les humains comme des éléphants

Tu m’as demandé d’écrire au moins un récit de vie. Tu me dis qu’un récit de vie n’est pas une biographie, tu dis qu’une biographie concerne toujours quelqu’un d’important, traduit justement l’importance de quelqu’un, qu’une biographie est toujours faussée parce qu’elle est un signe de l’importance et consiste essentiellement à fabriquer de l’importance ou à renforcer l’importance, qu’une biographie n’est jamais écrite que pour rendre compte d’une importance ou la fabriquer ou la renforcer, tu dis que même une biographie critique donne de l’importance, tu soulignes que personne n’a jamais écrit la biographie de quelqu’un sans importance parce que ça n’a pas d’importance alors ça n’intéresse pas, tu dis que les biographes travaillent toujours bien en sécurité, que les biographes ne disent jamais rien qui dérange parce que Napoléon est mort, ne provoquent jamais rien que du silence parce que Mozart était un génie, n’allument jamais de résistance puisque que Jean Moulin est au Panthéon, ne permettent jamais de voir la misère puisque Victor Hugo est le nom de centaines de rues. Tu dis que la biographie n’est qu’une exposition, que l’exposition est toujours coloniale, tu dis que la biographie ne s’écrit jamais que sur un champ d’anonymes et un tas de cadavres, que ces anonymes n’ont pas de biographie, ces cadavres pas de nécrologie, tu demandes que les anonymes, au moins, aient un récit. Tu me dis que le récit anonyme s’écrit contre la biographie, que ces vies sont le récit vrai. Tu dis que je pourrais écrire un récit vrai, pas une biographie. Qu’il faut écrire ce récit pour empêcher la disparition des humains, les humains qui existent, tu dis, les humains vivants. Tu me dis que d’autres s’occupent des morts, que je n’aurai pas à m’en occuper, tu me dis on ne peut pas tout faire, ceux qui s’occupent des morts n’auront jamais fini parce qu’il y en a encore et encore, les gens qui s’en occupent sont débordés par les morts, c’est ce que tu dis, parce que tous les jours de nouveaux morts mais au moins ils commencent, ils font ce qu’ils peuvent, pour les morts il s’agit de faire au moins ce qu’on peut, tu dis qu’il s’agit au moins de marquer par un signe, de consigner au moins leur nom sur un registre, quand il n’y a pas de nom, les corps au moins ne pas laisser disparaitre sous l’herbe, au moins ne pas laisser les corps se décomposer au soleil ni pourrir sous la pluie, autant que possible honorer par une tombe, pour ceux qui sont morts dans l’eau bien sûr il ne reste rien, seulement des traces dans la mémoire des survivants que tu appelles les humains, des traces, tu dis, dans les humains. Tu dis le petit qui appelait toujours sa mère, celui-là, s’est noyé, parait-il qu’ils sont tous morts dans l’eau, toute la famille, le petit qui appelait sa mère a essayé d’empêcher le corps de sa sœur de partir à l’eau mais c’est lui qui a disparu dans l’eau, tu m’as fait ce récit, le corps de la sœur est resté contre une femme qui n’était pas sa mère, la femme a vu le petit glisser en quelques secondes, toi tu ne l’as pas vu c‘est un documentaire que tu as vu, tu ne m’as pas demandé si je l’ai vu, ce documentaire, oui je l’ai vu, la femme n’a pas lâché le corps de la sœur, a retenu la sœur morte, voulait garder au moins ce corps pour la mère alors elle a retenu le corps de la sœur en voyant le frère se noyer, n’a pas appelé ni crié parce que la pauvre mère, a dit la femme que tu n’as pas vue mais au moins vue dans le documentaire, comment la mère aurait pu voir son fils glisser sans hurler sans devenir folle sans se jeter, tu as dit les noyés sont sans aucun signe de rien mais les rescapés existent, concentrés dans la misère ils existent, ce sont des humains, les inhumains voudraient qu’ils n’existent pas mais ils existent, les humains gènent les inhumains tu as dit, leur vie dérange, elle donne du travail aux inhumains qui doivent jour après jour faire ce travail inhumain de séparer les humains des inhumains, de poser des barbelés qui empêchent les humains d’avancer, de se défier des humains qui approchent de leur territoire, de