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Billet de blog 25 juil. 2022

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Ça va pas

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Tu écris ça va, je veux bien te croire, même si mentir n'est pas ce que tu fais le mieux. Tu es plutôt gamin avec la vérité, la seule que tu aies jamais défendue est la vérité vraie parce qu'elle en dit trop pour s'avouer vaincue, mais en rajouter n'est pas mentir et l'exagération est toujours chez toi un art de ne pas prendre au sérieux la tragédie de la vie. Dire et redire et reredire à n'en plus finir, parler vite et beaucoup, écrire une fois encore et toujours plusieurs fois, se faire des lignes de mots ça oui, tu sais. Tu as tracé ton style vingtième siècle à peine coupé au suivant, celui où rien ne va plus, ni le progrès ni la domination de l'homme sur la nature, ha ha l'homme, et la nature putain, ces vieilles façons de voir ça ne veut plus rien dire. Tu n'as pas trop suivi ces derniers temps mais le vent a tourné, le climat, la guerre, le feu, les fachos, après tout qu'on se démerde, toi tu as fini ton dernier livre, celui qui annonce la seule suite possible, sans blague, cette fois, la fin ? La fin, oui, c'est ce que tu écris.

Illustration 1

Je me souviens que tu as commencé à me dire Ça va pas quand tu commençais à écrire Ça va, que tu as dit Ça va vraiment pas quand tu étais dans l'écriture de Ça va, et Là ça va plus du tout quand Ça va a été terminé. Depuis que Ça va est sorti c'est vrai que tout va de pire en pire. Le monde va pire même si on peut pas dire que c'était mieux avant, et tu vas pire aussi, comme tu l'écris finalement, tout en faisant le brave, p. 99, ainsi presque à la fin. 

Je viens d'acheter la biographie de Beckett, tu te souviens de ce gros livre paru il y a déjà un certain temps, tu l'as certainement quelque part dans ta bibliothèque, enfin tu l'avais parce que ça y est, tu ne l'as plus, ni celui-là ni aucun livre, tu n'as plus de bibliothèque, ça tombe bien, tu ne lis plus, d'ailleurs tu n'as plus rien de ce qui faisait ton style et ton indépendance. Mon ami tu voulais me filer ton édition rare de Madame Bovary, tu m'en avais parlé des dizaines de fois et chaque fois ça m'agaçait, tu devais le voir, c'était comme si tu ne comprenais pas que j'ai une idée de la valeur sans rapport avec le prix du livre, comme si tu avais voulu me remettre sur les rails d'une bourgeoisie qui n'est que ce qu'elle a, alors que toi et moi n'en avons rien à battre. J'y ai réfléchi, tu devais savoir ce que tu faisais, c'était simplement pour me dire que tu m'aimes, tu sais bien que je t'aime aussi, d'ailleurs j'avais dit merci pour te faire plaisir mais je n'en ai pas besoin, j'ai déjà Madame Bovary chez moi depuis longtemps, je la connais par cœur.  Heureusement tu n'as pas eu le temps de filer tes objets choisis à qui tu avais prévu, trois livres, deux tableaux peut-être, c'est là toute l'excentricité de ton testament non écrit, ça s'est passé autrement. Tu n'as rien eu à donner car tout était à prendre, et voilà le travail, j'ai pensé, ainsi se font les liquidations quand l'amitié ne veut rien dire du tout, et pas d'enfant à soi. Une fille ou un fils qu'est-ce que ça peut foutre, une Zazie aurait été pas mal pour ton Gabriel, ta doublure au cinoche que tu te fais dans ta littérature, mais qui tu serais avec cette môme, toi l'enfant éternel de ta mère ? J'ai appris que Beckett et sa mère c'était toute une histoire, elle s'est tourmentée pour lui, il a souffert par elle, ils s'aimaient trop, je me suis dit, mais il y a de la guerre aussi dans sa biographie. Je l'ai commencée par le dernier chapitre, comme si Beckett, le maitre de ton Gaby, allait déchiffrer les lignes de ta main durcie par l'arthrite, et j'ai lu ça p.880 "Les examens pratiqués à l'hôpital Pasteur ont révélé que Beckett était sérieusement sous-alimenté." Tu sais, je voulais te dire, tu n'es pas obligé de faire tout comme lui. Maigre comme jamais, on dirait bien en effet que tu es fini, comme tu l'écris, mais je peux quand même te le dire, même si ça ne changera rien, je sais que c'est la vie de mourir à la fin, mais je préfèrerais pas.

