l'art roman d’Arthur Bernard

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Commencer par l’acte de naissance, je veux dire l’action de naître, ce moment où tu n’es plus personne mais quelqu’un avec un nom que te donna ta mère, ce nom encore seulement du vent sur ton front jusqu’à l’état civil, d’où tu demanderas plus tard l’extrait nécessaire et même indispensable pour te faire une carte, ta preuve d’identité, photo bien dégagée autour des oreilles, ainsi seront-elles saisies d’un seul coup, la nation nous tient comme on tient un lapin.

Un jour j’aurai une carte et l’envie d’en changer, la perdre pour mieux me retrouver dit le Littérateur, de sa carte il peut s’en foutre, il n’en a pas besoin puisqu’il l’a, et préfèrerait ne pas : contre ceux qui aiment démontrer qu’ils sont en règle avec la gueule qu’ils ont, et avec tous ceux qui ne le sont pas trop, il préfère ne pas décliner. Le Littérateur s’élève contre le déclin, ça n’apporte rien de bon, et ceux qui le prophétisent au présent sont rien que des vieux cons qui déclinent leur conception d’un monde qui n’est plus ce que c’était à tous les temps du passé qu’était mieux alors qu’en fait, a déjà dit le Littérateur il y a déjà quelques années, c’était pire avant.

Le jour de sa naissance il parait que le Littérateur avait eu un nom composé spécialement pour le bébé attendu et tout neuf, ce jour J du temps T qui était un temps de guerre, autant dire un temps avec sa mère. Ce nom composé, il se trouve,  est aussi celui de mon père mais ça n’a rien à voir et rien de grave non plus, lui et lui rien de commun sinon ce nom qui l’était, ne l’est plus, les modes changent à cause de l’air du temps. D’ailleurs en leur génération beaucoup de gens s’appellent pareil, on peut le vérifier avec l’ordinateur qui est une machine entre autres à compter combien de Personnes s’appellent Personne, et combien Toulemonde, et Dupond et Dupont, mais toute ressemblance avec ceux qui s’appellent pareil existant ou ayant existé n’est souvent que fortuite. D’ailleurs j’appelais Papa Papa, pas le Littérateur, que j’appelle Arthur et jamais Papa comme j’appelais mon père sans faire l’orginale.

Je me souviens d’un étudiant d’à peu près mon âge, qui a fini mieux bien que plus tôt que moi, il devint l’ami et collègue du Littérateur, l’appelait Papa en déclaration d’affection et d’admiration et peut-être, qui sait, petit désir de meurtre, ne l’a jamais commis, même pas pour de faux, d’ailleurs c’est lui qui est mort, et pas dans les bras du père qu’il n’avait pas choisi, mais dans la poésie que lui disait le Littérateur chaque soir debout contre le blanc du mur de la chambre d’hôpital, disait le bateau ivre, la Rimbe, comme il dit, et puis des mots d’affection bien à lui. D’autres parmi les étudiants et presque enfants à qui le Littérateur aura donné son temps, sa chemise, ses idées et pas mal de ses livres, l’appelaient aussi Papa et ont parfois souhaité qu’il ne soit plus personne pour qu’ils deviennent quelqu’un, et au Littérateur voilà qu’ils demanderont un beau jour “T’es qui toi ?”

Qui ? Je suis moi, pas plus pas moins et ne m’en vante pas.

Le contraire de personne est parfois quelqu’un, le contraire de personne est aussi tout le monde, mais être quelqu’un une triste ambition et être tout le monde la garantie de l’ennui.

Jouer avec les noms fait partie de l’art roman du Littérateur, comme fait partie l’oubli, l'oubli de la narration, le coq à l'âne, la digression mais aussi l'émotion, jamais de ton unique, pas de roman à thème, l'oubli du réel pour on ne sait pas quoi, des menteries plus vraies que si elles étaient la vérité. Donc le nom est important, mais pure fantaisie, et les deux en même temps;

Comment je m’appelle ? C’est une question qu’en principe on ne se pose jamais, sauf à se trouver dans un état de commotion cérébrale, de confusion mentale, d’ivresse prononcée et pourtant, il me semble qu’elle m’a toujours travaillé.

