La police tape dans le tas - témoignage du 21 Septembre

Mon ami et moi avons été agressés par des forces de police lors de la manifestation climat/gilets-jaunes du samedi 21 Septembre à Paris. Nous vous livrons ici le témoignage de notre journée complète.

Samedi 21 Septembre 2019.

8h45. Sortie place de la madeleine. À peine posons-nous un pied hors de la bouche de métro que deux agents des forces de l’ordre (FO) nous interpellent et nous somment de leur montrer l’intérieur de nos sacs. Peu surpris du dispositif, nous nous exécutons, espérant pouvoir participer à cette journée de manifestations. Une fois ce premier barrage franchi, nous nous dirigeons vers un café de la place, où quelques personnes semblent attendre le début de la manifestation (interdite [1]). À peine arrivés sur le trottoir de ce café, deux jeunes FO nous demandent de montrer à nouveau l’intérieur de nos sacs. Nous leur expliquons que nous l’avons déjà montré à deux de leurs collègues devant le métro, mais peu leur importe, leurs ordres sont leurs ordres. Nous recommençons donc à vider nos sacs, cependant l’un deux repère un petit sac de congélation contenant un masque de papier anti-pollution blanc. Immédiatement, il prend le sachet et nous indique que tout dispositif pouvant servir à dissimuler son visage est interdit. Or, dans ce sac, il y a également des bouchons d’oreilles ainsi qu’une paire de gants en nitrile transparents, nous demandons donc à les récupérer, puisqu’ils ne pourront pas servir à dissimuler nos visages. Après une courte hésitation, les deux jeunes FO se tournent vers leur chef pour lui demander ce qu’ils doivent faire. Celui-ci nous regarde avec mépris et assène de façon assez agressive qu’ils garderont tout ce qu’il y a dans ce sac. Nous protestons immédiatement contre cette décision injuste, tentons de rappeler aux jeunes FO qu’ils sont dans le même bateau que nous. En réponse nous entendons leur chef « vous n’êtes pas contents ? si vous continuez c’est la garde à vue direct ». L’heure de la manifestation n’avait même pas encore été atteinte que déjà nous étions fouillés deux fois, une partie de notre matériel servant à se protéger des effets nocifs des gaz lacrymogènes ou des grenades de désencerclement confisquée. Cependant, loin de nous décourager, nous décidons d’aller prendre notre petit déjeuner de l’autre côté du trottoir, où quelques rayons de soleil commencent à réchauffer la place. Pour la boutade, nous faisons mine de demander l’autorisation aux deux jeunes FO, qui nous répondent que nous pouvons y aller. Peu dupes de la communication interne entre FO, nous n’avons pas été surpris non plus lorsque, arrivés sur la place et à la première bouchée croquée dans notre croissant, un nouveau FO est venu nous demander subtilement si nous avions une carte de presse. N’étant pas journalistes nous lui répondons par la négative ce qui lui laissa l’opportunité de nous annoncer que nous n’avions rien à faire sur la place, seuls les journalistes avaient le droit de s’y installer. Nous avions l’impression d’être dans les 12 travaux d’Astérix, quand ils sont renvoyés par tous les personnels de l’administration. Nous continuons donc à prendre notre maigre petit déjeuner en déambulant sur la place et ses alentours. Vers 9h30, de l’autre côté de la place nous entendons une première détonation (il s’agissait d’un pistolet servant d’avertisseur de sommation) puis nous voyons une centaine de personnes se diriger vers la rue Tronchet. Nous les rejoignons, heureux de les voir enfin arriver. C’était sans compter les « Dispersez-vous » incessants d’une FO et des sommations au pistolet qui suivirent. C’est à ce moment que nous voyons un vieil homme [2] se faire emmener par environ six FO, dont les deux jeunes qui nous avaient contrôlés. Nous sommes en colère mais impuissants pour empêcher ce vieil homme de se faire embarquer, le dispositif policier étant excessivement disproportionné. Le FO qui criait « dispersez-vous » demande alors dans son talkie-walkie de faire dégager la foule en « ratissant » les manifestant dans la rue « Tronchet ». Cet épisode ne sera que le premier de cette matinée, puisque dès que la manifestation (rendue « sauvage » [3] par le traitement qui lui fut assigné) réussissait à se reformer, les FO intervenaient et dispersaient les manifestants avec gazs lacrymogènes, intimidations, interpellations. Ils allèrent jusqu’à pousser les manifestants dans la gare Saint-Lazare [4] au milieu des voyageurs ahuris. Les tentatives de manifestations du matin ont aboutit dans de nombreux lieux de Paris notamment sur les Champs-Élysées, et ce malgré un dispositif policier gigantesque.

