NOL5

Abonné·e de Mediapart

2 Billets

0 Édition

Billet de blog 4 janvier 2026

NOL5

Abonné·e de Mediapart

1er janvier 2025

NOL5

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

L’idée de ce journal est ancienne. Depuis des années je suis un lecteur assidu de la presse, un auditeur quotidien de la radio. Je suis un passionné du droit. Mes lectures, mon temps passé à réfléchir à notre société, m’inspirent souvent pour mes réquisitoires. Un magistrat, et surtout un parquetier, a le devoir de connaître le monde et d’être curieux de lui. L’observer, le comprendre, le deviner, est une nécessité aussi urgente que pour le politicien, peut-être même davantage. L’objet de ce journal public, est de témoigner de celà. 

J’ai observé, et j’observe hélas de plus en plus, un désintérêt manifeste de mes collègues pour ces questions. Elles sont pourtant au cœur de nos fonctions. La méconnaissance est la matrice de l’injustice. Ceci est vrai pour le droit et son application quotidienne, ceci est également vrai - et trop souvent oublié - pour la connaissance du monde. 

Je parle de connaissance du monde. Nous avons, pour le concours d’entrée à l’école nationale de magistrature, une épreuve qui a été centrale “connaissance et compréhension du monde contemporain”. Cette épreuve, cardinale, essentielle même, est rabotée années après années au profit d’autres, plus techniques, ou d’exercices creux. Veux t-on recruter des magistrats ou veut-on recruter des juristes ? La fonction et la robe ne se contentent pas de certifier un connaisseur. Elles n’adoubent pas qu’un technicien. Elles célèbrent l’idée inouïe de justice. Les vides, les collègues incurieux et routiniers, ne la méritent pas. Quarante années de fonctions doivent attiser un feu encore plus vif que celui des premières semaines. Chaque débat de société, chaque mouvement politique, critique d’arts, proposition de loi, chaque urgence, chaque célébration, chaque drame, doit raisonner comme un écho profond. Ce doit être un doute juste, une passion constante, immodérée, pour le monde. La justice est à ce prix, elle en gagnera en justesse et en cohérence. Comme Gramsci, “je hais les indifférents”, surtout lorsqu’ils sont juges. Ils n’en n’ont pas le droit. 

Je dirai plus tard précisément d’où je viens. Il n’est pas nécessaire à cette heure que le lecteur le sache. Je ne suis pas nouveau, je ne suis pas ancien, et je dirai, pour définir ici mon dialogue, que j’ai une révolte sincère et saine en moi pour la France. Je m’en fais une représentation idéale et je cherche à la comprendre au détail. On dit beaucoup qu’elle est vieille, je lis parfois qu’elle déchoit, et je m’insurge devant ce nihilisme idiot, qui est un échec mortel de la pensée. J’aurai certainement quelques lignes supplémentaires sur mon idée de la France. C’est un sujet primordial que les politiciens de tous bords galvaudent, en la réduisant à son histoire, à son industrie ou à son rayonnement, limitant ainsi la nation de Renan à son rang dans la compétition mondiale qui nous est imposée. Je crois - mais il faut l’avoir vue et l’avoir touchée pour le comprendre - je crois que la France est avant tout une terre. Je ne parle pas de terrain, de frontière ou de superficie. Je parle de terre, minérale, humide, florale, sèche. Je parle d’horizons et de reliefs, de routes et de bosquets, d’arbres et de grès rouges ou jaunes, je parle de ces terres qui façonent la vue et le touché de ceux qui l’habitent au présent. C’est ici que la France commence. Bien avant son histoire ou sa langue, bien avant le Louvre et Jeanne D’Arc, il y a la terre qui nous à fait et où l’on est.

Procureur en son sein, je mesure peu à peu l'injustice qui l’assaille, et c’est depuis cette place que je m’exprime donc. Je n’ai pas d’autres prétentions que cette parole publique relative.

Enfin, le dernier point de ce premier billet - qui est écrit d’un trait - est dédié à mon ignorance. Pour que vous compreniez qui vous écrit, il faut que vous sachiez bien que ni mes fonctions, ni les milliers d’heures passées à l’exercer, ne m’ont permis de savoir définir la justice. J’ai lu les grands philosophes sur le sujet, les grands avocats et les grands magistrats. Penseurs et exécutants. Théoriciens et praticiens. Aucun ne m’a paru viser juste, cadrer au centimètre, présenter la chose sans biais mortel. La justice est un principe inachevé, la comprendre c’est la trahir. Il faut la saisir fugacement, être à l'affût pour la tenir au détour d’une longue interrogation. Il faut la voir loin de soi et la pénétrer au plus profond, sentir surtout qu’elle n’est pas nous, qu’elle est sur nous, à travers nous, et que nous sommes, magistrats, non pas ses ordonnateurs, mais ses joyeux outils. 

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.