faire disparaitre les humains, de laisser mourir les humains, de supprimer l’humain de l’humanité, ce travail inhumain de détruire l’humanité humaine au nom de la liberté des échanges de choses, tu me parles de ce travail bien concret de fabriquer des inhumains pour le compte de la liberté des choses de l’homme occidental, tu dis l’amour que l’Occident l’Europe la France entretient pour les choses est proportionnel au mépris que l’Occident l’Europe la France affiche pour l’humain, tu dis l’Occident traite les humains de ressource par amour pour les choses, n’imagine pas d’autre rapport humain que ce rapport inhumain soumis à la liberté d’échange des choses, l’univers entier dépend du profit de l’homme occidental européen français qui s’intéresse aux ressources humaines et aux ressources énergétiques, jamais aux humains et à l’énergie. Tu as dit alors au moins l’écrire, ce récit humain, ne pas laisser les inhumains déshumaniser, ne pas laisser des humains sans nom et sans parole, au moins écrire que l’humain est celui qui n’a rien à vendre, l’humain n’a rien, il est humain sans rien, faire savoir au moins que rien n’arrête l’humain sans rien parce qu’il n’a rien d’autre. Alors rien à perdre.Tu as parlé comme ça. C’était une façon dure, une lutte contre quelqu’un d’autre qui n’était pas moi, qui n’était pas les autres, non, quelqu’un d’autre, que tu voulais convaincre, à qui tu devais dire ses vérités comme si tu étais sa sœur ou combattre comme si tu étais son frère, quelqu’un comme toi qui aurait été obligé d’y voir clair. C’était une peinture certainement, que tu disais, un déchirement tendu entre la réalité et ce qu’on peut en traduire, et ce qu’on doit en savoir, une lucidité entre la conscience politique et l’affect animal mais un je-ne-sais-quoi de trop affirmé, ce n’est pas que tu aies été excessif ou exalté, je ne crois pas que tu aies été emporté par ton discours, tu n’as pas le goût de l’exagération ni de l’exaltation, rien de ce que tu as dit n’était exagéré ni exalté mais c’est peut-être que nous sommes dépassés, que tu étais dépassé, tu parlais hors de toi, tu t’entendais parler sans considération pour toi, tu refusais de penser à toi comme si tu en avais fini avec toi, oui, on aurait dit que tu ne t’occupais plus de toi, qu’il ne s’agissait plus du tout de toi mais seulement de parler pour ne pas te taire, tu avais cette rage de ceux qui ne peuvent plus se taire, j’ai pensé à l’insurgé, tu te souviens de lui, celui qui se débattait dans son flot de paroles, celui qui s’est perdu dans sa colère, c’était une colère contre la culture qu’il avait, lui, souviens-toi, il disait que la culture était le lieu même de la destruction la plus systématique de la culture, il disait que la culture était l’avant-poste de la connerie occidentale, que la culture était l’étendard de la colonisation européenne, que les marchands de soupe culturelle étaient à la tête d’un empire de stupidité, que le contrôle économique de l’art en faisait le premier support de propagande libérale, et ce par le remplacement partout accepté du mot invention par le mot innovation, par le remplacement de l’idée par l’idée commerciale, de la création par la libre circulation, par la montée en puissance du mécénat culturel, affirmait que la création était une notion qui n’avait plus rien à voir avec la liberté, que la création avait été systématiquement démolie par une administration culturelle soumise aux impératifs du marché culturel, un marché dont l’extension favorise la vente massive de débilités culturelles, nourrit les fabricants de produits culturels, comptables serviles de l’art servile, tu te souviens de ce type enragé contre la culture, de cet artiste sans art, incapable d’art à cause de la culture, nous avons suivi son cerceuil il y a quelques mois, ce jour là il faisait chaud, dans le cimetière tu as vu courir une souris et tu m’as dit voilà ce que l’insurgé n’aura pas vu. Je pense en t’écoutant à cette souris que tu avais vue, que tu ne vois pas. Alors que tu reprends ta respiration et que tu te souviens de ton chien, que tu te tournes vers ton chien et que tu