pratique transversale ( une théorie )

Tu pratiques une pratique, tu constates que ta pratique a des implications pratiques et que ces implications pratiques ne sont pas des plus pratiques, parce que cette pratique vient changer beaucoup de choses que tu trouvais pratiques en théorie ; parce que tu avais des théories sur la pratique, mais il faut bien admettre qu’elles ne correspondent pas à la pratique telle que tu la pratiques, alors tu théorises sur la théorie de la pratique et tu en viens à te dire que ta théorie, bien que théoriquement pratique, n’est pas pratiquement pratique. Tu comprends, en théorisant sur ta pratique, que ta pratique, bien que pratique, ne l’est pas, théoriquement, et en même temps elle ne l’est qu’en théorie, puisqu’elle ne l’est pas théoriquement. Parce que dès que tu la théorises, ta théorie devient véritablement impraticable, et tu comprends que ce que tu pratiques ne peut pas fonder de théorie de la pratique.

Tu décides de pratiquer ta pratique jusqu’à ce que ta théorie ait pratiquement disparu, en même temps tu théorises sur la théorie jusqu’à ce qu’elle soit complètement impratiquable, et quand tu as réussi à séparer entièrement la pratique théorique et la pratique pratique, et à démolir entièrement la théorie de la pratique par la théorie, tu vas te chercher un verre d’eau.

Tu bois le verre d’eau devant le paysage urbain où passent quelques soldats du travail ordinaire. Tu te demandes pourquoi tu ne peux pas faire partie de cette vie bien orchestrée, alors que ça a l’air pratique, puisque ça au moins, ça correspond à une théorie de la division du travail. Tu descends les poubelles. Dans la cour, tu croises un de tes voisins. Tu le connais surtout par les oreilles, c’est un producteur quotidien de nuisances sonores. Il joue ce qu’il doit appeler de la musique, tu te demandes qui décide de ce qui s’appelle musique ou pas et tu comprends que c’est une question résolue théoriquement en dehors des pratiques, et que finalement c’est peut-être une question d’ordre politique. Et comme tu doutes de l’essentialité, tu décides que ce que tu appelles musique n’est pas de la musique, et que si ça se trouve, les nuisances sonores sont une question d’ordre politique. Souvent il a des invités qui jouent avec lui à t’empêcher de dormir. Tu dors quand-même parce que tu prends du lexomil. Tu ne sais plus si tu prends du lexomil à cause de ton voisin ou à cause de ton incapacité à comprendre la vie bien orchestrée.

Ton voisin te dit bonjour et tu lui dis bonjour. Il te demande, cet enfoiré, si la musique ne t’a pas trop dérangé hier soir. Et toi tu réponds, espèce de lâche, pas du tout parce que je prends du lexomil. Et lui : c’est étrange, cette pratique. Quelle pratique, tu demandes. Le lexomil, c’est pratique mais c’est étrange. Pourquoi c’est étrange tu demandes. Parce que c’est comme si vous aviez un problème personnel. Quoi ? tu dis.  Le lexomil c’est comme si vous aviez un problème personnel, il répète. Il dit alors que non. Toi qu’est-ce que vous en savez ? Lui ça se voit bien que c’est pas personnel le lexomil, c’est une pratique sociale. Comment ça sociale, tu ne comprends pas très bien pour voir ce qu’il va dire. Lui c’est un problème socialement constitué. Ah, dans ce sens-là tu dis. Et lui mais bon, ce que j'en dis, je théorise sur une pratique. Toi ça nous rapproche. Lui vous êtes praticien d’une pratique ? Toi en théorie, oui. Et lui la théorie ça se pratique rarement. Si quand-même. J’en connais.

Lui mais vous ne trouvez pas que c’est insuffisant de pratiquer la théorie ? sans la relier à la pratique ? Tu ne réponds rien, tu te demandes s’il n’a pas posé des micros dans ta tête. Lui parce que tout est relié, en fait, pratiquement. Il t’offre une cigarette. C’est la transversalité. Merci. Tout est relié parce que ça nous traverse, ça se verse à travers. Qu’est-ce qui nous traverse ? tu demandes. Les mouvements, les perceptions, les sensations, les idées, tout ça ça nous traverse et on se discipline par des médicaments. Vous êtes drôlement sûr de vous tu dis. Croyez pas, c’est un air que je me donne il dit sans rigoler. Vous vous donnez un air, pourquoi faire je demande. Et lui sans rigoler C’est pour être parmi. Parmi qui ? Parmi les gens qui parlent de la transversalité. Parce que sinon on est tout seul et on est traversé par le doute sur soi-même. On ne comprend plus rien à ce qui se traverse parce qu’on est tout seul avec ses transversements et ses transversations. Au bout d’un certain temps c’est l’angoisse, vous voyez.

Enfin c’est ce que je me dis. C’est pas une théorie, c’est seulement un idée qui me traverse, à cause de ce que vous me dites mais vous vous faites quoi dans la vie ? Rien, je pratique des trucs. Lui : c’est intéressant. Toi : oui, en théorie. Mais je me demande si ce que je pratique n’est pas en train de bousiller toute mes théories sur la pratique.

Et plus j’y réfléchis moins je peux pratiquer cette pratique qui, théoriquement, devrait pourtant me remplir de joie.

Lui ça tourne en rond, pas vrai ? Carrément, tu lui dis.

Lui justement voilà que ça me traverse, j’organise une petite soirée demain avec quelques praticiens de la transversalité. C’est quoi ? tu demandes. Rien, on pratique transversalement des pratiques transversales ça vous dit ? Toi je sais pas. Lui bah pourquoi pas ? Tu dis j’ai pas l’habitude de transversaliser. Théoriquement je comprends, mais pratiquement je ne vois pas.

Lui : faut expérimenter. Vous verrez, c’est une pratique très pratique. Et toi, mais vous croyez que ça peut faire avancer ma pratique théorique de la théorie de la pratique ?

Lui : qui peut le savoir.

 

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