l'homme-poulet

J’ai lu un message hier, c’était un commentaire assez long, d’un appel à sauver les poulets de l’élevage industriel.

“Je n’aime pas la façon dont les poulets sont traités dans les abattoirs, j’ai vu des vidéos c’est effrayant, je ne mange presque pas de poulet, je suis pour le climat et je suis convaincu par les combats féministes, ma mère n’est pas féministe, c’est ce qu’elle dit à qui veut l’entendre et nous ne sommes pas nombreux, son audience lui suffit car il semble que tout soit entièrement dirigé vers ma seule édification. Un jour c’était  Noël peut-être ou un simple dimanche, il pleuvait et j’avais du travail mais je suis un bon fils et je m’ennuyais à table, soudain j’ai eu envie de parler de couteaux, les couteaux sont ma distraction, j’ai fait une remarque sur les couteaux différents pour la volaille et pour le dessert, sur le rapport entre l’outil et la fonction, de la fonction j’en suis venu à la répartition des fonctions dans la société et de la société j’en suis venu aux familles, c’est alors que j’ai déclaré ne pas vouloir découper le poulet mais la tarte, ma mère est très poulet, elle, c’est quelque chose qui ne changera pas, je ne discute pas des poulets avec elle, je sais qu’il n’y a rien à faire, or ma mère a toujours considéré le découpage du poulet comme un travail d’homme,  ça l’arrange, mon père s’est occupé des poulets jusqu’à sa mort et j’ai été désigné dès le lendemain de son enterrement comme l’homme-poulet par ma mère, tandis qu’elle continuerait, elle, de couper la tarte et j’en ai conçu inconsciemment une sorte de théorie du genre jusqu’à ce que je comprenne à quel point nous avons affaire à une véritable système, ce système du poulet me révoltait silencieusement depuis des années je pense et je ne sais pas pourquoi ce jour-là était le jour du dépassement de ma patience d’homme-poulet, nous avions peut-être un peu bu, bref j’ai dit que j’étais féministe, le mot s’est installé dans l’air chargé de la salle à manger, féministe eh oui, et que mon engagement du côté des femmes m’engageait à prendre position sur le découpage du poulet, et par conséquent aussi de la tarte, ma mère a ri, “tu ne sais pas de quoi tu parles”, voilà ce qu’elle a dit alors qu’il y a quand-même des raisons de se révolter mais qui pourrait faire tomber l’autorité de cette femme sur sa propre conception de la distribution genrée des couteaux,  dire que j’avais envie de la tuer serait un peu fort, mais je voulais lui faire mal, c’est certain, je voulais l’entendre crier, pas crier à cause de moi parce que soudain je n’étais pas le bon fils, de toute façon le bon fils est un piège, mais crier à cause de ce qu’elle s’impose et impose à tous, qu’elle se rende compte et qu’elle sorte d’elle-même, qu’elle explose en criant voilà ce que je cherchais sous couvert de couteaux, est-ce que moi je crie, je me suis demandé moi-même je criais parfois, par souci de justice, comment demander à cette vieille femme ma mère de crier si moi je ne crie jamais, or il m’est arrivé de crier moi aussi on est chaud, chaud, chaud pour le climat, nous sommes tous concernés, j’ai pas mal de soucis avec l’état de la campagne,  tous ces arbres qui meurent, l’éducation et la culture et la souplesse de la marche, voilà qui me caractérise car je n’ai jamais été un admirateur de l’armée de terre, sans avoir non plus jamais rien dit contre l’armée car il faut quand même venir à bout du terrorisme, sans être un homme d’ordre je ne suis pas pour le désordre, l’anarchie ne me va pas car mes chaussures sont en cuir souple et demandent des soins attentifs, j’aime bien mes chaussures, je suis pour le cuir et pour les vaches et pour la protection des veaux, mes chaussures sont très différentes de celles d’un cadre commercial, je ne suis pas un commercial alors que j’aurais pu car on m’aurait bien vu faire HEC, j’aurais pu faire HEC, j’ai toujours fait partie des bons des élèves et il y a plusieurs commerciaux dans la famille même si le commerce est vil, c’est pourquoi  je n’ai pas développé cette compétence commerciale qui m’aurait permis de m’acheter une voiture puissante, même si j’aime bien conduire au frein et en me rabattant au dernier moment pour doubler tout le monde sur les échangeurs. Dans ma voiture je sifflote. J’aime bien siffloter. C’est humain. Il y a une volonté d’être humain que je souligne, une incorporation des manières souples, jamais personne ne m’a jamais vu avancer le menton ni aboyer sur les gens, je suis très ouvert à la discussion et je prends des notes pour ne pas perdre la trace de ce qui se dit en réunion, je sais très bien prendre des notes et je parle anglais couramment. Bref je crois au débat, même si la plupart des débats auxquels je participe n’aboutissent à rien mais chaque fois j’en tire une sorte d’optimisme car peut-être que les choses avancent. J’ai eu beaucoup de problèmes dans ma vie mais je ne peux pas me plaindre, je n’ai pas de diabète et ma tension est normale. La nuit je dors peu mais je dors un peu, je me réveille vers six heures et je prends mon café en lisant les journaux en ligne, j’ai plusieurs abonnements, je suis au courant de ce qui se passe à Hong-Kong et à Santiago, à Londres, à Paris et à Venise. Il ne se passe presque rien à Venise, l’eau monte, les gens sont calmes, il paraît que Venise va disparaître à cause de la montée des eaux, dont nous savons aujourd’hui qu’elle est directement liée à la consommation des animaux et à la consommation des animaux et surtout à l’élevage industriel, notamment à l’industrie du Poulet.Signé H.P. , homme-poulet repenti.” 

No comment.

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