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Billet de blog 6 mai 2015

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Patrimoine culturel

L’avion décharge à Fort-de France, je suis sans couteau, sans viande et je n’ai pas d’idée, des oiseaux dans la tête, les poignets de fer, droits de l’homme aux chevilles, mes pieds partout sur la même terre tous les hommes sont français, j’écrase les morts comme je respire, je ne sais rien de l’homme au sens d’humain je ne possède rien ni personne mais tout m’appartient

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L’avion décharge à Fort-de France, je suis sans couteau, sans viande et je n’ai pas d’idée, des oiseaux dans la tête, les poignets de fer, droits de l’homme aux chevilles, mes pieds partout sur la même terre tous les hommes sont français, j’écrase les morts comme je respire, je ne sais rien de l’homme au sens d’humain je ne possède rien ni personne mais tout m’appartient j’ai la langue officielle et le service public et le suffrage universel et le legs de souvenirs des morts pour la France et les millions de baptêmes et de mariages et de conversions, les biens meubles sont humains les humains citoyens les citoyens français, parlent créole c’est joli c’est typique alors si ça leur chante je m’en fous je respire outre mer le vent les fleurs la beauté du département territoire national, les hommes sont noirs d’accord mais civilisés costume droit chaussures de ville bien habillés bien traités libres et égaux, la France continue ses généralités, que demander encore, m’en fous je vais bronzer caraïbe et manger poulet boucané pieds de porc acras poisson grillé sauce chien langouste ouverte en deux, celui qui a ses os dehors se nourrit de cadavres, dit le conteur, m’en fous je craque les carcasses, dedans la chair au goût blanc du peuple vacancier français de France, peuple heureux sans histoire, quelle histoire on s’en fout, manger les plats régionaux boire les fruits exotiques mixés jusqu’à la mousse, cultivés régional où comment et par qui on s’en fout les bateaux continuent de trianguler la valeur travail alors la dépendance du territoire est assurée, pas besoin de convertir les esclaves ni de poursuivre les marrons c’est fait, c’est fait, allons plutôt visiter le domaine de Fonds Saint Jacques alors que dit le guide ? Il dit fondé au milieu du XVIIème siècle, propriété du Conseil Général, classé monument historique, il dit laissez vous séduire par les vestiges de la sucrerie, de la distillerie et par des bâtiments à l’architecture exceptionnelle, il dit et encore intacte depuis des siècles comme la purgerie, la chapelle, le monastère, il dit patrimoine culturel, il dit séduire par les vestiges du domaine où vécut et prospéra le Père Labat bien connu et bien gras celui qui remarqua par écrit consigné que les nègres n’avaient pour tout habillement qu’un caleçon de toile, quelques uns un bonnet ou un méchant chapeau, que beaucoup portaient sur le dos les marques de coups de fouets qu’ils avaient reçus ; que cela excitait la passion de ceux qui n’y étaient pas accoutumés ; mais on s’y fait bientôt ; et on s’y fait si bien qu’il fit attacher un nègre supposé sorcier et lui fit distribuer environ cinq-cent coups de fouet qui l’écorchèrent des épaules jusques aux genoux, Jean-Baptiste Labat le plus célèbre des missionnaires le bien gras bien connu ennemi des Anglais ami des propriétaires et des marchands héros du code noir, humain et blanc ému aux larmes car humain et chrétien donc rempli de pitié soudain pour un pauvre esclave mordu par un serpent, ému aussi par un petit nègre mine atteint de cette mélancolie noire des nègres qui mangent de la terre à poignées pour aller retrouver leurs ancêtres quand ils ne peuvent pas se pendre ou se couper la gorge, ému par les missionnaires atteints du mal de Siam, décrivant en détail les fruits les animaux les villes de la Martinique et décrivant les étapes de la production de sucre, usant du baptême et de la confession et de la communion comme il usa de tous les moyens de l’Inquisition, fit mettre le sorcier aux fers après l’avoir fait laver avec une pimentade, c’est-à-dire avec de la saumure dans laquelle on a écrasé du piment et des petits citrons, ah tiens je ne savais pas, cela cause une douleur horrible à ceux que le fouet a écorchés, mais c’est un remède assuré contre la gangrène, ah tiens je ne savais pas, qui ne manquerait pas de venir aux plaies, ah tiens je ne savais pas, je passe devant les églises remplies jusqu’au parvis et les cimetières blancs, patrimoine culturel Dieu