L'idée nucléaire

L' idée nucléaire © STUDIO DOITSU

- Bonjour Roland Porche

- Bonjour.

- Bienvenue ce plateau. Vous êtes là aujourd’hui pour nous parler d’un problème qui n’existe pas

- Absolument.

- Vous souhaitez en effet évoquer le danger nucléaire

- C’est cela même.

- Alors que pourriez-vous en dire  ?

- Eh bien rien du tout étant donné que ce danger n’existe pas.

- Mais comment pouvez–vous l’affirmer avec autant de certitude ?

- Parce que c’est une certitude, justement. Je suis un homme de certitude, c’est-à-dire que j’ai cet état d’esprit de ne jamais douter car j’adhère sans réserve à ce que j’affirme.

- Mais comment pouvez-vous être aussi certain de votre certitude ?

- J’en suis certain parce que c’est mon idée. Les désastres qui n’existent pas ont commencé quand la bombe atomique sans aucun danger a été utilisée pour tuer des populations sans aucune importance.

- Vous voulez dire que les bombes qui ont été larguées sur Hiroshima et Nagasaki ça n’a aucune importance ?

- C’est-à-dire que ces deux villes ont été entièrement détruites et par conséquent, rien n’existait plus et donc le danger nucléaire non plus, d’une certaine façon.

- Comment ça ? je ne comprends pas très bien…

- Le danger c’est avant le désastre. Après c’est un désastre.

- Vous voulez dire que le danger n’existe pas étant donné le désastre  ?

- Mais le désastre n’existe pas non plus.

- Excusez-moi je ne comprends pas …

- Les désastres nucléaires continuent de ne pas exister malgré la réalité de faits qui n’ont aucune importance, et dont je ne peux donc pas parler.

- Mais alors quels sont ces désastres dont vous ne parlez pas ?

- Alors par exemple il y a les anciens désastres irréparables qui datent des essais nucléaires ayant causé la mort plus ou moins lente d’une quantité de gens sans aucune importance dans les zones complètement irradiées pas du tout affectées.

- Mais quand ? Où ? Pourriez-vous nous le préciser ?

- Eh bien il est difficile d’évoquer tous les désastres qui n’existent pas, il faudrait plusieurs années…

-  Alors quelques désastres, au moins ?

- Des désastres français ?

- Par exemple…

- Alors depuis les années soixante, pour ne mentionner que les essais nucléaires de la France, je voudrais rappeler que leur totale innocuité sur la santé et sur l’environnement a été vérifiée à de très nombreuses reprises dans le Sahara et en Polynésie, donc assez loin de Paris, si bien que les effets des essais nucléaires n’existent pas puisque ça n’a aucune importance

- Comment ça aucune importance ?

- Les territoires colonisés, de manière générale, sont d’excellents terrains de destruction sans aucune importance. Tous les essais nucléaires l’ont confirmé.

- Ah …

- Ils ont contaminé le Pacifique et causé des dommages irréversibles sur l’environnement et ont enfermé ces territoire dans une logique de soumission économique et politique à l'égard de la France, ce qui permet de ne pas en parler.

- Vous ne parlez pas de Tahïti ?

- Je n’en parle pas, en effet, j’aime Tahiti, Tahiti c’est les colliers de fleurs, l’aéroport, le plutonium, le corail, les cancers, les vahinés, le chômage, les couleurs… C’est beau, c’est très beau.

- Oui…

- C’est exotique, c’est la France exotique, les traditions… 

- D’accord mais c’est aussi la France dans la tradition de destruction nucléaire …

- Certainement, certainement, mais la destruction qui n’existe pas n’est pas limitée aux essais nucléaires français, qui d’ailleurs n’existent plus…Depuis l’extraction du minerai jusqu’à la destruction finale, l’ensemble de l’activité nucléaire est une arme redoutable contre la liberté sans importance des peuples sans importance à vivre dans leur environnement sans importance…

- Vous pourriez ne pas nous en parler ?

- L’extraction de l’uranium au Niger, par exemple…

- Le Niger, alors n’en parlons-pas…

- Eh bien c’est aussi dans la tradition coloniale du respect des droits universels de la France à disposer des peuples et de l’environnement, à laquelle la France est profondément attachée.

- Mmh…

- La France importe la moitié de son uranium du Niger…

- Mmh mmh…

- Areva exploite en effet les mines d’uranium au nord du Niger, dans une région traversée par le peuple Touareg, ce qui a des conséquences sur la vie nomade et  des conséquences sur l’environnement, d’assèchement des nappes phréatiques, de contamination de l’eau, de l’air et des sols, ce dont je ne parle pas car je suis un homme de certitudes.

- Mmh je comprends…

- Et des conséquences sur la santé des Nigériens qui souffrent de maladies imaginaires. L’hôpital financé par Areva s’occupe de ces malades qui n’ont rien, et cela gratuitement et sans rien dire, ce qui permet de ne rien savoir.  Et je n’en dis rien non plus, car je ne sais rien et que je crois à mon idée qui est une certitude à laquelle j’adhère sans réserve.

- Oui, c’est ce que je vois…

- En plus de la contamination des sols et des populations, il faut aussi ne pas parler des conséquences politiques et géopolitiques, je rappelle que l’armée française est récemment intervenue au Mali pour protéger les droits universels de la France à sécuriser l’approvisionnement des centrales nucléaires françaises en uranium. Et cela en vue d’établir la démocratie, étant donné mes convictions inébranlables 

- Donc il n’y a pas de danger nucléaire parce qu’il n’y a pas de désastre non plus ?

- Aucun désastre en effet… quelques catastrophes, mais ce sont des accidents

- Tchernobyl ?

- En effet.

- Et Fukushima ?

- Oui. Ce sont des accidents. Qui font réfléchir.

- Réfléchir comment ?

- Eh bien réfléchir au nucléaire. Le nucléaire est trop cher, peu créateur d’emploi, excessivement dangereux, trop marginal pour réduire les émissions de co2, le nucléaire a tous les défauts, Areva et EDF sont au bord de la faillite, mais vous n’allez pas m’amener sur ce terrain…

- Et pourtant …

- Je suis un homme de certitude, c’est-à-dire que j’ai cet état d’esprit de ne jamais douter parce que j’adhère sans réserve à ce que j’affirme.

- D’accord

- Il n’y a aucun danger nucléaire.

- Eh bien je crois que nous avons beaucoup avancé, peut-être pas sur le danger nucléaire, mais concernant la psychologie des gros cons comme vous. Je vous remercie…

- Mais je vous en prie…

- Sur ce même plateau, la semaine prochaine nous évoquerons le problème du stockage des déchets nucléaires, problème environnemental des plus importants qui n’existe pas et dont il s’agira, bien évidemment, de ne pas parler. Bonne semaine à toutes et à tous !

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