dans longtemps

Il passe une excellente soirée, oui vraiment excellente, chez son frère, avec son frère si affectueux oui vraiment si proche et plein de tendresse ah ça fait du bien de le voir, ça fait du bien pourquoi s’être privé si longtemps de ressentir, privé c’est idiot de ressentir oui cette simple joie, voir un si bon frère et sa femme si généreuse et son sourire un sourire sincère et beaucoup d’amitié oui vraiment à revendre alors qu’elle aurait de quoi être dévastée par la vie parce qu’elle connait la douleur oh oui cette femme sait ce qu’est la douleur a-t-elle vécu un seul jour sans ce battement de douleur dans les jambes le dos jusqu’au bras et la tête qui se bat sans cesse oui tout le corps jusqu’à l’âme une admirable femme oui oui maintenant c’est très clair elle est admirable et splendide et en même temps calme et normale et presque transparente une sainte vous direz mais non simplement elle-même et forte eh oui c’est difficile et même terrible une telle douleur et impossible à dire, encore maintenant c’est difficile mais elle a toujours tout dépassé et même surpassé avec une volonté incroyable et le soutien de son mari ce frère si affectueux et bon, elle et ce frère les deux, ce frère et sa femme ensemble, encore jour après jour bel et bien liés et reliés comme des vagues étales et sous la lune calme et les étoiles en désordre, ils sont l’un et l’autre et leur appartement tout un petit ensemble si construit et arrangé que c’est impossible à comprendre vraiment car eux c’est eux ils sont seuls à savoir et pourtant c’est simple et ça touche le cœur, il aurait envie de les prendre tous les deux à la fois dans ses bras et de les couvrir pourquoi pas de petites lèches désordonnées comme un petit chien et se frotter contre leurs pulls et leur faire un câlin il est content content il dit qu’il est heureux de les voir c’est rare d’être heureux il faut en profiter d’être heureux et content et apprécier de boire ce petit verre de rouge avec les petites ships et se sentir bien bien bien puis manger le petit repas délicieux composé de restes très bons et réchauffés tout bêtement dans une casserole et du pain très bon avec une salade toute bête et un petit camembert alors ils se donnent de bonnes nouvelles car il n’y a pas de sujets pénibles aucun ressentiment ni aucune colère ni procès pas de jugement non chacun fait ce qu’il peut comme il peut il n’y a pas de problème à mettre sur la table et à discuter des heures et il n’y en a jamais eu vraiment, non il n’y en avait pas même avant non c’était seulement par manque de conscience et manque de connaissance et aveuglement c’était idiot tous ces conflits dérisoires quand on y pense et les batailles inutiles à quoi bon c’était au temps d’avant, un temps passé un temps stupide et sans importance parce qu’il fait bon se retrouver quant tout est si difficile alors les nouvelles sont bonnes et les enfants vont bien et le travail aussi et la santé aussi et tout est si simple et si précieux que même la jeunesse est devenue agréable à penser, ils en évoquent des petits extraits auxquels ils n’auraient jamais pu penser quelques mois plus tôt, quelques semaines plus tôt mais maintenant ils en parlent en riant sans l’ombre de rien ni personne, même pas un petit nuage car c’était un beau temps vraiment que ce temps des vingt ans et des trente ans aussi, il sent et ressent une sorte de joie toute neuve car vingt ans ou trente ans maintenant ce temps il l’aime comme un fou et même dix ans il se souvient très bien maintenant dix ans précisément de la poussière dans le grenier et des petites souris et des hirondelles et leur nid derrière les poutres et la brume sur la rivière et cette bonne vieille odeur de vache et d’herbe mouillée, parler des dix et vingt et trente ans fut longtemps une peine oui c’était fardeau à gogo et névrose à volonté, maintenant le plaisir et les bons souvenirs oui ces putains d’hirondelles tu te rappelles, et la poussière et les souris et puis d’un coup au moment des yaourts il y a la sentence de l’extrème droite, d’un coup c’est nouveau ça, ils disent ensemble, son frère et sa femme, les deux bien d’accord sur le sujet que le prochain coup c’est l’extrème droite, mon frère le sait par sa voisine, dit ma voisine elle m’a dit, ma voisine elle m’a dit, sur le pallier comme ça elle m’a dit, ma propre