poses ta main sur sa tête, tandis que tu as cet aparté avec ce chien qui te recharge en affection, je vais chercher de quoi reboire avec toi, parce que nous ne pouvons pas faire comme si nous étions, toi et moi, sans possibilité de boire, nous sommes des gens qui buvons et qui mangeons, nous avons une vie tout ce qu’il y a de tranquille, nous souffrons toi et moi de problèmes personnels, de problèmes de points de retraite, de problèmes de santé, de problèmes somme toute agréables comme rendre des comptes à des idiots, gérer des réseaux sociaux, réfléchir au malaise dans la culture, enfin quand ça nous prend, j’ouvre un Croze-Hermitage, j’apporte du pain et du camembert, j’imagine que c’est pour le retour à la normale, à je ne sais quelle façon normale de passer le temps entre amis, la conversation va prendre un tour de conversation, je voudrais que tu manges aussi, tu ne manges pas, je voudrais que tu reviennes à l’insouciance du camembert, je voudrais te faire comprendre l’urgence de l’insouciance mais comment dire que l’insouciance est nécessaire sans être sérieux, comment défendre l’insouciance quand la situation est grave, et elle l’est, mais voilà que la gravité nous pèse, tu bois, je bois, je pense à Romain Gary avec les éléphants, il a fallu qu’il porte les éléphants sur son dos, pourquoi il a porté les éléphants, pourquoi il s’est senti responsable des éléphants, pourquoi au lieu de dénoncer la destruction des éléphants il a commencé à porter les éléphants et n’a plus jamais cessé de les porter, je me dis qu’il est mort à cause du poids des éléphants comme si c’était lui tout seul, les éléphants. Il nous faut de la légèreté  pour les éléphants, j’ai pensé, mais pas dit. Il faut revenir au boire et au manger, à l’amitié solide et simple et sans personne à porter mais toi, dès que j’ai rempli nos verres, alors que je n’ai pas encore eu le temps de te demander ce que tu attends exactement tu prends ton tabac, tu roules en tremblant des doigts, tu respires ta fumée et tu recommences, ce travail des récits de vie est des plus urgents parce que les humains existent et meurent et souffrent et subissent la guerre, pas seulement la guerre mais le mépris de ceux qui ont fait de leur terre un charnier. Tu rebois, je n’aurais pas dû arrêter de fumer, je te prends du tabac. Je me dis qu’en fumant avec toi nous serons dans l’amitié solide et simple et sans personne à porter, nous serons ensemble à fumer et la vérité se déversera un peu plus loin mais non, tu dis qu’il faut faire ce travail d’écrire au moins sur la vie de quelqu’un, une personne, pour tous, tu dis et redis que c’est par l’écriture de la vie de quelqu’un, un humain, un seul, puis un autre, un seul, que l’humanité sera forcée de comprendre au moins ça, que si des millions d’humains sont prêts à perdre la vie sur ces radeaux qu’on appelle bateaux, sur ces bateaux qu’on appelle zodiacs, ce n’est pas par désir d’aller en Europe encore moins en France ni par amour de la culture occidentale, ce n’est pas parce qu’ils croient à cette fable que l’Europe est humaine, seule l’Europe, et la France en premier, croit à son humanité, mais parce qu’ils ne peuvent plus vivre au milieu des cadavres que l’Europe, la France, sert tous les jours à la carte du monde. Tu dis les réfugiés, ceux qui n’ont pas de refuge qu’on appelle réfugiés, ils ne croient pas à l’Amérique figure-toi, tu me demandes de me figurer, ils ne viennent pas chercher l’Amérique en Europe, figure-toi, ne viennent rien chercher que vivre, tu comprends ça est-ce que tu comprends ça au moins ? Tu demandes si je comprends ça mais ça n’est pas à moi que tu parles, tu parles à quelqu’un, un autre que les autres, comme ton frère tu te parles. Je dis je sais. Alors ? Tu dis alors si tu sais tu peux au moins écrire. Je ne réponds rien mais je sais que je ne vais pas écrire ces récits que tu attends de moi, parce que je ne pourrai pas écrire ce que tu attends, je ne sais pas écrire ce qu’on attend. Je ne le dis pas, je ne peux rien dire dans ton souffle, et puis tu n’attends pas que je parle sinon tu ne tremblerais pas comme un lapin