Tu te rappelles, il y a longtemps, la chanson qui nous faisait rigoler, la solitude ça n'existe pas, c'était pas mal vu cette histoire de télés et de radios qui assurent une présence. Dans ta Californie à 4000 par mois il y a des télés dans toutes les chambres, voilà, personne n'est seul. Tu n'allumes pas la télé, c'est con. Parmi tes amis il y a deux tendances, ceux qui ne viennent pas te voir parce que ça les emmerde, et ceux qui viennent te voir parce que c'est leur devoir. Avec ton étudiant préféré, on est venus pleins d'amitié et on s'est fait jeter par tes gardes du corps. Après ta rafale de  SMS vides aussi inquiétants que des bouteilles à la mer, on a voulu revenir au moins une fois parce que tu sais ça nous serre le cœur tout ça, mais j'ai cassé ma voiture en partant de Lyon. Was muss sein muss sein. Alors je t'écris, peut-être que tu me liras, peut-être pas et je me promène avec ton livre dans mon sac, il contient tous les autres et pourtant il ne pèse pas lourd, c'est pratique, et quand j'en lis des passages il m'arrive de m'amuser à t'entendre pour de vrai comme si on était attablés chez Angelo, comme avant. Mais avant c'est fini.

Tu habitais chez toi et voilà que soudain, problèmes de santé, absence d’un aidant, hospitalisation... les évènements imprévisibles jalonnent la vie, il a été décidé de te prendre une chambre, un séjour court pour commencer, qui deviendrait long jusqu'à ce que mort s'ensuive grâce à une solution d’accueil souple et modulable. Ça a été vite fait. Tu t'es retrouvé dans ce nouveau décor où le bonheur se mesure en baies vitrées et en musique d'ambiance et où la mort, comme tu l'affirmes toi aussi, épicurien par Montaigne et par provocation, n'existe pas du tout. Dans ton livre, tu présentes ça comme une sorte d'éthique de l'impossibilité technique, dans ce centre de loisirs où personne n'a lu ton livre, c'est pour des raisons de gestion commerciale et de prévention du stress en collectivité, qu'importe, c'est cool, la mort disparait grâce à l'arrivée de nouveaux vieux tout neufs, ici tout est fait pour la matière et l'étendue ad vitam æternam, mon ami on dirait bien que tu t'es pris du sursis en te laissant condamner à perpète.

Bref ça y est, tu y es, pas à l'orpea, à l'autre, c'est pareil, salons cosy au rez-de-chaussée et détresse dans les étages mais qui va se plaindre ici, les résidents encore vaillants redoublent de sourires et d'amabilités, on dirait qu'ils tiennent à continuer d'affirmer l'humanité à laquelle on peut prétendre tant qu'il y a de la vie. Et tu as vu, quelle chance, ton nouveau sweet home est à deux pas de ton appartement de la tour du milieu où tu avais construit tes murs de livres et de tableaux et disposé pour ton plaisir les photos de ta mère jeune, de toi adulte, et quelques cartes postales. Tu t'étais fait, au fil du temps et à force de ne jamais bouger, ton intérieur de célibataire selon tes goûts et tes amitiés, les deux toujours ensemble. Ici à l'hotel California c'est différent, rien n'est à toi. C'est plus simple, et tu verras, tu vas t'y faire de rien avoir du tout, ni pantalons ni chemise propre, ni amis en visite. On t'a bien accroché quelques-uns de tes tableaux mais ils ont perdu leur âme dans le transport, où est la différence, personne ne s'en est aperçu à part toi et moi et ton étudiant préféré, parce que nous savons que certaines choses, oui, ont une âme qu'on appelle hau, et préfèrent la perdre plutôt que de se laisser arracher à leur environnement. Pas grave. Cet accrochage bizarre adoucit au moins la culpabilité de ceux qui t'ont mis là. Tu connais le problème avec les attachements, quand tu aimes il faut partir.  