petite voisine m’a dit que le prochain coup elle n’hésiterait pas, elle n’a pas dit qu’elle était devenue fasciste elle a dit qu’elle voterait pour l’extrême droite, pas qu’elle allait devenir fasciste, les gens ne savent pas les gens ne savent pas les gens non ils ne savent pas du tout ils ne voient pas ils ne voient rien ils disent des choses comme ça et c’est la fin et là nous, au point où nous en sommes, voilà, notre propre voisine une femme qui a pourtant l’air instruite oh la la mais voilà c’est sûr le prochain coup c’est l’extrême droite mais toi qu’est-ce que tu en penses ? Il essaie d’en penser quelque chose très vite et ne dit rien, son frère il a son analyse il n’y a plus de gauche crédible et c’est la faillite de la démocratie parlementaire et surtout il n’y a que la bêtise partout dit la femme de son frère et c’est une peine de l’entendre parler comme ça car elle n’a jamais jamais de toute sa vie parlé de la bêtise et son frère avec les miettes en petits tas et le couteau plein de camembert il n’y a plus non plus le désir de liberté mais c’est toujours le contraire, pas la liberté, la colère et les débordements et après les gens disent de plus en plus que la prochaine fois ils n’hésiteront pas, la voisine elle a dit ça c’est nouveau et ça fait peur mais toi qu’est-ce que tu en penses ? Il essaie d’en penser quelque chose mais au fond rien car ça fait des années qu’il réfléchit au fascisme répandu et pas à l’extrême droite organisée n’y a sans doute pas assez pensé, ne comprend pas cette histoire d’extrême droite indépendamment du fascisme et ne comprend pas qu’on puisse penser extrême droite égal fascisme pour l’Autriche ou pour la Hongrie ou pour l’Italie ou pour le Bresil et pas pour ici sauf d’un coup quand c’est une voisine qui te réveille, alors là soudain oui d’un seul coup le froid du fascisme sous le manteau de l’extrême droite et programme de gouvernement et privation de toute liberté par la bêtise absolue et l’ordre sécuritaire et la régression morale catholique et haineuse et fasciste, il essaie de dire quelque chose à propos de l’économie de marché et des intérêts des multinationales mais se sent désemparé car il n’y a pas de conversation possible, non aucune conversation sur ce sujet car ce serait en faire une affaire habituelle à discuter posément durant ce petit diner cette île de joie simple et provisoire et si nécessaire maintenant justement si nécessaire si nécessaire maintenant s’il vous plaît il voudrait pouvoir dire s’il vous plait non ne parlons pas de cette voisine et pas de tout ça qui nous tue et nous démolit et nous dirige vers le désastre nous envoie dans ce désastre il nous faut résister oui maintenant oui s’il vous plaît résister résister s’il vous plait restons encore un peu oui grâce à ce moment de conscience innocente, à se sentir oui encore si bien, maintenant, affectueux oui, un instant encore vulnérables, s’il vous plait. Le lendemain il va voir son ami dans un bar, un ami de longtemps un ami de toujours il a changé d’humeur car les insectes seront peut-être tous morts dans cent ans voilà qui est dit et les hirondelles ça fait longtemps qu’elle ne volent plus par ici tandis que n’importe qui peut à tout moment vous attraper le bras pour dire que cette fois c’est bon il n’y a pas d’hésitation parce que ça commence à bien faire alors bon, son ami de toujours lui dit tu sais c’est dingue c’est un truc complètement nouveau, vraiment très fou, les gens partout à Paris et dans toute la France et même dans d’autres pays ils sont en train de fabriquer de la démocratie et c’est pas prêt de s’arrêter, le monde va changer tu vas voir ça a déjà commencé tu sens dans Paris tout ce qui bouge et les gens qui se parlent et tu sais depuis quelques temps c’est dingue j’ai l’impression de vivre un peu tu vois enfin quelque chose de vraiment vivant et contre ce libéralisme sans limite et ses forces de l’ordre déchainées comme si ça allait arrêter le mouvement non le mouvement est là et il fabrique de la démocratie qui ne se laisse pas récupérer et toi qu’est-ce que tu en penses ?

Il essaie d’en penser quelque chose mais tout ce qu’il trouverait à dire, il parait que les insectes vont tous mourir d’ici une centaine d’années.

Mais il ne le dit pas.

Cent ans c’est dans longtemps.

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