malade, sinon tu me poserais des questions, tu laisserais du silence dans l’espace, dans cet espace nous pourrions réfléchir toi et moi, pas seulement toi et moi mais d’autres avec nous, auxquels nous aurions laissé une place, parce que nous aurions laissé des places vides pour des amis de réflexion, parce que la réflexion sans hospitalité ne peut rien réfléchir, tu l’as dit toi-même lors de cette espèce de conférence sur les conditions du savoir où je t’avais traîné, où tu te sentais mal à l’aise, où nous aurions mieux fait de ne pas aller, alors que le conférencier attendait les questions à peu près comme un vigile devant une boite de nuit, toi tu as dit, ce n’était pas une question, que la réflexion sans hospitalité ne réfléchit pas le monde, qu’elle ne fait que se réfléchir et finit par tomber à l’eau, c’est beau, je t’avais dit après et tu avais rigolé, le premier rire de cette fin de journée et le début de cette soirée chez toi avec d’autres, des inconnus et des amis, nous avions ri de l’importance sans importance et bu à la santé des absents que nous aimons toi et moi, et à la santé de la classe moyenne supérieure, celle qui prend son moralisme pour une conscience, celle qui définit notre condition stupide, cette classe molle où nous sommes, à laquelle tu n’as jamais rien pardonné. Contre elle, contre toi-même tu parles de l’Occident et de sa fixation maladive sur les choses, de sa passion pour la valeur des choses, de l’évaluation des humains sur le marché des choses, de la préférence des Européens pour les choses parce que les choses n’opposent pas de résistance, du moins c’est ce qu’ils croient, tu dis ils pour les Européens, parce que les choses sont à leur service, du moins c’est ce qu’ils croient, les choses sont inertes, du moins c’est ce qu’ils croient, les choses n’ont pas d’âme, c’est ce qu’ils croient, c’est-à-dire qu’elles sont inanimées, ne sont pas des animaux, les animaux des choses mais les choses pas des animaux, inanimés les animaux, ne sentent rien, peuvent se transporter dans des containers, les humains inanimés quand ils essaient de voyager dans des containers, les humains pourchassés autour des containers alors que les choses y ont leur place. Les choses voyagent tranquillement dans les containers alors que les humains qui n’ont rien à vendre, qu’on appelle réfugiés, ne peuvent pas se refugier dans les containers, tu me dis voilà, les choses doivent circuler librement en Europe, n’importe quelle chose entre la France et l’Angleterre, enveloppés dans du papier de soie, les humains ne valent rien comparé aux choses, les humains couchés dehors, les choses à l’abri, les humains dans la jungle et la boue, les choses au sec sans les hangars et au chaud dans les magasins, les humains tombent des bateaux, les choses ne tombent jamais. Tu me dis que les Européens préfèrent la circulation des choses à celle des humains, ne laissent circuler parmi les humains que ceux qui possèdent les choses, désirent que les choses qui ne sont rien circulent librement et que les humains qui n'ont rien ne circulent pas, ceux qui ont des choses circulent et ceux qui n’ont rien ne circulent pas, voilà où nous en sommes, l’armée et la police recrutent, voilà où est l’emploi, l’armée, la police, pour la chasse aux humains, espionnage des humains qui gènent la circulation des choses. D’après le son de la télé du voisin il doit être neuf heures et demi quand tu me parles de l’enfant aux yeux clairs qui disait please help the Syrian. Pas à toi, à la caméra d’un journaliste, à tout le monde mais à personne, J’ai vu cette vidéo, je l’ai regardée Syrian need your help now. You just to stop the war and we don’t want to go to Europe. Just stop the war. Plusieurs fois. Je ne sais pas ce que veut dire l’enfant quand il dit stop the war. Parce que comment on arrête la guerre ? La guerre ne s’arrête pas comme ça, ce que je me dis, la guerre produit la guerre, jamais la guerre ne s’arrête, je me dis que la guerre est toujours au nom de la morale et que la morale ne ne regarde jamais l’origine de la guerre. Je me dis que la guerre se fait sur la négation de son