La conscience des bananes qui nous échappent

- Je voudrais parler des bananes. Les gens mangent des bananes, moi aussi j’en mange. Je mange des bananes, souvent, j’en mange comme ça, normalement, sans réfléchir mais qu’est-ce que je sais des bananes ?

- Je voudrais parler des bananes. Les gens mangent des bananes, moi aussi j’en mange. Je mange des bananes, souvent, j’en mange comme ça, normalement, sans réfléchir mais qu’est-ce que je sais des bananes ?  J’ai vu des bananiers, en Martinique, une fois j’étais en Martinique et j’ai vu des bananiers, c’était dans une bananeraie. Il y avait des bananiers dans cette bananeraie, c’est normal en même temps c’est exotique, c’est-à-dire que c’est un enchantement pour un occidental de voir tous ces bananiers. C’est comme de voir des grands fauves dans une savane, ou des éléphants dans la jungle, c’est l’enchantement de la rencontre entre l’homme au sens occidental de civilisé et l’éléphant au sens exotique d’animal sauvage, vous rencontrez un éléphant vous êtes enchanté parce que c’est exotique, de même les bananiers c’est exotique, l’exotisme enchante l’homme civilisé au sens occidental, mais l’enchantement ne dure pas au-delà d’un certain point de conscience, ce point précis où commence le doute et avec le doute une série de questions sur ce que veut dire rencontrer par exemple des éléphants alors que l’éléphant doit disparaître, car personne ne peut l’ignorer, les éléphants sont en voie de disparition. Soudain avec la conscience occidentale de cette voie de disparition vous commencez à réfléchir sur les rapports entre les hommes au sens d’humain et les éléphants et vous voyez bien que ces rapports ne sont pas humains pour l’éléphant, l’enchantement se désenchante avec cette conscience des rapports inhumains. La conscience occidentale des éléphants ne peut pas se développer sans disparition de l’enchantement exotique et quand il n’y a plus d’enchantement nous voyons que les rapports inhumains tuent les éléphants, nous voulons changer ce rapport aux éléphants mais nous voulons en même temps continuer d’être enchantés alors nous arrêtons la conscience et nous oublions la disparition des éléphants pour garder nos idées exotiques et nous comptons sur les défenseurs d’éléphants pour s’occuper de nos rapports aux éléphants, les défenseurs d’éléphants se lancent dans un combat contre la chasse à l’éléphant qui est une honte et contre les chasseurs non pas d’éléphants mais d’ivoire. Mais je pose la question, qu’est-ce que ça veut dire de défendre les éléphants alors que nous continuons de manger des bananes sans réfléchir ?

- Le problème des éléphants c’est les chasseurs d’ivoire, qui chassent non pas l’éléphant mais l’ivoire, c’est-à-dire la partie sans vie de l’éléphant, la partie de l’éléphant qui fait de l’éléphant une valeur sans vie, qui transforme la valeur de l’éléphant vivant en valeur sans vie. On dirait que la valeur sans vie est la valeur préférée des hommes civilisés au sens occidental. Qu’est-ce qui fait la valeur des éléphants ? Est-ce que c’est l’ivoire ? Et la valeur des bananes ? Je me demande qui décide de la valeur. Je me demande si c’est le marché de l’ivoire et de la banane, je me demande si c’est le prix qui fait la valeur, si le prix des bananes correspond à la valeur des bananes, si le prix de l’ivoire correspond à la valeur de l’éléphant

- A mon avis, la valeur nous échappe. Celle de l’ivoire, celle des éléphants, celle des bananes

- C’est à cause de la dématérialisation. Il y a une dématérialisation de la valeur par l’argent et une matérialisation de l’éléphant par le prix. La dématérialisation matérialise l’éléphant et tout ce qui est vivant. La dématérialisation intéresse la vie matérielle, la vie matérielle est le résultat de la préférence des occidentaux civilisés pour la matière sans vie. Les occidentaux sont entourés de matière sans vie obtenue par la dématérialisation de la valeur qui concerne tout ce qui vit, y compris les éléphants et les bananes

- Les hommes au sens occidental de civilisé ont tendance à considérer les bananes et les éléphants comme des choses et les choses comme des avoirs et la vie matérielle comme une raison d’être. Ils aiment les choses plus que tout, ils aiment les choses plus que leurs enfants, ils aiment les choses pour enfants, ils aiment les enfants remplis de choses, les choses qui fabriquent l’enfance occidentale. Les enfants occidentaux sont matérialisés par les choses pour enfants, les enfants avec toutes ces choses qui signifient l’enfance n’ont pas d’enfance à vivre, les enfants n’ont pas d’enfance à vivre autrement que par les choses qui occupent toute l’enfance, l’enfance est matérialisée pour devenir une chose occidentale au même titre que les éléphants et les bananes