Toi qui n'as jamais pu déménager tu n'allais pas parier, au point où tu en es, sur un avenir meilleur ailleurs, non, ça se présentait comme un petit intermède, une villégiature pour ton bien et pour celui de tes êtres chers, ceux qui choisiront les fleurs et les lectures et feront diffuser la première Suite pour violoncelle, celle en sol majeur, que mon frère était venu jouer à l'enterrement de Philippe, mais pour toi ce sera ton CD des Suites par Tortelier, les moments plus forts que soi ne se jouent pas deux fois, et après tout, Tortelier tu aimes bien, c'est ta génération, on ne va pas se battre pour des interprétations. Tes êtres chers ne vont pas réfléchir aux interprétations non plus, c'est déjà assez de tout organiser, d'ailleurs tu ne discuteras pas, ils ont le dessus, tu n'es pas encore mort qu'ils te rappellent à l'ordre auquel tu n'as jamais cessé d'appartenir malgré ton poing levé, si génial, à la fin de ton dernier cours, devant un amphi plein à craquer, tu te souviens, les applaudissements ce jour là on les a entendus jusqu'au sommet des Alpes. Bon, maintenant c'est un autre temps, il faut se calmer, la décision était de raison, comme toujours quand il s'agit de trouver à chaque problème sa solution technique et à chaque système sa morale à deux balles, ainsi une raison que tu as acceptée, que faire d'autre, hein, mais avoue que le salon avec ses chaises roulantes et son programme d'activités variées, gym douce, atelier mémoire, chansons d'hier et d'aujourd'hui, jeux de société, tout ça colle mal avec tes activités les plus habituelles et les plus nécessaires, acheter les journaux en bas de chez toi, les lire au Centenaire en face de la fontaine des trois ordres, écrire ta page dans l'après-midi, boire un verre de rouge avec ton étudiant préféré, mais bon, tu n'es pas du genre à faire la gueule, parce que tu le sais, il faut mettre du cœur à la vie sociale pour s'intégrer dans l'établissement.

Ici on dirait que c'est souvent la fête, les ballons sont toujours suspendus dans le grand hall du rez-de-chaussée, quelle chance, il y a beaucoup d'anniversaires, autant que de résidents, à droite en entrant c'est le restaurant ouvert, style côte ouest, le piège à mouches, il y a des vases avec des vraies fleurs et des nappes en coton bien blanches et bien repassées, les repas ne sont pas des plateaux de cantine, pas des portions de prison ni des plats réchauffés mais des menus de haute qualité labellisés par l'un des meilleurs guides gastronomiques de France, pas Michelin, l'autre, mon ami rions un peu, le message, c'est que si tu manges bien tu vas bien. Tu as perdu des tonnes de kilos, c'est vrai, mais ce n'est pas que la bouffe est mauvaise, ça doit être un problème que tu as. Ta maladie peut-être ? Ou comme les bébés, le manque d'affection ? Ne crois pas que tu n'en mérites pas, entends comme le personnel est respectueux de ta personne, vous êtes tous une personne, toi aussi, une personne, un Senior même, car il n'y a pas de pauvres à l'hôtel California, il n'y a que des Seniors, le fric rend jeunes et beaux les vieillards les plus seuls, alors est-ce que tu kiffes cette ambiance de l'aisance? Et cette chambre du fond, où ça sent le pipi et d'autres choses encore, comme un vrai petit chez toi ?

"… le dégoût que j'ai de la sentimentalité, cœur sec, yeux secs, surtout penser à se protéger des larmes publiques, se servir de préférence de larmes artificielles, vite, du collyre ! " Tu écris ça, dans Ça va.

Alors d'accord, moi non plus je ne pleure pas. Mais je te jure, Arthur, que j'ai bien envie de tout péter. 

À part ça ça va. Ton étudiant préféré écrit de l'excellente poésie, tu sais ça ?

Allez, je t'embrasse. No.

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