origine, que nous ne sommes toujours pas d’accord, les Allemands et les Français, sur l’origine de la Grande guerre, que nous ne voulons rien savoir de l’origine de la guerre. Pendant que tu fouilles dans ta poche pour trouver du feu, je me dis qu’on ne peut pas stopper la guerre par la guerre parce que c’est refuser de réfléchir à l’origine mais je ne dis rien parce que c’est une idée qui me traverse l’esprit, qui n’est pas ce dont tu parles, toi tu ne parles pas de la guerre, tu ne s’intéresses pas à la guerre, on dirait que c’est ta décision, une décision éclairée par la connaissance, d’où vient ta connaissance sur la guerre toi qui n’as jamais combattu et qui sursautes au moindre bruit, je ne sais pas mais on dirait que la guerre tu la refuses tout net, et je me dis oui, l’enfant aux yeux clairs, parfois on comprend sans savoir comment, quand il dit stop the war il refuse tout net. Tu voudrais que cette photo d’un autre, très petit, sur le ventre, les bras le long du corps, sa bouche son nez son front dans le ressac, celui-là dont on a connu le nom, ne soit pas un mort pour rien. Tu me dis regarde, pas la photo, le petit, tu vois c’est lui pas cette photo qui compte, cette photo n’est pas le triomphe de la photo, elle est la honte de l’Europe alors tu as voulu sentir ma honte avec ta honte et la honte de l’Europe. Trop tard pour le récit de vie tu as dit, lui il n’a pas de récit, il n’a pas eu sa vie et s’il te plait ne va pas me raconter tes histoires de mer, ne raconte pas la poésie du naufrage, n’aime pas ce mot naufrage que les écrivains adorent écrire, ne t’amuse pas à ça, ne la ramène pas avec tes phrases maritimes, ne fais pas de littérature, oublie ton beau style, laisse tomber les arts et lettres, arrache-toi ta langue d’écrivain à la manque, ne t’amuse pas à démontrer ta culture, l’étendue océanique de ta culture, pas de ça, ton savoir sur la mythologie et la méditerranée tu peux te le garder, ne va pas faire des comparaisons avec les grands récits, ne parle pas des disparus au long cours, ne t’amuse pas à évoquer la mer et ses mystères et ne cherche pas dans tes livres à la con, ne balance pas la violence de ton savoir sur le savoir des humains, de ceux qui savent autrement que toi ce que veut dire naufrage, toi tu ne sais rien du naufrage, ce mot naufrage il faut le débarrasser de sa poésie, le naufrage n’évoque rien que le naufrage, tu m’as dit maintenant ferme ta gueule avec tes livres et approche-toi de la réalité si tu peux. Après tu as mis ta tête dans tes mains. J’ai mangé pendant que tu pleurais peut-être, je n’ai pas voulu parler, de quoi d’ailleurs, j’ai mangé parce que le soir j’ai faim et donc je mange, j’ai coupé un morceau de camembert et je l’ai posé sur du pain et sans chichi j’ai mangé, toi tu n’as pas mangé, tu as sorti ton tabac et tu l’as roulé et ensuite allumé, tu t’es servi un autre verre.

 

------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- 

Monsieur et cher éléphant,


Vous vous demanderez sans doute en lisant cette lettre ce qui a pu inciter à l’écrire un spécimen zoologique si profondément soucieux de l’avenir de sa propre espèce. L’instinct de conservation, tel est, bien sûr ce motif. Depuis fort longtemps déjà, j’ai le sentiment que nos destins sont liés. En ces jours périlleux « d’équilibre par la terreur », de massacres et de calculs savants sur le nombre d’humains qui survivront à un holocauste nucléaire, il n’est que trop naturel que mes pensées se tournent vers vous. 

À mes yeux, monsieur et cher éléphant, vous représentez à la perfection tout ce qui est aujourd’hui menacé d’extinction au nom du progrès, de l’efficacité, du matérialisme intégral, d’une idéologie ou même de la raison car un certain usage abstrait et inhumain de la raison et de la logique se fait de plus en plus le complice de notre folie meurtrière. Il semble évident aujourd’hui que nous nous sommes comportés tout simplement envers d’autres espèces, et la vôtre en particulier, comme nous sommes sur le point de le faire envers nous-mêmes.(Romain Gary, mars 1968) 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.