L’intelligence de la sardine

Lu à Nantes, dans le cadre du festival Midi Minuit Poésie, en compagnie de Jean-Charles Massera et Edwy Plenel. Nous parlions de démocratie.

“J’ai toujours dit par exemple qu’il fallait garder une utilité au mot « démocratie » alors qu’un tas de gens voulaient l’abandonner, parce que c’est le mot qui désigne ce pouvoir des égaux que nos gouvernants veulent rendre invisible. La bataille sur les mots est aussi une bataille sur les choses elles-mêmes.” Jacques Rancière. « Macron est le pur et simple représentant du capital » entretien avec Joseph Confavreux et Lise Wajeman, 22 juillet 2018, Mediapart

 

Hier je m’appelle, il devait être six heures, je me faisais peut-être du souci pour moi, je n’avais pas eu de nouvelles depuis un certain temps, je m’étais peut-être un peu oubliée, souvent les gens s’oublient en se perdant de vue au milieu des statuts qui leur font des fonctions dans le cadre aliénant d’un boulot pas marrant, je m’inquiétais sans doute un peu de ce que je devenais étant donné la tournure générale du monde contemporain depuis la loi travail et la mort des abeilles et la montée du fascisme et tout ça à la fois, mais ce n’était pas seulement pour prendre des nouvelles, parce que je ne suis pas non plus dans un rapport à moi-même entièrement désintéressé, non, je m’intéressais à moi pour avoir un avis personnel à propos d’une question que je voulais me poser, c’était pas nouveau mais ça m’intéressait, sur la démocratie, je voulais me demander : dis donc à ton avis est-ce que c’est encore possible de parler comme ça tout le temps de la démocratie pour un oui pour un non, démocratie par ci, démocratie par là, alors que ce mot n’est rien qu’un cache-misère au niveau national et au plan planétaire ? Il faut dire que j’étais dans un état d’esprit proche de l’abattement et comme je connais ma tendance à m’isoler quand je me sens seule dans cette société complètement anomique au point de peut-être désirer par moments se foutre un peu en l’air, j’avais l’idée de m’appeler.

J’étais à peu près sûre de me trouver parce que vers six heures du soir en général je suis assez joignable, vers cinq heures aussi mais vers cinq heures c’est l’heure où j’ai le moins de choses à me dire parce que je manque d’idées à cause de mon travail dans le secteur culturel auquel je me plie par amour de l’argent et de la carte vitale, vers cinq heures, à la sortie de bureau qui est en ce qui me concerne une espèce d’open space où circulent Internet et pas mal de conneries sur la démocratie en éléments de langage des politiques publiques, j’ai à peine des espèces d’idées de fourmi ou à la rigueur de sardine, enfin j’imagine parce que les idées de sardine sont encore assez méconnues mais les sardines ont, semblerait-il, des petites idées de derrière les filets. Les grandes idées de sardines on n’en a jamais parlé, c’est sans doute aussi bien, les grandes idées sont de plus en plus difficiles à encaisser humainement, enfin c’est un sujet sans doute, que les grandes idées, qu’on pourrait traiter un autre jour, peut-être, à la télé ou dans page Idées d’un journal national, mais pour la sardine il faut s’imaginer quelque chose de très simple et limite exotique, en tout cas pas banal, complètement différent du point de vue perceptif, analytique et interprétatif, des idées culturelles de l’humain cultivé auquel j’ai affaire dans mon job culturel auquel je tiens quand-même en tant que solution personnelle au problème du chômage.

J’ai lu un article sur l’intelligence des sardines, dans le Monde, en ligne, je crois, il semblerait que l’intelligence de chaque sardine en soi et pour soi ne soit pas réputée fameuse ou brillante ou étonnante -comme serait l’intelligence, par exemple, d’un éléphant moyen ou d’un poulpe ordinaire ou d’un corbeau des bois ou d’un homme de la forêt, en latin savant homo sylvestris, ainsi orang-outang que l’on dit proche de l’homme, ce qui n’est pas réciproque, heureusement pour les droits de l’homme à cultiver des palmiers à huile - mais que le génie de la sardine apparaitrait dans l’invention, récemment copiée par les ingénieurs en drones à des fins technologiques de progrès de l’humanité par le perfectionnement infini de l’outil, d’un système d’organisation collective contre la destruction du monde. Système dont l’orang -outang ne peut malheureusement pas s’inspirer faute de moyens humains.