Jésus Marie partout la foi qui sauve, les gens croient ils croient ils croient et blanchissent jusqu’à l’âme, si pas encore assez, vas-y les écoles les programmes nationaux et les supermarchés Hyper U Carrefour Leader Price et Géant Casino sur les affiches l’idéale couleur du bon martiniquais, la négritude c’est quoi déjà, ici nègres d’Europe la vraie, pas foncés pas clairs métisse mélange café au lait souriant voilà, comme ça, bouge pas, sous la photo du couple heureux créole mais pas trop et presque il danserait, il est écrit ça : réveillez la fashion victim qui est en vous, fashion c’est la mode et la mode c’est Paris mais victime ça veut dire quoi, rien on dirait, l’Europe indéfendable on s’en fout, blanchit la peau j’écrase les morts comme je respire, plus loin mon choix c’est panier, blanchit la peau à huit euros cinquante les vingt pots vanille, traverser Schoelcher, le lycée où Aimé Césaire fut professeur de Frantz Fanon mais c’est qui déjà, un ami de Sartre ? On s’en fout découverte du patrimoine pneus Continental blanchit la peau, rouler océan bateaux cocotiers découverte du patrimoine blanchit la peau, défiscalisation.com blanchit la peau, anniversaire Brico blanchit la peau, travaux d’aménagement Région Département Europe Martinique, Centre hospitalier, vidéosurveillance, EDF, Gendarmerie, le sable est de plus en plus gris, à Saint-Pierre les crabes courent d’un trou à l’autre, monter vers Fonds-Saint-Denis oh là là ça tourne, il fait chaud la forêt c’est vert il y a des serpents des mygales et du tambour bèlè, tout ce danger vivant comme un parc naturel, pompiers, gendarmerie, police, forces de l’ordre éviter tout comportement provocateur, c’était en 1960, services de l’Etat, le principe devrait être retenu de n’affecter aux DOM que des fonctionnaires de classe professionnelle indiscutable, un rapport du Préfet, dotés d’un indice élevé et surtout ayant la foi de leur mission, toujours le préfet, car pour l’homme de la rue, il écrit, le préfet, c’était en 1960, une seule chose compte, l’amélioration de ses conditions de vie prestations familiales emploi consommation et culture. Me cultiver ah oui la poésie, Césaire patrimonial, patrie grands hommes réfractaires exemplaires monuments historiques qu’est-ce qu’il a écrit déjà que les chiens se taisent on s’en fout c’est un aéroport une école un stade un centre culturel une avenue un alibi une gloire nationale et encore une étoile au drapeau européen, les étoiles en rond qui font mentir la nuit mais la nuit les grenouilles crient s’organisent et tiennent conseil on dirait qu’il se prépare quelque chose, quoi on s’en fout, aucune musique ne peut empêcher la nation de dormir, rien ne parle ici qui ne soit transformé en langue morte officielle écrite et enseignée, même la culture, rien, l’attachée culturelle a passé l’huile de palme sur l’Art contemporain et d’abord de la France, m’en fous demain je vais m’envoyer du jus de canne et profiter de tout comme dans le dépliant la plage la mer les cocotiers et le soleil lourd, les grenouilles qu’est-ce qu’elles disent, disent il paraît que la Martinique est le seul pays où il y a encore des noirs qui sont colonisés, la grenouille est blagueuse mais voilà le conteur qui tue les mots un à un, les aligne et tue, sa musique fait tomber les vieilles langues et maudit l’écriture, déchire les étoiles, le rhum à flot pour veiller un ami un frère de liberté, ce matin il est mort alors il faut dire la vérité, pour la dire tuer les mots et voilà ce qu'il fait, ce guerrier de la parole, un homme debout sans peur et sans limite, moi j'écoute et me dis l'écriture se bat pour quoi, dans quoi elle se débat, dans quel marais culturel se laisse encore coloniser la puissance créatrice ? Ma bagnole traverse les paysages vivants de l'esclavage, je n'ai rien appris sur la Martinique mais j’ai appris sur la France, pays des droits de l'homme et de l’arrogance et des leçons de démocratie elle continue, continue à tout savoir sur tout. Maintenant je lis le journal de Gombrowicz et tombe sur L'homme à travers l'homme. L'homme par rapport à l'homme. L'homme créé par l'homme. L'homme augmenté par l'homme et je lis Les écrivains n'ont jamais écrit pour les lecteurs, ils ont toujours écrit contre eux. Et je pense au conteur et je pense au contr'un.

Contre l'écriture, contre le savoir en réserve d’or, conquête du mépris, contre la violence habituelle du pouvoir culturel, voilà que parle et chante le conteur, libre debout créateur oui jusqu’au matin, crie.   

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