La convergence des luttes entre écologistes et gilets jaunes aura finalement lieu lors de la manifestation de l’après-midi, 14h30, au départ du jardin du Luxembourg par le Boulevard Saint-Michel.

Fatigués, nous avons attendu le départ à l’ombre des arbres, face à la fontaine de la place Edmond Rostand et proche du début de la rue Médicis. Là, des gilets jaunes invisibilisés, d’autres portant leur gilet, des manifestants de tout âge, joyeux. Rue de Médicis des camions de police qui bloquaient déjà la rue quelques centaines de mètres au loin se sont avancés jusqu’à la hauteur des manifestants qui attendaient le départ de la marche en dansant et chantant. Le cortège se mit à avancer le long du boulevard Saint-Michel en longeant le jardin du Luxembourg.

Dense, la foule avançait d’un pas décidé, scandant des slogans, chantant, exhibant des œuvres en papier mâché ou jouant de la musique et tapant dans ses mains. Le cortège était uni, soudé. Jusqu’au croisement avec la rue Michelet, environ 15 minutes après le départ de la marche. Des policiers (ou gendarmes ?) barraient l’arrière de cette petite rue (croisement avec l’avenue de l’Observatoire). En dépassant le croisement nous voyons une poubelle enflammée. Nous continuons. Mais à ce moment là, le cortège qui arriva à la hauteur de la poubelle et des policiers se mit à ralentir et à se stopper. La crainte se lisait dans les regards des manifestants, la plupart semble-t-il peu habitués à un tel dispositif policier et arrivant devant un motif qui pouvaient déclencher à coup sûr une riposte des FO. Le cortège était prêt à se scinder en deux, les FO à s’engouffrer dans la brèche, nasser tous les manifestants qui se trouveraient après le carrefour. C’est alors que les manifestants qui avaient dépassés la rue Michelet demandèrent à s’arrêter pour attendre les autres manifestants encore derrière la poubelle en feu. Les encouragements à se rejoindre s’élevèrent des deux côtés de la rue et le cortège se reforma. Après ce moment, une forme de soulagement nous empara, nous n’avions pas été divisé, nous pouvions continuer, ensembles, tous ensembles. Quelques minutes plus tard, environ 5 minutes probablement (soit environ 20 minutes seulement après le début de la manifestation), nous avions dépassé l’abri bus aux vitres cassées et la devanture de la banque, symbole du capitaliste, peinturée et caillassée. C’est au niveau de la place Ernest Denis que la situation redevint tendue. Les manifestants devant nous firent subitement demi-tour. La foule étant dense et le cortège assez étendu devant nous, nous ne pouvions voir ce qui se passait plus en avant. Les manifestants près de nous faisaient marche arrière de plus en plus rapidement face à un mouvement de foule qui venait de plus loin. Un peu habitués à cette situation nous avons commencé par essayer de calmer les gens autour de nous en leur demandant de ne pas courir, de rester calme mais nous avons évidemment également fait demi-tour et suivi le mouvement. Le nombre de manifestants qui fuyait grandissait. À ce moment, nous avons essayé de presser le pas tant bien que mal en gardant notre calme, mais il était impossible d’avancer tellement la foule était dense. En arrivant au niveau de la façade ensoleillée de la banque, nous voyions les arbres du jardin des explorateurs sur notre gauche, « c’est une bien belle journée pour manifester » pensions-nous. Puis, des coups violents s’abattirent sur l’arrière de nos têtes. Surpris mais comprenant rapidement ce qui venait de se passer, nous levions les mains en signe d’apaisement et tentions de nous retrouver tous deux du regard. Une deuxième pluie de coups s’écrasa avec force sur nos crânes, nous sentions la présence des FO derrière