Il faut dire que j’ai lu un livre, Mondes animaux et monde humain, un livre assez ancien de Jakob von Huxkuell, celui qui s’intéressa à la tique bien avant Gilles Deleuze, celui qui eut l’idée de la tique de Deleuze, celui à qui Deleuze reprit aussi l’idée des mondes animaux, que Deleuze a lu sur le conseil avisé de Foucault qui le lut lui-même sur le conseil avisé de Canguilhem et dont Deleuze se servit dans son abécédaire avec son pull violet un peu vieux et ses cheveux sauvages et son sourire doux et intello et ses doigts pleins d’ongles et Claire Parnet qui lui fume ses clopes tout le temps tranquillement dans la gueule parce qu’à cette époque il y a une liberté de mourir si on veut comme on veut comme le pensait Canguilhem et donc aussi Deleuze et certainement Foucault, bref j’ai retenu cette phrase de Huexkuell dont Gilles n’a pas parlé avec Claire mais qui était certainement, dans Les mondes animaux et le monde humain, la phrase Huexkuellienne préférée de Canguilhem, je cite : Quiconque veut s’en tenir à la conviction que les êtres vivants ne sont que des machines, abandonne l’espoir de jamais porter le regard dans leur monde vécu.

Vers cinq heures, il m’arrive de rêver aux monde sans savoir comment la vie vivante a bien pu m’échapper, alors je pense à l’Huxkuell de Canguilhem et je pense au poète et me dis Ô poète ou même n’importe qui, comme il est bon, certains jours vers cinq heures, de penser au monde vécu, c’est-à-dire de penser en vivant et de vivre en pensant, par exemple, aux sardines intelligentes.

Pour se faire une idée de l’idée d’une sardine, il ne faut pas considérer l’activité de chaque cerveau de sardine indépendamment du monde de la sardine, mais entièrement relié à un ensemble de représentations du monde sardinal dans un collectif intellectuel en bancs où chaque individu agit pour sa survie en contribuant à la survie de tous, c’est pourquoi nous pouvons parler d’une intelligence collective de la sardine en banc.

L’intelligence de résistance collective à la destruction mondiale est si puissante chez la sardine que même lorsque les sardines ont la tête coupée, elles continuent, dans les boîtes de sardines, à penser cette pensée issue du monde bancal. Réunies dans une boîte, les sardines, même sans tête, ont encore cet esprit. Ce que je me dis. Personne ne mange jamais une sardine toute seule, mais toujours plusieurs. Et si nous mangeons plusieurs sardines, enfin c’est ce que j’imagine sur le coup de cinq heures, c’est que nous ne pouvons pas isoler la sardine de son mode de pensée, et si nous avons faim de sardines, c’est que nous désirons ce pouvoir sardinal de lutte collective contre la destruction du monde.

En même temps que je fumais par liberté de mourir à ma fenêtre du 4e, je regardais les gens agis par les désirs de magasins de fringues et je me faisais l’hypothèse suivante, vers cinq heures et demi : les sardines sont le poisson fondamental de l’intelligence collective que l’humanité voudrait bien posséder, c’est pourquoi nous l’aimons, avec du citron ou non, ça n’est pas la question.

Contemplant les passants passant comme des fourmis entre les soldats de l’armée régulière qui défilaient par huit en plan vigipirate, je me disais, vers cinq heures, avant mon coup de fil, et c’était une rêverie sans aucune intention de solution à rien, me disais Les sardines sont toujours à penser en bancs de manière parfaitement coordonnée, sans se rentrer dedans, en changeant constamment de cap, elles font des volutes et des tourbillons bien plus synchronisés que la nage olympique dont nous aimons rigoler presque autant que le patin artistique, oui, nous sommes impressionnés par les beaux mouvements de pensée des sardines collectives évoluant dans la mer à la façon, dans l’air, de certains oiseaux de type étourneaux.

Je me demande si ce n’est pas chez la sardine une manière de constituer du politique comme une sorte de commun poétique, en admettant que la poésie soit bien, en gros, comme on le suppose au ministère de la culture, le langage du beau de la nature en tant que patrimoine de l’humanité, ce qui se défend car c’est bien ce qui nous émeut, le beau si culturel de la nature en patrimoine humain. La poésie, souvent, émeut par les oiseaux, les poissons et toute cette création qui a perdu sa genèse mais en même temps a pris de la valeur en devenant une précieuse nature grâce à la destruction qui en fait la rareté et donc la protection. La valeur de tout ce qui est vivant a beaucoup augmenté depuis que les animaux sont traités par ce monde humain auquel j’appartiens, comme des coucous suisses.

(N.B. il est possible que les sources pures achetées par Nestlé au marché du malheur nous indiquent le jour et l’heure à la seconde près. )

L’intelligence collective du banc, de manière générale, est un sujet très important étant donné que les bancs sont de plus en plus rares et même en voie de disparition par l’effet d’un ensemble de politiques de suppression des endroits où s’assoir à plusieurs plutôt que de courir tout seul pour réussir sa vie, bref le banc est un lieu d’intelligence collective, comme le dit le Monde en ligne à propos des sardines, sans parler des fourmis qui vivent en colonie.

