Rivière sans mot

Il dit des mots voilà, après moi j’ai un vide, ses mots tombent dans ma tête et ils font le vide. J’avais des idées, enfin je pense que j’avais des idées mais maintenant je ne sais plus, je ne sais plus rien j’ai perdu mes idées, je ne retrouve aucune idée. J’avais des idées en chantier dans ma tête, des idées sans mots qui se formaient je ne sais pas comment, qui me venaient, que je pensais, c’étaient des idées qui s’ouvraient sur des plans et des mouvements que je ne peux pas expliquer, qui allaient vers une compréhension, de quoi, de rien, de quelque chose de pas fini, pas bien pensé mais pensé de cette manière, sans mots, que ma tête produit comme ça, sans faire attention, en y réfléchissant, lui il n’a pas ces idées étranges, on dirait, il dit des mots qui sortent de sa tête par la bouche mais d’où ils viennent dans sa tête je ne sais pas, est-ce que ce sont des idées de sa tête qui deviennent des mots où est-ce qu’il les a trouvés tout faits, est-ce que ça vient d’une idée à lui, ces mots qu’il dit. Je me demande s’il y a des idées en rapport, je veux dire des idées personnelles, fabriquées par sa personne, dans sa tête personnelle, je ne sais pas, les mots on dirait qu’il les a trouvés dans un savoir, on dirait qu’il a le savoir et que je suis vide, ça me signifie un savoir, ces mots qu’il dit, il me dit le savoir et il me signifie que je n’ai pas de savoir et que les idées que j’avais n’étaient rien qu’étranges, sans mots pour dire ces idées, comme lui, comme il fait, à quelqu’un dans la société parce que la société c’est l’obligation des mots et du savoir et pas le milieu favorable aux idées étranges, les idées il vaut mieux éviter ou alors ils faut qu’elles soient les idées comme mot, le mot idée, et pas une idée sans le mot idée. Il vaut mieux ne pas signaler l’étrangeté de l’idée sans mot dans ma tête, je sens bien le problème dérangeant de l’étrangeté sans mot, une étrangeté qu’il prendra pour de la folie et il aura raison, ou pour de la faiblesse et il aura raison et pour de la bêtise, peut-être, enfin si par hasard il se demandait il répondrait par ces mots, j’imagine, folie et faiblesse, et il aurait raison, et bêtise. Heureusement il ne se demande rien sur mes idées, sans doute que ça n’en vaut pas la peine, il sait la réponse, il sait pour moi, il dit les mots qui font l’effort de me laisser une possibilité et pour me faire croire que mes idées comptent, enfin que mes idées compteraient si j’en avais de valables, c’est-à-dire des idées qui se disent bien dans des mots mais ce n’est pas valable, parce qu'il n’y a pas de certitude et il n’y a pas de sécurité sans mots et pas d’autorité.

Qu’est-ce que je peux bien penser sans mots, sous l’autorité du savoir, il n’y a plus rien maintenant, dans ma tête, qui se produit sous l’autorité, je n’ai rien à dire, si je disais quelque chose évidemment ce serait une destruction et je n’ai pas le désir de détruire, je ne veux pas attaquer le savoir, non je ne vais pas l’effrayer avec les idées en chantier qui sont trop compliquées, je ne veux pas compliquer le savoir avec les idées, il n’y a pas de certitude dans mes idées trop compliquées, il n’y a pas non plus d’efficacité pour régler des problèmes compliqués de manière simple avec des idées aussi compliquées, je veux dire comme il peut le faire avec les mots qui disent les solutions certaines, je ne fais pas le poids des idées alors je me laisse aller dans la nature, je l’entends mais je suis tout de même dans cette nature qui reste comme seule possibilité, parce que c’est la réalité de la vie dehors, maintenant il parle et parle et je suis dans la nature et je suis dans la rivière, les libellules font des vibrations d’avion, je me projette en avion, je survole et en même temps je m’enfonce dans l’eau et il parle pour m’apprendre le savoir ça me fait comprendre mon ignorance, je connais l’ignorance, c’est un manque de savoir, c’est la tête sans savoir, ma tête ne contient pas de savoir, c’est-à-dire que je suis vide de la tête à cause de l’ignorance que je sens et l’absence de place dans la société des mots, ce discours de mots qui dit toutes les choses dans la sécurité, je vais laisser aller parce que c’est déjà perdu, je n’ai rien à dire et je m’en fous, je suis dans la rivière et cette rivière il ne peut pas la savoir parce qu’il ne peut pas l’avoir alors ne peut pas la dire, elle n’est pas dans son esprit mais elle est dans mon esprit parce que j’y suis, dedans, je sens l’eau si froide et je regarde les araignées d’eau qui marchent sur l’eau, je me demande quel est le poids d’une araignée d’eau, il attend que je parle, que je dise des choses qu’il appelle mon avis, il me demande mon avis, il me dis alors à ton avis, il me dit vas-y, dis ce que tu en penses, toi, de tout ça, mais si je lui répondais il me regarderait avec un œil vide comme un poisson et j’essaierais de faire de l’esprit avec cet œil de poisson mais il ne verrrait pas l’esprit parce que c’est vrai, d’une certaine manière je n’ai pas d’esprit et sans esprit il vaut mieux se taire. Dans la rivière il n’y a pas d’esprit, les gens qui disent l’esprit de la rivière c’est une façon de parler mais ça ne veut rien dire, il n’y a pas d’esprit parce que c’est sans mot, la rivière, il n’y a pas d’esprit pour organiser la rivière et tuer la rivière, on ne peut pas tuer la rivière avec ce mot, rivière. Il n’y a pas de mot.

 

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