sentait piegé par cet enfant, qui se sentait étouffer dans ce destin de père, comme enfermé à tout jamais par cette responsablité de père, ayant essayé un temps de se raisonner pour aimer cet avenir de père, ayant essayé par moments de se faire à cette idée et à ce nouveau rôle, ayant fui ce rôle, étant parti, revenu, étant reparti, étant revenu, ayant tenté de composer avec ce qui n’était pas un désir, pas une joie, pas même une chose à laquelle il parvenait à penser sans tristesse, même dans les moments où il se raisonnait, se disant un enfant c’est bien, ce doit être bien, tout le monde a l’air de trouver ça bien, mais pour lui un destin lourd et fermé, sans issue de secours, une assignation, comment cet homme, ne pouvant accepter la réalité de cet enfant dont il faudrait porter la charge, ni la grossesse de cette femme, une grossesse dont il ne parlait à personne, dont il dut pourtant reconnaître l'évidence au moins socialement, à ses proches, à quelques jours du terme, cette femme qu’il voulait avec lui, dont il ne supportait pas qu’elle lui demande d’être clair, dont la présence même à ses côté l’empêchait de se sentir libre, dont il ne désirait la présence qu’en dehors de sa vie sociale, qu’il tenait à distance pour qu’elle n’envahisse pas sa vie, ne limite pas sa liberté par cet avenir déjà écrit auquel cet enfant, se disait-il, le contraignait, un avenir gâché à cause de cet enfant, comment se fait-il que cet homme assure vouloir maintenant s’occuper de l’enfant qu’il ne voulait pas ?

Tu es libre. Fais ce que tu veux, simplement que ce soit honnête. Le pire était peut-être justement cette franchise, signe sous lequel se déroulait toujours la parole de la femme, exigeant la vérité, la clarté, cette franchise d’une femme qui ne se raconte pas d’histoires, ne veut pas qu’on lui en raconte, se disant capable d’accepter n’importe laquelle de ses manières de vivre pourvu que ce soit honnête et vrai, mais qu’est-ce que ça veut dire, honnête et vrai ?

Tu vois bien que je t'aime, puisque c'est avec toi que je fais un enfant, tu vois bien que ce que tu dis n'est pas vrai, puisque je te fais un enfant, dit le compagnon. L'argument est imparable, l'argument est imparable car il est une réalité.

Mais après, comment fait-il le père face à cette aberration, puisque ça ne peut pas marcher de fabriquer un enfant dans le but de garder son emprise sur une femme ? 

Car après, l'enfant va bien devoir naître. Alors comment dire un malheur quand toute la société vous dit bonheur, est-ce qu’on peut dire ça, qu’on ne veut pas d’enfant quand l’enfant est presque là, puis là, puis dans vos bras, vous confisque le temps, le jour, la nuit, la vie toute entière ? Après tout est-ce qu’on est obligé de continuer à vouloir un enfant vraiment, un vrai enfant qui vit, quand on l’a voulu vite fait, par moments, comme un élément de discours amoureux, comme une sorte de caution de sincérité que l’on donne à un amour dont on ne sait comment le tenir, comment le maintenir ?

Voilà comment, puisqu’une femme a eu un petit peu trop peur d’un homme un jour où il s’est un petit peu plus que d’autres fois, dont il ne se rappelle pas, oui un peu plus énervé très fort hors de ses gonds mais c’était comme une sorte de jeu et pas pour de vrai, enfin il ne se rendait pas compte, d’ailleurs il ne se souvient pas très bien, et donc parce qu’elle a eu un petit peu peur au point de quitter sa ville, son appartement, son travail, ses amis, on se demande, est-ce qu’elle n’exagère pas un petit peu ?

Voilà comment une mère se trouve à justifier sa compétence de mère, et s’enferre à chaque démarche qu’elle fait pour se faire entendre, son entêtement à parler devient "une logorrhée", son récit "une obsession", puisque les raisons de sa peur n’existent pas, puisque l’homme qui l’a fait fuir dit qu'il ne comprend pas très bien pourquoi elle a fui. C’était rien, cette petite violence qui l’a pris de temps en temps soudain brutalement sans prévenir, c’était à cause de l’ambiance de couple, mais maintenant c’est fini !

Pourquoi ne pas confier carrément l’enfant à l’homme qui n’en voulait pas mais qui la veut maintenant ?

Comment l’homme supportera-t-il maintenant d’être jour et nuit responsable de cette enfant ? Comment supportera-t-il de l’entendre pleurer ? De devoir répondre à ses questions ?

Comment l’homme supportera-t-il d’être regardé par l’enfant, de vivre sous les yeux de l’enfant à qui il faudra faire d’abord un petit peu oublier la mère, et plus tard renoncer à sa mère, et plus tard renier sa mère ?

Comment pourra-t-il, le père, donc, non seulement avoir la charge de cette enfant, mais faire en sorte que l’enfant joue, marche, parle, rie et pleure et sourie normalement, mange normalement, dorme normalement, aille à la crèche puis à l’école normalement, communique avec les enfants et avec les adultes normalement, ait une enfance heureuse, bien portante, sociable, que cette enfant joue, marche, parle, rie et pleure et sourie normalement, mange normalement, dorme normalement, aille à la crèche puis à l’école normalement, communique avec les enfants et avec les adultes normalement, ait une enfance heureuse, bien portante, sociable, que cette enfant joue, marche, parle, rie et pleure et sourie normalement, mange normalement, dorme normalement, aille à la crèche puis à l’école normalement, communique avec les enfants et avec les adultes normalement, ait une enfance heureuse, bien portante, sociable, tous les jours, tous les jours, tous les jours, l’enfant, l’enfant l’enfant…

Comment élever tous les jours l’enfant sans s’énerver un tout petit peu soudain très fort brutalement hors de ses gonds ?

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