la culture ne comprend rien aux canards qui font peur

Il n’y a pas beaucoup de poésie en ce moment. 

Je constate, c’est tout, la poésie se fait rare. 

Je sais qu’on pourrait tout aussi bien dire le contraire, qu’il y a au contraire énormément de poésie, de la poésie partout et peut-être même trop de poésie, c’est une façon de voir qui correspond à un état d’esprit que je n’ai pas, de dire des choses positives dans ce langage performatif de la performance poétique, une manière qui s'explique par le verre à moitié plein qui ne fait de mal à personne parce que dans n’importe quelle situation désespérée il y a toujours cette positivité performative de la bonne forme culturelle. La performance poétique est un événement positif qui montre la bonne forme culturelle, c’est ce qu’il est possible de dire, aussi. La bonne forme de la poésie en tant que secteur de la culture est un état d’esprit qui permet de situer la poésie parmi les arts qui font la fierté nationale du ministère de la culture. Alors là on entre dans une série de considérations qui n’intéressent peut-être pas beaucoup les poètes, souvent très peu, souvent pas du tout, sauf quelques poètes, peut-être, des poètes culturels disons, qui font de la poésie culturelle, qui ont cette activité culturelle poétique, qui font de la poésie sur le plan culturel parce que la poésie fait partie de la culture et tu as craché par terre.Tu as toussé, tu as recraché, tu as retoussé, tu as respiré tu as dit ces poètes culturels sont impliqués auprès des publics de la culture dans le cadre d’événements culturels, ils ont toute liberté d’expression dans le cadre de ces événements culturels organisés sur le territoire grâce à des financements non seulement publics et tu as sorti un mouchoir, mais aussi privés, tu as soufflé dans ton mouchoir, ce qui rapproche les intérêts des sociétés privées et les intérêts de la poésie culturelle. Parce que les sociétés ont intérêt à soutenir la poésie culturelle, en général c'est au printemps, au printemps les sociétés et le ministère de la culture soutiennent la poésie culturelle parce que c’est pas grave. Tu t’es essuyé le front avec le bras, on aurait dit un travailleur, on aurait dit quelqu’un qui construit, qui est en train de construire quelque chose avec sa force, tu n’as jamais été travailleur mais ta façon de suer m’a fait penser aux gens qui travaillent par exemple dans la construction. Tu n’as pas parlé de la construction ni des travailleurs mais tu parlais des sociétés, tu as dit les sociétés s’intéressent à la poésie en tant que bonne forme culturelle, elles s’intéressent tant à la poésie qu’elles font du mécénat culturel. Le financement de la poésie culturelle par le mécénat est une libre entreprise, parce que la poésie c’est la liberté. J’ai dit je sais pas. Si c’est la liberté tu as dit, à cause des petits oiseaux, la poésie c’est les petits oiseaux, le mécénat culturel s’intéresse à la liberté de la poésie qui contribue au bonheur par les petits oiseaux parce que les sociétés ont besoin des petits oiseaux de la poésie pour le bonheur libéral, elles viennent chercher dans la poésie la libérté des oiseaux pour le bonheur de la liberté libérale. Les sociétés ont besoin de signes de bonheur de type oiseaux pour leur communication sur la liberté libérale.C’est pas grave, les oiseaux, si ? j’ai demandé et toi si, les oiseaux c’est grave parce que ça a des effets. La production poétique d’oiseaux est une stratégie de communication d’entreprise qui a des effets sur la poésie et donc sur les gens, parce que la poésie a des effets sur les gens, figure-toi, tu as dit, alors si la poésie est sponsorisée par les sociétés ça a des effets sur les gens. Si les oiseaux sont utilisés par les sociétés pour dire ce que c’est que la poésie, oui ça a des effets sur la poésie et sur les gens. Le quai était encore à l’ombre, le soleil venait sur l'eau, il y avait des canards qui sont aussi des oiseaux mais ce n’est pas le sujet. Tu te foutais bien des canards, tu ne voyais pas les canards ni rien. Dans cette ville, il y a des oiseaux, tu as dit. J’ai pensé oui évidemment il y a des oiseaux dans cette ville mais quand vous marchez sur le quai avec un poète, et qu’il dit dans cette ville il y a des oiseaux, ça prend une résonance. J’ai pensé ce poète déclame sur les oiseaux mais tu n’étais pas dans la déclamation parce que tu as dit je sais ce que tu penses, tu penses qu’il y a des oiseaux dans cette ville. J’ai dit Oui. Il y a des oiseaux, d'accord, je ne te parle pas des oiseaux tu as dit, il n’y a pas seulement des oiseaux oiseaux, figure-toi. Ils ont mis des oiseaux dans le métro, pas de la poésie pour les oiseaux mais des oiseaux pour la poésie, des oiseaux pour faire penser à la poésie. Les gens dans le métro ne voient pas les oiseaux, ils entendent les oiseaux qui sont diffusés, c’est l’idée culturelle de la société privée des transports publics de diffuser des oiseaux, une idée de mettre des oiseaux culturels dans la tête des gens qu’on appelle des usagers, une idée qui succède à l’idée de leur dire de faire gaffe à leurs porte-feuille et de faire gaffe aux pauvres en général et de ne pas encourager la mendicité, et de dire en même temps bienvenue sur nos lignes et d’adourcir les mœurs avec de la musique, les oiseaux font partie d’une stratégie de diffusion culturelle de l’entreprise privée des services publics. On nous fout des oiseaux et