Ainsi commence le livre du Littérateur et ne commence pas, mais plutôt recommence tout depuis le début pour continuer jusqu’à la prochaine fois, un récit au présent du passé sans mentir sur la tête de personne, du vrai pas encore inventé, extrait de l’histoire comme d’une mine à idées. Récit vrai ? Vraiment vrai de chez vrai ? Plutôt du semblable au vrai comme disait Diderot à propos de la peinture et du théâtre aussi, du faux vrai bien plus vrai que le vrai scientifique et beaucoup du plus faux que le simili cuir, Kunstleder inventé par la Konrad Hornschuch AG en 1958, encore pas inventé au XVIIIe siècle et qu’on appelait skai au siècle du plastique, überraschend Natûrlich, ce qui est marrant quand on y réfléchit. Comment faire du vrai ?

Le Littérateur sait ce qu’il fait sans dire ce qu’il faut faire, ne fera pas école, il n’y a ni disciples, ni discipline dans l’art roman du Littérateur, c’est même tout le contraire, car l’art est une manière et la manière surtout pas un exemple.

Souvent je dis une chose et en même temps ce qui n'est pas son contraire mais autre chose, c'est mon art roman ! L’art roman du Littérateur manque de théorie. Tant mieux, c’est tout ce qu’il nous faut, un art sans théorie et sans académie mais avec des amis de longue date et parfois si anciens qu’on les appelle modernes et d’autres encore plus vieux qui ne sont toujours pas morts, alors pas des figures du roman national dont on n’a rien à foutre, mais des intempestifs aux deux pieds dans leur temps, nés par hasard dans une tranche d’histoire comme de la dernière pluie.  

Le Littérateur connait assez l’histoire pour s’y promener sans la reconstituer, ainsi choisit-il, qu’il fasse beau, qu’il fasse laid ou entre deux neiges éternelles provisoires, de faire de l’art roman un jeu, une fantaisie, une invention possible et pas un de ces storytellings à la mode amerloque, même si ça commence par la naissance et finit par la mort, en passant par toutes sortes de tours de passe-passe. La fin on la connaît d’ailleurs dès le début, elle est dans le titre et elle concerne le livre, je veux dire ce livre, puisqu’à la fin c’est fini, et le livre en général, puisque la poussière est ce qui le protège.Tout est à moi, dit la poussière, mais qu’est-ce que ça veut dire ? Mein ist alles, sagte der Staub. 

Dans le poème en allemand, dire est au passé, en français on ne sait pas mais la concordance des temps fait penser au présent.

Est-ce que c'est important, le passé ou pas, dans le titre, dans le roman ? J’ai demandé au Littérateur, qui m’a répondu :  “La poussière, c'est la mort certes (l'art roman est pour une bonne part le dialogue avec les morts), d'où l'importance d'Ulysse qui descend, puis remonte, Ulysse le maître de l'art roman et Hüchel(génial) qui fait ce poème sur le tombeau, la mort ignorée d'Ulysse, laissant le champ libre à la poussière en quoi tout se dissout, poussière qui est l'anéantissement de tout mais la protection du livre, le livre, la plus belle invention de l'homme car relié à l'œil, à la voix, à la mémoire, à l'anéantissement certes mais à l'immortalité.” Voilà. Passé ou présent, autrement dit, on s’en fout à quel temps peut parler la poussière, elle est de tous les temps et recouvre tout le monde.

