sans contrat

Tu fais preuve d’une bonne volonté. C’est normal. Tu n’as pas de statut, tu n’es presque pas payée. Tu n’as pas de contrat. Tu es là parce qu’un jour tu auras un contrat, peut-être, mais tu ne sais pas si tu as envie d’avoir un contrat.

D’un côté oui tu aimerais bien en avoir un parce qu’il faut avoir un statut et de l’argent et des points de retraite et une mutuelle et ce qu’on appelle une reconnaissance sociale.

Tu travailles sans contrat pour en avoir un, peut-être, un jour.

Tu es en réunion, ils parlent de choses que tu ne comprends pas. Tu te demandes si tu es normale. Par moments il y a une phrase ou des mots qui sortent comme des clartés brèves noyées dans le bruit des voix, tu entends les voix tu es un animal, tu te fais penser à l’animal à cause des perceptions, tu ne sais pas quoi faire avec tes yeux, est-ce qu’il faut les rendre vifs ou gentils ou neutres ou carrément idiots. Tu observes leurs yeux, ils ont tous la même tonalité, tu te dis que bientôt tu auras des yeux comme eux.

En attendant c’est une envie de partir, tu voudrais aller pisser pour vivre libre à l’état de nature mais tu n’as pas le cran de te faire remarquer. Ce qui est peut-être bon signe pour la suite.

Il faut un contrat car sinon tu finiras dans la solitude et la peur. Ceci dit la peur te gouverne déjà.C’est une peur de confondre le sage et le fou. Ce qui parait normal ici te dépasse.

Ils ont l’air d’accord pour continuer comme ça dans ce vocabulaire spécialisé qui leur colonise la conscience. Bientôt tu parleras comme eux sans le savoir. Ce sera dans le contrat.

Le contrat est une chaîne de mots. Tu t’attaches ou tu dégages. Une fois signé, ce qui n’est pas encore garanti, tu seras officiellement au service d’une société de services.

Et donc, évidemment, c’est la moindre des choses, faire preuve de bonne volonté. C’est la morale du contrat. Le contrat est une morale de la bonne volonté contre ta volonté. C’est pourquoi tu restes même si tu n’es presque pas payée.

Ils parlent tous et longtemps et parlent encore de choses qui t’ennuient et que tu ne comprends pas, parce que tu ne comprends rien. Tu t’ennuies. Pour te distraire tu dis des phrases et tu essaies de faire comme si tu faisais partie du fonctionnement mais tu seras démasquée, forcément, tu n’as pas du tout la gueule de l’emploi.

Tu entends ta propre voix et tu sais bien qu’elle ne compte pas, c’est normal, elle n’a pas de poids vu que tu ne pèses rien car tu n’as pas de contrat ni de statut, tu ne peux rien peser sans statut mais seulement produire quelque chose comme un petit cri de perdrix ou un son de cloche. Cependant ils sont de bonne volonté, ils s’intéressent vaguement à toi, est-ce que c’est par prudence, ils ont un certain amour pour le bon fonctionnement.

Tu t’intéresses à quoi, toi ? Oui il y a bien une phrase de quelqu’un qui ressemble à une autre que tu as lue quelque part, mais quand-même tu as envie de mourir.

Tu t’intéresses à mourir à cause d’une femme que tu connais, qui a l’âge de ta mère, dont tu as appris hier qu’elle allait mourir un de ces jours. C’est une femme de combat

La réunion se prolonge en débats policés, tu n’as pas de rapport, est-ce que tu as vraiment essayé d’en faire partie ? Tout le monde meurt mais ça fait chier.

Tu t’écris un sms

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