voilà, c’est la poésie. J’ai essayé quelque chose. Moi j’aime bien les oiseaux. Par exemple des canards. Moi aussi j’aime bien tu as dit mais c’était une façon de t’en débarrasser parce que tu ne voyais pas les canards, tu n’as pas cherché le rapport avec les canards. Ce sont des oiseaux qui nagent, il faut dire. On s’en fout souvent. Tu as dit je sais ce que tu penses, les canards je les vois mais justement je n’en parle pas des canards, parce que les canards sont une poésie sauvage et pas une poésie culturelle, et la sauvagerie fait peur. Pour les sociétés et pour le ministère les canards font peur parce qu’ils manquent de culture, parce qu'ils sont encore sauvages, culturellement, les canards, c'est à dire que les gens dans le métro ne comprendraient pas les canards du point de vue culturel. La culture ne possède pas les canards, elle ne comprend rien aux canards qui font peur, Parce qu’on ne sait pas si c’est beau. Les gens dans le métro ils ne savent pas si les canards c’est beau. C’est pour ça, la culture c’est les oiseaux au sens de beau. C’est pas grave, si ? Non c’est pas grave, tu as dit, dans cette ville, par exemple, la poésie n’a rien de grave. Un jour un poète vient lire sa poésie dans une galerie d’art de cette ville, c’est pas grave, les gens sont assis et ils écoutent le poète, ils sont comme au concert, ils écoutent en silence, ils sont bien rangés, ils ont des manteaux, des chaussures de qualité, des soins médicaux, un certain âge, une certaine culture, des idéaux très hauts, il y a des tableaux, les tableaux sont pendus, l’environnement est favorable, des gens ont décidé de venir dans une galerie écouter le poète, pas seulement écouter mais voir le poète, pas seulement voir le poète mais admirer aussi le poète et pas seulement admirer mais aussi goûter la poésie du poète de la galerie, le poète dit sa poésie, les gens applaudissent et après il y a les questions au poète, et puis un petit verre vous est offert. La poésie culturelle il faudrait que ce soit beau mais les oiseaux c’est invivable. J’ai attendu parce que ton idée d’invivables oiseaux n’était pas très claire, on aurait dit une idée d'alcoolique. L’alcool explique l'invivable, je me suis dit, parce que je ne comprenais pas. Je fais de la psychologie quand je ne comprends pas. Je sais ce que tu penses, tu as dit tu penses que c’est une idée d’alcoolique mais non, je te parle des oiseaux à cause de mon problème avec la culture, pas de mon problème avec l’alcool et tu as retoussé et recraché et tu t’es arrêté. J’ai rien dit. Tu m’as regardé comme si j’étais quelqu’un que tu ne connaissais pas, tu as dit les puissances ne peuvent pas s’approprier parce que sinon ces puissances meurent. Les Indiens par exemple, la puissance des Indiens, n’importe quelle puissance en réalité, un jour les canards perdront leur puissance comme des Indiens, les canards sont une puissance menacée par la culture invivable et tu as dû t’asseoir.Je sais ce que tu penses, je vais bien, tu as dit. Après tu as parlé de la poésie nationale et des poètes nationaux, soudain ce mot, national a été fabriqué dans ta bouche et lancé dans l’air du printemps en plein sur les canards, parce que cette culture est nationale, tu as dit, cette culture nationale où nous sommes est en train de se resserrer autour des poètes pour qu’ils ne parlent que des oiseaux nationaux et les poètes culturels acceptent le cadre des oiseaux nationaux, ils espèrent grimper les échelons pour devenir des poètes d’envergure nationale qui écrivent de la poésie dans la langue nationale, la langue nationale-poétique, tu as rigolé et ton rire t'a fait tousser et tu as finalement tousser sans rigoler. Ces poètes d’envergure s’envolent vers la gloire nationale, ils ont pris les courants ascendants et planent et tournent tout là-haut pour la nation. Les poètes nationaux échappent à la gravité par leur envergure et peuvent donc se foutre de pas mal de choses. Les poètes d’envergure nationale ne parlent finalement que des oiseaux si beaux dont la nation s’honore, mais tous les poètes dont s’honore la nation sont des poètes morts, soit morts, soit déjà morts. Je connais des gens des poètes qui sont déjà morts. Il est difficile de rester vivant parce que la nation bousille la poésie d’une manière ou d’une autre, soit en asservissant les gens les poètes, soit en asservissant directement la poésie, parce que les valeurs nationales n’ont aucune valeur poétique, parce que les idées nationales ne supportent pas les idées poétiques, parce que toutes les idées nationales sont des idées hostiles à la poésie, parce que la poésie ne peut pas être une idée nationale et que les idées nationales ne peuvent pas le supporter, parce que la nation n’aime pas que l’histoire lui échappe et donc la liberté dans l’histoire et confisque la liberté des canards dans l’histoire. Pour cette raison historique la nation bousille les canards ou directement la poésie. La nation glorifie la poésie et bousille les canards. La nation veut s’approprier la poésie mais dès qu’elle s’approprie la poésie la poésie meurt par les canards. Chaque ministre de la culture qui cite un poète fait mourir un canard.

Comme tu ne disais plus rien j’ai pensé que tu avais fini.

Mais tu as dit plus tard, une heure plus tard mais la puissance, tu vois, ce que je me dis, la puissance est dans le silence des Indiens.

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