Institutions culturelles et Entreprises : Ne pas céder à la facilité

Ministre transparent, lenteur et critique des nominations des directeurs.rices d’institution, mouvements sociaux tenaces et plurisectoriels, le secteur culturel français glisse lentement mais sûrement vers une crise profonde qui tient autant de la considération politico-économique actuelle de la Culture que d’une débâcle structurelle alimentée par la première.

Ministre transparent, lenteur et critique des nominations des directeurs.rices d’institution, mouvements sociaux tenaces et plurisectoriels - BNF, Radio France, Paris Musée -, le secteur culturel français glisse lentement mais sûrement vers une crise profonde qui tient autant de la considération politico-économique actuelle de la Culture - ou de l’Industrie Culturelle et Créative (1) - que d’une débâcle structurelle alimentée par la première. A défaut d’une véritable politique culturelle du XXIe siècle (2), le politique a préféré détourner le débat est l’organiser autour de l’enjeu, non moins crucial du financement des institutions. 
Concomitantes avec le développement du mécénat en France,  une vingtaine d’années ont suffi à modifier en profondeur les structures de financements des lieux de Culture français. Au-delà même du seul dispositif fiscal de la loi Aillagon - suivi cinq ans plus tard par la loi sur les Fonds de dotation -, les établissements publics ont dû composer avec le secteur privé afin de diversifier leurs ressources, optimiser leur rentabilité, comprimer leurs dépenses (3). Ce mouvement s’est traduit par l’apparition de service de mécénat et partenariats - aujourd’hui développement économique - mais aussi d'événementiel et surtout de location d’espace. 

C’est dans ce contexte et par intérêt autant professionnel que personnel que je suis tombé sur l’article Événementiel : marques et lieux culturels peuvent-ils vraiment s’entendre ? (4) publié le 31 janvier 2020 sur le site du média “mutant” L’ADN. Construit autour d’une interview de Nicolas Laugero Lasserre, collectionneur et entrepreneur de l’art : l’interview laisse pantois sinon atterré. 
Entre verbatims chocs et exemples ambigus, le propos est limpide : les lieux culturels ont besoin de financement, ouvrons les - y compris leur programmation - aux marques que cela soit pour des événements purement privés ou “partagés” . 
Je laisse chacun juge de mon interprétation de l’article, mais le fond n’en n’est pas moins perturbant : oui, les lieux culturels ont besoin de plus de modularité - l’art étant de plus en plus considéré comme une expérience, il devient nécessaire de construire des programmations pluridisciplinaires et les structures qui les permettent - ; oui, il est nécessaire pour chaque lieu (à défaut d’intervention des pouvoirs publics)  d’établir une stratégie de financement en fonction de ses points forts, son histoire et ses faiblesses ; mais non, face à la concurrence mise en oeuvre par les marques et entreprises, les institutions culturelles n’ont ni intérêt ni besoin d’ouvrir des pans entiers de leur programmation pour soutenir leur coeur de métier à savoir justement la programmation culturelle ! 
La situation que l’on connaît actuellement n’est pas un hasard : après les années de structuration puis de maturation, le secteur du mécénat connaît aujourd’hui une vraie remise en question qui se manifeste autant dans la sphère publique (5) que politique (6). Comme dans tout marché, la raréfaction des dotations publiques a multiplié les besoins des acteurs du champ culturel et donc a conduit à une saturation de la demande en mécénat. Simultanément, l’offre s’est repliée sur elle-même : bénéficiant dans un premier temps de gains en termes d’image en plus des avantages financiers, les entreprises se sont progressivement tournées vers les outils permettant de mener des politiques de mécénat en interne, les fondations d’entreprise et les fonds de dotation. Demande croissante et offre de plus en plus rare ne font pas bon ménage ; dans la course aux ressources propres, les entreprises détiennent désormais un avantage structurel sur les lieux d’Art et de Culture : le capital financier. On comprend mieux alors comment des personnalités comme Nicolas Laugero Lasserre peuvent promouvoir la mainmise toujours plus forte du secteur privé sur le secteur culturel (7)

Pourtant, il existe une autre voie. Comme je le mentionnais au début de ce billet, les binômes Art/Culture et Marque/Entreprise ne sont pas irréconciliable, ni voués à maintenir un rapport de domination perpétuel : Art et entreprise partage une longue histoire faite de relations complexes, d’influence mutuelle et de projets aussi réussis que surprenants : des peinture de feu d’Yves Klein grâce à GDF, au logo de Chupa Chups de Dali en passant par les 4 couleurs Bic de Saadane Afif (8).
Ces exemples permettent une nouvelle réflexion, qui, loin de l’étatisme caractéristique de l’ère Jack Lang et du laisser-faire institué par la loi Aillagon,  se base sur la logique économique, la plus rationnelle possible : quels sont les points forts des institutions culturelles (outre leurs bâtiments) ? Que cherchent les marques et entreprises chez ces dernières, outre une niche fiscale, qu’elles ne peuvent produire elle-même ? 

