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Billet de blog 6 sept. 2012

«Fassbinder», un roman qui déclenche des crises

Fassbinder, la mort en fanfare est un roman. Le sujet du roman est Fassbinder mais ce n’est pas une biographie romancée ni un roman biographique, plutôt une sorte de traduction, la traduction d’un homme dans un autre, d’une société dans une autre, d’images dans des mots, un voyage allemand, dangereusement Sturm, intensément Drang, où la violence commence par soi-même.

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Fassbinder, la mort en fanfare est un roman. Le sujet du roman est Fassbinder mais ce n’est pas une biographie romancée ni un roman biographique, plutôt une sorte de traduction, la traduction d’un homme dans un autre, d’une société dans une autre, d’images dans des mots, un voyage allemand, dangereusement Sturm, intensément Drang, où la violence commence par soi-même.

Dialogue ordinaire en République fédérale.
Lui - Apporte-moi une bière.
Elle- Va t’en chercher une toi-même
Lui- Si je me lève tu t’en prends une
Elle- Tant d’activité, tu vas pas y arriver
Lui - C’est ce que tu vas voir
Le mari est dans le fauteuil, il continue de lire son journal, il est calme, il sait qu’il va avoir la bière, la bière arrive, il la prend sans remercier ni lever les yeux du journal. Les voix sont calmes, pas besoin de crier dans l’intérieur brun-orange au crucifix pendu pas loin du tableau de paysage, rivière entre deux montagnes sous le soleil couchant. Le mari est vautré dans l’ennui coupable et agressif d’un congé maladie sans autre motif que la déprime du quotidien.
Le mari, plus vrai que nature, c’est Fassbinder, admirable en minable. Jouer le mari c’est facile pour Fassbinder, il a bien la gueule, les cheveux gras et le ventre d’un buveur de bière mais surtout il a l’expérience de l’irréparable colère, une colère d’après-guerre et de plan Marshall, d’insatisfaction dans l’Allemagne satisfaite, la colère en blasphème, offense au bonheur petit bourgeois.
Le mari est rongé de l’intérieur par son statut de mari, et la femme, l’actrice Irm Hermann, mains croisées sur le tissu de sa petite robe, assise devant la table, espère mais à peine que quelque chose change. Qu’est-ce qui pourrait bien changer. Rien, ou alors tout et ça exploserait.
C’est ce qu’il veut faire, Fassbinder, avec ses films :
“Quand un journaliste lui demande ce qu’il cherche dans ses films, il répond doucement : crises, déclencher des crises, voir ce qui sort de la crise, la crise est son élément, qu’il vaut mieux un couple en crise que dans le mensonge, qu’on n’est jamais assez plongé dans la catastrophe - le journaliste ne s’aventure pas à lui demander s’il y a des couples heureux. Le problème, ce n’est pas que des étudiants se fassent tabasser, même si c’est très intéressant, même si on peut faire des films passionnants sur le sujet, non, le vrai problème, c’est que les gens vivent par deux et se reproduisent. La prétention au monopole définitif des organes génitaux de l’autre, voilà ce qui est beaucoup plus compliqué à comprendre.”
Fassbinder s’est marié un jour, oui, mais pas dans le sens où l’entendent les gens en général. Lui c’était autre chose, son mariage, il est raté aussi, mais autrement. Le mariage est une façon artificielle de vivre ensemble, dit Fassbinder qui a raté l’artifice dès le début, normal, il n’a rien à craindre de ses sentiments, homme, homo, bi et hors catégorie.

Mariage ordinaire, racisme ordinaire, domestications ordinaires, travail ordinaire. C’est l’ordinaire qui fait violence. Le drame, dans le cinéma de Fassbinder, n’est pas d’orgine sentimentale, ce serait croire que les sentiments sont leur propre contexte. Il n’est pas construit sur des mobiles psychologiques, pures forces intérieures : on sait que la psychanalyse ne peut pas être pensée sans penser en même temps le malaise dans la culture. Le drame est toujours tenu par les ficelles de la culture au sens que lui donnait l’historien Jakob Burckhardt, d’attitude des hommes d’une certaine époque devant le monde, attitude humaine comme élément instable de l’histoire, mais armé par les lois et les institutions morales, l'Etat et l’Eglise, au sens large.