- Oui parce que si l’enfance est matérialisée alors on peut la posséder et maîtriser l’enfance qui dépend de cet ensemble de choses et se sentir propriétaire des choses de l’enfance. L’aliénation de l’enfance commence par les choses. L’attention occidentale se fixe sur les choses de l’enfance qui conditionnent la réussite occidentale des enfants, mais là vous voyez c’est évidemment un échec, parce que ces choses qui font l’enfance réussie sont des choses qui obligent les enfants à dépendre des choses dès le début pour la réussite occidentale. Un enfant occidental est l’objet d’une multitude de choses qui matérialisent l’enfance et dématérialisent les enfants, l’enfant occidental apprend dès le début à disposer des éléphants et des bananes comme de toute chose dématérialisée de la vie matérielle. Les enfants sont comme des éléphants et comme des bananes, ils sont évalués par les choses et dépendent de valeur dématérialisée qui les matérialise et en même temps ils sont éduqués à la dématérialisation qui organise la vie matérielle

- Les bananes, les enfants et les éléphants c’est pas pareil, on parle quel combat là ?

- Moi non plus je ne sais plus de quoi on parle. Les enfants sont pas des bananes quand-même

- Les éléphants non plus mais c’est la convergence des luttes. La conscience commence quelque part, elle commence par les éléphants, elle commence par les bananes ou par les enfants. La lutte contre les chasseurs d’ivoire est limitée à la défense des éléphants, mais en même temps elle est exemplaire pour les bananes

- Et pour les enfants

- Et pour tout ce qui est matérialisé par la dématérialisation qui n’a pas de limite

- Alors la question c’est la conscience qui nous travaille, si ça nous travaille pour rien alors on est de plus en plus mal et on développe des maladies, ce travail de la conscience développe des maladies à cause de l’impossibilité. Moi je travaille dans le sanitaire et social où je peux voir tous les jours des maladies de la conscience à cause de l’impossibilité. La conscience travaille les gens et développe des maladies sanitaires et sociales parce que ça nous échappe

- Ouais. La maladie commence avec l’impossibilité qui fait souffrir par les éléphants qui nous échappent

- Le poids des éléphants sur la conscience est lourd aussi pour les bananes. On dit que les bananes c’est bon pour la santé, moi je sais pas, je me demande si c’est bon les bananes parce que ça échappe aussi, c’est toute la filière de la banane qui nous échappe alors que nous aimons les bananes. Nous aimons ces bananes qui nous échappent

- La maladie attaque non seulement les gens qui réfléchissent aux bananes mais elle menace directement les bananes. J’ai lu ça quelque part, les bananiers ont une maladie qui inquiète les producteurs de bananes. Les producteurs sont inquiets pour les bananiers qui développent des maladies mais est-ce que les producteurs se sont posés la question de la maladie ? Je pose la question

- Est-ce qu’il y a un rapport entre la maladie des bananiers et la maladie de l’impossiblité ? Moi je me demande

- Est-ce que la maladie n’est pas un problème de conscience bananière ? Est-ce que l’exploitation bananière est seulement vivable pour les bananes ? Est-ce que la maladie des bananiers n’est pas un problème sanitaire et social ?

- Je me dis que l’enchantement exotique ne joue pas en faveur de la bonne santé bananière, parce que l’enchantement est ce qui fait durer l’exploitation bananière au-delà de ce qui est supportable du point de vue de la santé des bananiers et donc des bananes et donc des mangeurs de bananes à cause de l’impossibilité

- Mais qu’est-ce que nous pouvons faire pour les bananes ? J’apprends aujourd’hui que les bananiers sont malades, je suis triste pour les bananes et en même temps qu’est-ce que je peux faire ? Rien du tout, la banane me dépasse largement et la conscience n’arrange rien

-  Moi j’ai pas le temps de penser aux bananes, j’y pense quand j’en mange mais quand j’ai fini de manger une banane j’oublie complètement cette histoire des bananes qui nous échappent. J’ai aucun temps pour y penser

- Il faut du temps pour penser. Par exemple aux bananes

- Même en y pensant il y a un moment où vous devez perdre le fil de la banane. Parce qu’il y a des intermédiaires entre la banane et le mangeur de bananes, le problème spécifique de la banane échappe au mangeur de bananes par les intermédiaires

- Le problème du temps pour penser à ce qu’on veut se pose, le problème des intermédiaires se pose aussi. Je demande donc du temps pour penser et la clarification des intermédiaires

- Est-ce qu’on peut adopter cette motion, du temps pour penser ce qu’on veut ?

- Ouais

- Est-ce qu’on peut adopter la motion de clarification des intermédiaires ?