nous, sur les côtés. Ne sachant plus vraiment quoi faire pour nous soustraire à leur déchaînement nous nous protégions tant bien que mal la tête avec nos mains, qui encaissairent alors d’autres coups. Tous nos efforts étaient voués à ne pas tomber, ne pas s’effondrer dans les débris de verre, écrasés par la foule. L’une avait l’impression que tout était au ralenti autour d’elle, les sons arrivant à ses oreilles comme enveloppés dans un coton épais. L’autre entendait un « biiiip » sourd résonner toujours plus fort à chaque coup de tonfa (matraque). Nous avons aperçu une personne tomber sur notre droite, et osions à peine nous retourner de peur de prendre un autre coup. La vue d’autres manifestants se baissant pour la secourir nous donna assez de force pour continuer à avancer et fuir le danger. Après quelques instants il n’y eu plus de coups et nous nous retrouvons. Nous n’avions pas été séparés, reculant toujours jusqu’à arriver au croisement avec la rue Michelet. Nous découvrîmes alors le sang qui coulait de nos crânes. L’un de nous cria « Medic ! », les personnes au regard halluciné voyant un visage ensanglanté se poussèrent pour nous laisser un chemin salutaire vers ces anges des manifestations que sont les « Street Medics ». Nous avons été rapidement pris en charge et amené aux pompiers qui se trouvaient bien fortuitement dans l’avenue de l’Observatoire. Ils nous ont assis sous l’ombre des arbres, soigné et nettoyé. Au final une quinzaine de personnes se retrouvèrent blessées, la tête fracassée par les coups répétés des matraques des FO ou encore éjectés par les boucliers puis gazés à bout portant par une substance qui paralyse, provoque des crampes et des crises d’angoisses incontrôlables [5]. Dans ces personnes [6] il y avait des jeunes, filles et garçons venus manifester pour plus de justice et dans l’urgence climatique, conscient de la folie de ce système qui les mènent vers un avenir que l’on ne peut qualifier de vivable. Pour plusieurs d’entre nous, c’était la première fois que nous subissions une telle violence policière. Il y avait aussi avec nous des personnes plus âgées, que le système n’a pas réussi à soumettre après des années de luttes. Nous ne remercierons jamais assez ceux qui nous ont secourus, les bénévoles qui pallient la dégradation des services publics de santé, les pompiers, le personnel soignant de l’Hôpital Cochin (en grève !) qui nous a reçu avec douceur et soutien. Nous nous en sortons avec deux points de suture sur le devant du crâne, des œdèmes qui viennent défigurer le visage pour quelques jours pour l’un, et des coups blessant la tête, le bras et la main pour l’autre.

[1] Cette manifestation, appel de convergence entre Gilets Jaunes et militants écologistes https://cerveauxnondisponibles.net/…/21-septembre-le-temps…/, a été déclarée puis interdite par la préfecture. Les organisateurs, jugeant l’interdiction illégitime et liberticide, ont appelé à maintenir la manifestation.
[2] Vous pouvez voir le vieil homme se faire emmener sur cette vidéo https://www.facebook.com/watch/?v=557494728340486.
[3] Une manifestation « sauvage » ou « libre » n’a pas de parcours prévu à l’avance, et n’est pas autorisée.
[4] https://youtu.be/Gihbzr6-aXU
[5] Plusieurs vidéos montrent la charge que nous avons subi. Celle-ci, à partir de 40 secondes : https://youtu.be/HXTw0b9bs6c. Celle-ci, de plus loin, à partir de 10:45 https://youtu.be/KtuEIqvzlrY?t=643.
[6] Voir ces deux témoignages de personnes qui ont été secourues en même temps que nous et ont subi la même charge
https://www.facebook.com/cerveauxnondisponibles/posts/2396869463745258
https://twitter.com/papanarchiste/status/1175796993341448197

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