La réponse à cette question se trouve, à mon avis, dans le coeur même de ce qui est discuté dans l’interview de Nicolas Laugero Lacharrière : la programmation et par extension, l’expertise des institutions en matière artistique et culturelle. Chaque lieu est identifiable en fonction des projets qu’il porte  ; de sa direction et plus généralement de son positionnement. Ce ne sera pas le même théâtre qui sera présenté au T2G à Gennevilliers qu’au Théâtre du Châtelet ; pas la même création plastique au Centre Pompidou et au Palais de Tokyo, etc. L’unicité du lieu malgré des disciplines partagées (en plus de leur reconnaissance sur le plan international ou national) est spécifiquement ce que les entreprises viennent chercher - en plus d’une légitimation de leurs actions marketing - par leur biais ou de politique de mécénat ou de privatisation. Les marques et entreprises y voient l’opportunité de fédérer leurs stakeholders (employé, prospects, prestataires, etc.) autour d’une communauté de valeurs, reflet de l’institution culturelle dans laquelle les événements prennent place. 

Ce mouvement des entreprises vers le culturel devrait, à mon avis être contrebalancé par un geste inverse emmenant les institutions au sein des entreprises. A la lisière de l'ensemble des problématiques qui traversent la Culture - démocratisation des publics, renouvellement des financements, etc. -, les institutions culturelles auraient intérêt à valoriser leur expertise artistique afin d’inventer des dispositifs mobilisant la création au sein même des entreprises. Ces derniers pourraient apporter des réponses ou contribuer à de nouvelles synergies, sans forcément rentrer dans un rapport purement utilitariste. Les lieux de Culture deviendraient ainsi des médiateurs ou des “intermédiateurs” sur le modèle des “Nouveaux Commanditaire” (9) permettant à la création de se répandre dans l’ensemble de la société, voir opposer à la privatisation de la société, l’ouverture de l’art à l’entreprise. 

Dans une période marquée par le développement d’une nouvelle conception de l’entreprise, plus sociale et dont l’objectif n’est pas d’engranger le plus de bénéfice possible (10), les lieux de Culture peuvent faire que leur coeur de métier, l’art est une ressource pour aborder les bouleversements majeurs de demain, qu’ils soient économiques, écologiques ou sociaux. 

Si la valeur financière s’efface, serait-ce l’art le seul vrai capital ?  

Joseph Beuys - Kunst = KAPITAL (10/20), 1979 © http://artsdocuments.blogspot.com/ Joseph Beuys - Kunst = KAPITAL (10/20), 1979 © http://artsdocuments.blogspot.com/

 

(1) Rapport EY 2017
(2) N’en déplaise à Guillaume Cerutti, auteur de “Pour une politique culturelle du XXIème siècle”, recueil de mesures partielles, oubliant la vision stratégique et profondément politique de la Culture. 
(3) Loin de vouloir être dogmatique dans mon propos, il existe à mon avis des synergies possibles entre le monde de la Culture (principalement public) et les entreprises, cela a été l’occasion à de nombreuses reprises et cela continuera de l’être. De nombreuses pistes de réflexion existent déjà et feront l’objet d’autre billet, mon objectif ici est simplement de porter une réflexion sur le comment, non sur le pourquoi.
(4) https://www.ladn.eu/mondes-creatifs/evenementiel-marques-lieux-culturels/?utm_source=newsletter_ladn&utm_medium=email&utm_campaign=news_ladn&utm_content=20200131 Consulté le 31/01/20
(5) L’élan de générosité post-incendie de Notre-Dame s’est rapidement mué en nuée de critique envers les avantages fiscaux qu'allaient toucher les mécènes, qui ont ensuite annoncé qu’ils renonçaient à ce droit. 
(6) Malgré les protestations de l’ADMICAL (association de développement du mécénat en France) et de certains lieux de culture de premier plan, la loi de finances 2020 a été adoptée avec une baisse des avantages fiscaux (au-delà de 2 millions d’euro de don, la réduction d'impôt passe à 40% au lieu de 60%).
(7) A ce titre, le Fluctuart - Centre d’art urbain créer à partir de la collection de N. Laugero Lasserre pose tout autant de questions. L'émoi suscité par le vol des mosaïques d’Invader, les oeuvres performances de Banksy ont consacré l’art urbain comme art de l’ici et maintenant, irrévérencieux et volontairement hors marché, ainsi pourquoi faire entrer l’art urbain dans une institution (même gratuite) surtout si la moitié de sa programmation est dictée par des événements (des mauvaises langues diront sûrement la valorisation financière d’une collection) ?
(8) https://www.lafayetteanticipations.com/fr/oeuvre/noir-cest-noir-au-hasard-balthazar-faux-semblant
(9) http://www.nouveauxcommanditaires.eu/
(10) A ce sujet là, voir les initiatives menées par la MAIF, la CAMIF, Danone, ...

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