La colonie de fourmi est peut-être aussi un monde où se pense du commun, me disais-je vaguement en regardant les gens toujours par la fenêtre, bien que Le Monde n’ait pas mentionné les fourmis dans cet article en effet consacré aux sardines. (Il est difficile de parler de tout dans le monde humain où s’est imposé la spécialisation des connaissances en division du travail, ainsi aussi sans doute entre journalistes spécialistes du monde de la fourmi et d’autres spécialistes du monde de la sardine, je suppose que les journalistes spécialistes en sardine ont peu de choses à dire sur les fourmis et c’est bien normal, étant donné qu’un seul sujet peut déjà occuper toute une vie, c’est pourquoi les journalistes qui travaillent sur la politique migratoire européenne et ses infamies n’ont pas le temps de travailler en même temps sur les expositions au musée du Quai Branly. La culture est une page à part dans n’importe quel journal, ce qui demande peut-être de réfléchir aux catégories qui s’imposent dans le Monde et même au-delà) Bref et toutes choses inégales par ailleurs, je me demande :

Est-ce qu’il n’y aurait pas une réflexion à mener sur d’autres mondes communs, comme celui, bien connu, de la fourmi vivant en colonie ? Pourquoi la fourmillière ne serait-elle pas, elle aussi, le lieu poétique d’un commun politique ?

Je me dis :

La fourmi doit penser “nous” de manière coloniale, c’est-à-dire que la fourmi subit, si vous voulez, le commun de l’esclavage mais à l’état sauvage, où les békés sont de simples reines et pas des propriétaires de bananes occupés à tuer leurs salariés et toute la nature avec du chlordécone et à faire du lobbying à Bruxelles contre la banane de Floride qui est beaucoup moins bonne. Par cette ignorance des progrès de la chimie et par indifférence aux intérêts européens de la banane française, le monde de la fourmi présente l’image de la vieille colonie, à la dure, vous voyez, le travail continu sans congé payés ni aucun loisir, sans droit d’expression ni possibilité de contestation, voilà ce que nous évoquent les colonies de fourmis. Les fourmis n’ont pas de vie et ne font pas envie, ce que je me disais en regardant la rue où allaient et venaient les humains du monde contemporain. L’intelligence collective de la fourmi, nous l’avons a priori limitée par l’analogie avec les colonies dont nous connaissons les mécanismes et dont nous devons bien voir les liens historiques avec le monde humain des marchands de bananes dans lequel nous mourons.

Vers cinq heures 45 , à regarder dehors sans voir aucune campagne, la tête comme une sardine, je me disais ça : Le commun poétique est une façon de voir l’animal politique par nos façons de parler.

Me disais encore : C’est dans l’étude critique du langage humain sur l’animal que se tient peut-être l’idée d’une poétique du commun politique,

La pluie qui s’était mise à tomber sur la rue affolée.

J’ai fait mon numéro.

Salut, ça va ? T’as deux minutes là ? Je voudrais ton avis sur la démocratie, je me demande si …Je me demande, pour la démocratie… à cause de la culture. Tu fais toujours de la science politique ? en vacation ? enseignante précaire ? à Lyon 2 ? Bon c’est pas l’ IEP mais c’est quand-même de la science po. Tu enseignes l’ histoire des idées ? Sur les Orangs-outangs ? Par rapport à la science politique c’est assez exotique… Parce que j’aurais bien aimé que tu fasses un petit texte sur un sujet sérieux, je veux dire un sujet assez engagé tu vois, un sujet un peu dingue, en fait. Un truc de malade, vraiment assez fou. La démocratie…quand on fait comme toi de la science politique alors j’ai pensé que tu aurais pu… D’un point de vue scientifique, de recherche, mais avec ton ton à toi, tu vois, ou alors à partir des questions culturelles, du fait de ton boulot dans la culture, tu sais, donc la démocratie culturelle, qui est tout de même une démocratie que tout le monde aime beaucoup parce que c’est à la fois démocratique et culturel et pas seulement démocratique, ce qui est, avouons-le, un peu chiant parfois, ni culturel, ce qui peut être aussi un peu chiant pour tout dire, voilà finalement énoncer le concept de culture démocratique, ce qui est, il me semble, il sujet passionnant. L’idée se serait de passer de la démocratie culturelle à la culture démocratique. La démocratie culturelle versus la culture démocratique. Qu’est-ce que tu en dis Tu n’aimes pas la culture ? Tu n’aimes pas la cuture ! Bon ok alors en tant qu’écrivain est-ce que tu pourrais pas au moins écrire un petit truc sur la démocr ? Allo ? Allo ?

Je m’étais raccrochée.

J’ai ouvert mon ordi, j’ai lu les dernières nouvelles du fascisme en Europe et la chasse aux migrants. Après j’ai écouté le défenseur des droits, il parlait d’un monde vécu qui se pense humainement, ça m’a remonté le moral pendant une demi seconde. J’ai été m’ouvrir un boite de petits pois en attendant le dégel du permafrost.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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