- Ouais

- Il y a une histoire de géographie. Quand je mange une banane je me dis tiens c’est peut-être une banane de la Martinique mais qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce que c’est une banane de France ? Est-ce que c’est bien sérieux de dire que c’est une banane de France ?  Est-ce que c’est pas un peu bizarre de voir le drapeau français et le drapeau européen flotter dans le vent tropical ? Et ce moment exotique au milieu des bananiers européens français en Martinique c’est de l’enchantement pur et simple qui ne tient pas compte de la contradiction entre l’histoire et la géographie

- C’est pourtant pas enchantant la Martinique, c’est même tout le contraire, la colonisation fait de la Martinique une ile de conscience qui travaille

- La Martinique enchantée c’est exotique mais la banane est en voie d’extinction

- Excusez-moi mais je sais pas si c’est vraiment le lieu ici de se pencher sur la banane. On peut pas parler directement du colonialisme ?

- Si, c’est le lieu parce que c’est justement le fruit du colonialisme. Les bananes que nous mangeons font marcher le capitalisme qui s’est développé avec la colonisation. Déjà ça

- C’est vrai que la banane est politique parce que c’est colonial, la banane. Le colonialisme n’est pas une généralité, c’est un rapport, par exemple avec les bananes. Parce que derrière les bananes il y a quoi ? Il y a un fonctionnement colonial de l’agro-alimentaire au plan mondial et des idées exotiques que suggèrent les bananes à cause de l’ enchantement de la rencontre sans rapport

- Mais c’est aussi ce qui rapproche les humains des singes. Je veux dire que nous avons besoin de la banane pour nous souvenir que nous sommes évidemment reliés à toute la vie animale et appartenons à cet ensemble animal qui nous rappelle aussi la vie naturelle. La banane est ce qui nous relie à la vie naturelle par nos idées sur les singes. C’est pourquoi nous devons parler de la banane, à cause des singes qui sont nos frères

- Les lapins et les chiens et les serpents aussi, ce sont nos frères, même si les lapins et les serpents et les chiens ne mangent pas de bananes

- C’est vrai. Mais le singe est le plus proche de l’homme au sens d’humain

- Il y a des chiens très humains aussi

- D’accord mais je ne parle pas de l’humanité au sens de chien, je parle d’humain au sens de ressemblance. Quand un humain mange une banane il pense au singe, par contre, un singe qui mange une banane mange une banane sans forcément penser aux humains. Je veux dire que les singes n’ont pas ce problème de conscience humaine du singe proche de l’homme par les bananes, tandis que nous les humains, lorsque nous mangeons une banane, nous avons soudain conscience de ressembler au singe et ça fait réfléchir à l’impossibilité

- Oui, parce que nous n’avons pas le rapport du singe à la banane, à cause du travail. Le travail a joué un rôle dans la transformation du singe en homme et a modifié le rapport à la banane. Les humains ont la prétention de dominer les bananes par le travail, les singes non

- Le travail a transformé le rapport animal des humains à la banane et à la nature parce que les bananes sont devenues une production et la production une activité humaine qui nous dépasse

- Les humains ont cru pouvoir anticiper les effets de leurs actions sur la nature mais ils n’ont fait que rendre malades les bananiers et créer une quantité d’intermédiaires qui empêchent les rapports humains au sens de singe avec la banane

- Est-ce qu’on peut adopter un motion contre la séparation de l’homme et du singe par le travail ?  

- Ouais

- Est-ce que je peux dire quelque chose ?

- Sur la banane ?

- Oui enfin…

- Si tu veux parler de la banane vas-y, c’est le moment

- Je veux bien. Voilà, excusez-moi, je voudrais aussi parler du sandwich industriel, parce que la banane et le sandwich industriel c’est lié. La nourriture qui est donnée le plus souvent aux gens qui vivent dans la rue et qu’on appelle SDF, c’est 1, du pain sous forme de sandwich industriel, 2. La banane

- C’est vrai, les SDF sont continuellement sollicités par des bananes et des sandwichs industriels

- Je me demande pourquoi les gens pensent que la banane et le sandwich industriel sont adaptés aux SDF  

- C’est vrai, les SDF sont censés manger tous les jours des bananes et des sandwichs industriels

 - Alors moi je me demande, est-ce que la banane ou le sandwich industriel, ça ne serait pas une manière d’éviter la question du but dans la vie que posent les SDF en général, par la réponse alimentaire la plus opaque du point de vue des intermédiaires  

- Ouais

- Les gens donnent des bananes et des sandwichs industriels à cause des dents et de la facilité. Ils veulent que ce soit facile à manger et sans alcool mais eux est-ce qu’ils mangeraient tous les jours sans alcool des bananes et des sandwichs ?

- La banane est un aliment riche en protéines, en fibres, en phosphore, en fer, en vitamines et minéraux, voilà ce qu’ils diront mais est-ce que la richesse des bananes est un but dans la vie ? Moi je ne crois pas que ce soit forcément le but

- Est-ce que quelqu’un s’est soucié du but dans la vie ?

- Est-ce que la question du but dans la vie n’est pas justement une question que posent les SDF qui en ont marre de la richesse des bananes ?

- Est-ce qu’on peut adopter une motion sur la richesse qui n’est pas le but dans la vie?

 

 

 

 

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