isana

Tu sais rien sur les baleines, tu ne connais des baleines que ce qu’on en dit et ça, ce qu’on en dit, ça n’a rien à voir avec les baleines, tu verrais les baleiniers quitter le port de Shimonoseki tu comprendrais tout autre chose, tu en parlerais autrement.

Arrête elle a dit, je connais les baleines et tu vas pas m’apprendre, si tu crois que c’est à Shimonoseki que ça se passe, les baleines, c’est tout autre chose, c’est une question de droit international, le respect d’une loi internationale espèce de con. Les baleines ou n'importe quel sujet parfois t'es qu’une espèce de con elle a répondu, c’était une méchanceté que je lisais dans le gris de son œil, une couleur qu’elle a, certains jours, j’ai remarqué, les jours de ciel chargé, ses yeux d’un gris luisant comme du gravier sous la pluie, je voulais lui faire changer de regard, j’ai joué au con, c’est vrai.

Espèce, tu sais ce que ça veut dire espèce ? Une espèce ? Moi je connais ce mot, espèce, et c’est pas ce que tu crois. Elle a dit parce que c’était facile c’est justement ça que je défends, l’espèce, une espèce en voie de disparition que les Japonais continuent de trancher en steack de baleine, tout ça parce qu’ils veulent assimiler la puissance, la puissance de la baleine, et ils continuent de zigouiller les baleines soi-disant pour la science, ces salauds de Japonais.

Débile, j’ai dit, vraiment trop débile de traiter les Japonais de salauds sans rien savoir, l’ignorance tu vois, l’ignorance de la vraie vie japonaise et des Japonais qui chassent et qui mangent de la baleine, parce que c’est un raffinement et une civilisation, la baleine un raffinement, la chasse à la baleine une civilisation, ce que ne comprennent pas tes amis des animaux, tes récitants du bon droit, ces compteurs de baleines, comme si ça suffisait de compter les baleines pour sauver les baleines, pour sauver les baleines il faut comprendre les baleines.

Silence. Je la cloue.

Et il se trouve, tu vois, que personne ne comprend mieux la baleine qu’un chasseur de baleines japonais. Les chasseurs de baleine sont pas des rustres et des sauvages, ce sont des hommes courageux qui affrontent les tempêtes de l’Antarctique, parce qu'ils connaissent le Manyoshu, les baleines c’est pas de la viande c'est le courage, les baleines c’est dans le Manyoshu, Isana c’est le poisson courageux dans la poésie japonaise, ça tu savais pas, et la Commission baleinière internationale elle s’en fout pas mal. 

Ah oui, elle a dit et son mépris par-dessous, le courage de la baleine à quoi ça lui sert en face de la chasse industrielle, les rapports de forces ont changé entre l’homme et la baleine, à quoi ça sert le courage et là elle a lancé son briquet en piqué sur mon bras pour me blesser à la façon industrielle, moi j’avais décidé de lui démontrer le courage baleinier et j’ai pas bougé le bras, même pas frémi et arrêté son poing quand elle a voulu recommencer, j’ai gardé son poing qui serrait le briquet dans mon poing et j’ai dit la vie sur les baleiniers c’est une vie, ça, ma petite, je ne voulais pas démordre alors je lui exposais cette vie comme si j’y étais, la vie des chasseurs de baleine qui est une vie si dure et si virile et si intense, une vie dure mais grande et singulière, la fin des baleiniers serait bien plus grave que la fin des baleines, c’est ça que tu veux pas entendre, que certaines chasses disparaissent plus gravement que la fin des espèces. Je suis parti là-dessus, sur la civilisation et sa fin, un sacré filon, c’est une civilisation qui s’effondre avec la disparition des baleiniers, je lui aménageais le truc de la disparition des vieillards en Afrique avec la bibliothèque qui brûle, elle m’a regardé, ses yeux mouillés de haine minérale, ça me tapait dans l’oreille interne, j’aurais voulu la baiser sur ce gravier qu’elle me jetait à la face et lui arracher sa jupe de juriste à la manque et la baiser dans la douleur pour la faire taire sur ces graviers la faire crier comme une baleine crie et chanter sa plainte comme chante la baleine sa plainte qui dit quelque chose mais quoi, les baleines disent des messages que les chasseurs japonais entendent mais les juristes du droit moral international ils entravent rien au chant qui est un cri comme une plainte, la nuance est dans l’œil des chasseurs japonais, pas dans les oreilles bouchées de la Commission internationale et la soi-disant lutte contre la barbarie des Japonais qui sont tout au contraire la plus grande civilisation question chasse à la baleine, j’avais pas peur d’en balancer, tu vois, elle a pris ça pour une provocation mon histoire de civilisation, évidemment que c’en était une mais c’est la seule chance et ça elle a du mal à comprendre, que c’est notre seule chance de nous sauver, toi tu le sais avec ton expérience mais elle, elle ne voit pas qu’on meurt à petit feu si l’amour doit se fader la morale et le droit, du coup elle répond calmement à mes provocations par le droit des baleines à disposer d’elles-mêmes, moi ça me rend fou qu’elle épouse les bonnes pensées internationales sur les baleines alors forcément, cette fois-là aussi c’était un prétexte, je me suis énervé, j’aime bien m’énerver, c’est un jeu, parce que si on ne joue pas alors c’est l’amour qui meurt encore plus vite, je joue à m’énerver et du coup je finis par m’énerver vraiment, elle, elle restait calme avec son droit international autant dire que son calme m’arrivait dessus comme une obscénité, je l’aurais tuée d’être si calme, des fois comme ça on a envie de tirer à bout portant dans une femme, la violence elle comprend pas, mais la violence, parfois, empêche l’amour de s’éteindre dans l’indifférence qui est un mépris alors qu’on voudrait encore et encore y revenir, la saisir et la tuer, elle avec ces yeux en gravier qui en disaient pourtant long sur sa haine, tu vois une haine de moi, engagée du bon côté du droit dans un combat théorique contre la chasse à la baleine. Réciter des droits de la baleine sur la terrasse des Ours, ça me troue.

Arrête tes conneries, elle a dit sans violence à cause de la morale pour elle, le droit et la morale pour elle. Il s’agit comme toujours pour ce pays, de, je cite «pêche scientifique destinée à étudier les effectifs ainsi que les modes de reproduction et d’alimentation» parce que ce type de pêche est autorisée par la Commission baleinière internationale. Bon après ça tu fais quoi. J’ai dit de toutes façons la bonne morale du droit international c’est les baleines comme les bébés phoques, la sensibilité qui parle et avec ça on n’a plus qu’à se la fermer.

Je m’en foutais au fond des baleines à ce moment là mais j’y tenais quand-même, pour que sa haine continue encore un peu, pour qu’elle veuille encore quelque chose avec moi, comme me détruire pour toujours mais elle a changé de couleur, ses yeux sont redevenus sans lumière, elle regardait à travers moi comme si j’étais déjà parti de la chaise, elle regardait le paysage de Paris à travers moi sans me voir, ses yeux sans lumière, j’avais la douleur au bras à cause du briquet en harpon, alors je me touchais le bras au point douloureux, elle était victorieuse et seule et ne me voyait plus, mais moi tu vois il me restait ce courage sur le bras, je me suis senti Isana. 

https://www.youtube.com/watch?v=Mss617UW9G8

 

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