La société où se jouent les drames de Fassbinder, ceux de sa vie comme ceux de ses films, aussi inséparables que le désir et la scène, est une société d’ordre et d’amnésie, d’autoritarisme doux, de destruction sous la reconstruction, de pouvoir économique flambant ses belles bagnoles et mijotant ses Eintöpfe sur les plaques éléctriques des cuisines intégrées, un société de morale servile, faisant du droit de vote un acte de renoncement volontaire au droit à la parole, délégation du pouvoir de penser qui soulage le citoyen de pénibles cas de conscience. Faut-il exécuter les terroristes pour venger la République fédérale ? par exemple.

Dans le documentaire Deutschland im Herbst (L’Allemagne en automne, 1978), alors que les membres de la RAF Andreas Baader, Gudrun Enslin et Jan Carl Raspe sont retrouvés morts dans leurs cellules de la prison de Stammheim, après l’échec du détournement d’un avion de la Lufthansa et l’assaut donné à Mogadiscio par l’unité d’intervention spéciale de la police allemande, la mère de Fassbinder explique calmement mais fermement à son fils qu’il vaut mieux ne pas en parler, de tout ça, parce qu’on ne sait pas comment ce qu’on dit pourrait être interprété par les autres, les gens, la société. Mais voilà, le fils de cette mère qui préfère se taire fait un film sur le sujet dont il ne faut pas parler, et tous les films parlent toujours de ce dont dont il vaut mieux ne pas parler, et la mère de Fassbinder joue dans les films qui parlent justement de choses dont il ne faudrait pas parler pour ne pas être jugé par les autres, de la société.

Fassbinder ne cesse jamais de tourner des films pour que le dualisme éclate, entre ce qu’il appelle “le monde objectif heureux et bourgeois” et les sentiments qui finissent un jour en lambeaux et misère, mais avant, donnent l’amour, le théâtre, la liberté. Romantisme, oui, mais politique, activé par des corps disposés à se remplir du monde et à le recracher sous la forme d’histoires pleines de femmes en robe de satin et talons très hauts, de mères humbles et fortes, de fausses blondes aux yeux cernés, d’immigrés marocains usés pas des ulcères, de rêves perdus par un petit souteneur berlinois inventé par Alfred Döblin, filmé par Fassbinder, de marins splendides et invertis créés par Jean Genet, filmés par Fassbinder.

Voilà qui met le monde à l’envers, l’Allemagne à l’envers, le corps en morceaux. L’intérieur sentimental, romantique, esthétique et parfait en soi devient un terrain endiablé,  une œuvre hautement politique où tous les corps se touchent et se délitent, les femmes dansent sur les scènes et se jouent de la beauté, des idées et des pouvoirs, les hommes souffrent de leurs positions obligées de chef en pantalon tergal et veste étriquée, alors ils aiment et poursuivent des désirs sauvages de chambre, de lit et de cuisine intérieure où se rassemble une famille choisie, celle de l’Antiteater .

La politique est dans le corps, c'est par le corps que tout se dit, et la peur ne s’exerce pas ailleurs que sur des corps.  “Peur manger âmes”, dit Ali dans un allemand de travailleur immigré qui ressemble à ces maximes indiennes qu’on entend parfois dans les western, quand le peuple sauvage et guerrier est aussi un peuple courageux et sage. Alors on voit.