En attendant on peut renverser les rapports, jouer à shifumi avec l’aspirateur ou la pelle à poussière, s’amuser à faire vivre sur papier ce qui n’a pas eu le temps d’avoir une existence, poursuivre la trace interrompue des petits de l’histoire qui ne font peut-être pas avancer le progrès mais ne comptent pas pour du beurre dans le panthéon des sans importance. Pour cela, l’art roman joue de la pure coincidence, d’un nom repéré, rempli d’un affect entièrement hasardeux, un presque lui pas lui, Arthur comme Arthur, Bernard comme Bernard, et Ferdinand comme Louis Destouches, le lu et relu et finalement un peu incorporé bien que jamais plagié, AFB pour faire plus court, né à Paris le 26 février 1872, un an et un mois presque pile après l’ouverture de la Commune, déclaré enfant légitime, de religion ordinairement catho, 1m54, cheveux chatain foncé, sourcils assortis, yeux, front et menton à peu près comme il faut du point de vue de la physiognomonie en vogue dans la police, visage ovale d’un ange exilé, peut-être domestique, en tout cas apprenti relieur et malgré tout ça plus ou moins oisif, ce qui n’est pas une qualité quand on n’est pas rentier.

Arthur Ferdinand Bernard, condamné à mort pour tentative d’homicide volontaire n’ayant manqué son effet que par des circonstances indépendantes de sa volonté, selon les termes choisis par la justice, voyou de Paris pas voyant pour deux sous, mauvais assassin qui échappa de justesse à la guillotine grâce à la grâce du Président Grévy, fut envoyé, sous le matricule 18640, à la Nouvelle-Calédonie, colonie pénitentiaire de l’ile Nou.

À partir de là, on peut faire une histoire, un roman, une fable, tout dire. Ou rien. Comme n’importe quoi. Enfin, ce qui me plaît, à ma fantaisie, mon bon plaisir. Imaginer qu’il revint ou qu’il ne revint pas, qu’il vécut peu ou beaucoup, vite ou longtemps, lui faire une vie composée comme on veut .

L’art roman s’engage dans une lecture avertie, insolente et souvent drôle de ce qui est consigné dans un dossier bien gardé aux archives nationales. Il faut lire ça, de la page 35 à la page 105 à peu près, commentaire de lecteur pour lecteur inactuel, et nous voici attachés à cet individu qui n’est qu’un rien du tout, devient une personne et même un personnage, quelqu’un qui nous dit quelque chose non seulement de ce temps où l’obligation à quitter le territoire de France, entendons de la métropole, était alors la solution politique à tout ce qui se servait pas la quiétude et les intérêts de la classe comme il faut, comme l’appelle le Littérateur, celle qui comporte beaucoup de marches, de degrés, et que protège la loi, mais surtout, parce que la poussière n’est pas un roman historique, nous restitue dans toute sa clarté le destin d’un ex-presqu'assassin  tel qu’il pourra se raconter. Ici commence la pure vérité du réel inventé, liquidant la question de ceux qui vont signer leur contrat d’assurance  : mais elle est où la vie  ?  

“Arthur Ferdinand, le rescapé, attend maintenant d’embarquer en compagnie d’une cargaison d’autres condamnés et pour un long voyage. Dont il est moins sûr qu’il revint. Il n’était pas Odysseus, tout de même, il n’avait pas l’âge. Pas Télémaque non plus, quant à l’âge il l’avait, mais pas de père à courser. Du moins qu’il pût trouver. Il était Personne, sauf pour ce que j’ai écrit et n’ai pas inventé. D’ailleurs il ne voyagea pas à proprement parler. Il fut un transporté. C’est ainsi qu’on les appelle officiellement, lui et ses compagnons”.

Ce qui arriva sur l’ile, à ce petit héros qui n’était pas Ulysse, pas même Robinson, ou plutôt ce qu’il put y faire, ou plutôt ce que le Littérateur voulut fabriquer comme façon de ne pas choisir entre l’ennui et le travail, entre la gravité et les rêves de ciel, je ne le dirai pas, mais ce que je sais, c’est que tout ce qu’Arthur Ferdinand Bernard a vécu, fait, pensé et rêvé, tout ce qui a grandi dans son âme d’exilé est tout droit sorti de la tête d’un presque homonyme né bien trop tard pour l’avoir connu, mais qui le fait respirer mieux que si c’était vrai.

 

 

Arthur Bernard, Tout est à moi, dit la poussière, Ceyzérieu, Champ Vallon, juin 2016, 235 pages

 

 Pour lire un extrait : https://fr.calameo.com/read/004833521f548057469df

 

 

 

 

 

 

 

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