On voit une femme de plus de soixante ans (Brigitte Mira). Elle annonce à ses trois enfants trentenaires qu’elle s’est mariée avec un immigré marocain (El Hedi ben Salem) beaucoup plus jeune qu’elle. Ils sont assis, les trois enfants, l’un derrière l’autre, la fille accompagnée comme il se doit de son mari. Ils sont face à leur mère et ils sont interdits. Le premier, celui qui est devant, fait pivoter son fauteuil. Il se lève. Qu’est-ce qu’il fait ? il va shooter dans la télé ! il détruit la télé à coups de pieds !Quel monde est-il en train de détruire


 “Le plus important est d’apprendre que les sentiments de quelqu’un, aussi petits puissent-ils être objectivement, peuvent devenir, dans un film, aussi grands que possible”, dit Fassbinder. Le drame n’est pas autre chose que le sentiment le plus simple, à puissance maximale
Le drame était déjà là, dans les années cinquante, au fond des films de Douglas Sirk que Fassbinder voit et revoit, des films où les conventions sociales, le racisme, le mépris pour les femmes, la condamnation morale du spectacle, de la nuit, s’opposent au sentiment le plus personnel et à sa force créatrice. Mais ce que Douglas Sirk affirmait sans démolir encore le décor, parlant des autorisations célestes, gardant la précaution d’une morale divine, Fassbinder le fait voir en tournant le monde à l’envers, renversant l’ordinaire pour y faire tomber la neige.

Il fallait mettre le monde la tête en bas, le monde la tête en bas avait sans doute meilleure allure, écrit Alban Lefranc, phrase reprise en quatrième de couverture, parce que c’est tout ce qui intéresse le cinéaste et pas seulement lui : tous ceux qui n’ont pas envie de se taire et parmi eux, bien sûr Alban Lefranc et sa famille fabriquée d’amis sans famille, des orphelins, pareil, aux mères gentilles et silencieuses.
Les films de Fassbinder bousculent l’ordre plat et mornement consensuel de la trop parfaite Bundesrepublik obsessionnellement affairée à son miracle, alors que se détourne un avion , que s’enterre un ancien nazi reconverti dans la grande industrie, pleuré par toute la classe politique, paix à son âme.

Hanna Schygulla danse, à portée d’haleine d’un Fassbinder en cuir, mi-rocker mi-spectateur, une danse d’amour sans se toucher , sait ce qui la fait tourner et fait tourner le cinéaste jusqu’à en crever, plus de 40 films et il n’a pas quarante ans. Elle dit qu’il y a des choses qu’on ne peut aimer que quand on se rend libre, hors de l’éducation bourgeoise et de ses conventions. Mais quelles choses ?

Comment dire. La liberté c’est bizarre, ça ne s’explique pas. C’est comme une disposition du corps à bien vouloir, éventuellement, souffrir à en mourir pour ne rien lâcher au monde à l’endroit et à ses ordinaires reconductions. Alban Lefranc voit directement, chez Fassbinder, cette aptitude à ne pas encaisser ce qu’il nomme violence légale et para-légale. Directement, parce que ça ne s’explique pas :
“ tu te méfies des paroles maintenant, tu te méfies de leur facilité à rendre respectables le pires atrocités, et tu n’essaies plus d’expliquer à quiconque ne la sent pas exactement comme toi la somme des volontés hostiles qui roulent à travers le flic en apparence le plus inoffensif, le juge, le maton, le greffier, l’institutrice - et que l’horreur commence en bas de chez toi, dès maintenant, sous tes yeux, partout. En cette affaire, ceux qui ont besoin d’explication ne comprendront jamais.”
Déclencher des crises, ne serait-ce pas un luxe insolent en période de crise? voilà ce que pourraient dire ceux qui demandent des explications, qui ne comprendront jamais.  D’un petit plan Marshall, qui n’en rêverait pas aujourd’hui ? demanderont-ils, car il ne voient pas, ne comprendront jamais. Ce cinéaste allemand, né après la guerre, grandi dans l’abondance, n’aurait-il pas, tout de même, un peu craché dans la soupe ?

Alban Lefranc ne leur répondra pas, à quoi ça sert. Lui, tout ce qui l’intéresse, c’est de faire un livre avec les poings, rempli de corps et de sueur contre la peur qui mange les âmes, un livre que Fassbinder aurait aimé faire, n’a jamais tourné. Avec Mohamed Ali dans le rôle principal.
Alban Lefranc, Fassbinder, la mort en fanfare, Rivages, 2012.

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