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Billet de blog 10 janvier 2026

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Trump et sa morale - La force et les paillassons

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4 - 10 janvier 2025

Je m’interroge et m’inquiète de ce coup d'État porté par Trump au Vénézuela. Le fantasme et la menace vulgaire, jusqu’alors singulièrement rassurantes pour moi qui n’y voyait que les agitations d’un homme qui meurt, trouvent ici une application réelle. La frontière a été franchie à double titre; celle du Vénézuela et celle du réel. Dans la foulée, l’affirmation d’une installation pétrolière américaine. 

Non pas qu’un dictateur m’émeuve. Encore moins sa chute. Mais l’ordre de la force m'effraie. Je ne crois pas que l’on puisse y voir l’affrontement d’une idéologie contre une autre. Les ressorts de cette intervention me paraissent essentiellement géopolitiques et je pense, comme beaucoup d’autres profanes, que les Etats-Unis poursuivent ainsi la voracité écocidaire de leur puissance.  

Mon inquiétude principale est située au-delà de ces questions complexes. Je m’inquiète de la légitimation de cette intervention. Elle est, si ce n’est grossière, nulle sur le plan juridique. On peut travestir à souhait les concepts de légitime défense, de sécurité nationale, voire, comme celà a pu être déclamé, justifier l’intervention par la libération du peuple vénézuélien, mais rien ne permettait cette attaque selon le fragile ordonnancement juridique du monde. Et aucun juge ne peut sanctionner cette violation. Une fois de plus, nous voilà condamnés à observer ce délit mondial. Cette assurance fielleuse de Trump, méprisante du peuple, sûre de son succès, sorte de tropisme torve et triomphateur, cette attitude gloutonne emporte tout. Son discours cauteleux, si manifestement tordu qu’il en devient un instrument de langage du pouvoir, n’est plus une dissimulation de la vérité. C’est une méthode qui mène progressivement la force en substitution de la justice. 

Voilà la crainte de fond. Le muscle écrase, il enfle et frappe sans que la raison du geste ne soit un sujet.Trump débute sa conférence de presse en se félicitant de l’efficacité de l’opération. Il y passe en fait l’essentiel de sa déclaration. Cette fascination du muscle occulte le reste. La force est exposée pour elle-même, sa légitimité ne dépend plus de la loi mais de son intensité. Il est vrai que le concours de bites auquel nous assistions depuis dix ans dans toutes les sphères de la politique pouvait nous y préparer. Mais comprendre désormais que, de part et d’autre du pacifique, deux croulants testostéronés ont décidé de mépriser tout ce qui prospère en dehors de la brutalité, me désespère. 

J’ai toutefois en tête une idée d’Olivier Hamant, soit dans la Troisième voie du vivant soit dans un entretien podcast que j’ai écouté. Il y développe l’idée selon laquelle les organismes en déclin se manifestent avec une exceptionnelle vigueur dans les derniers moments de leur existence. Un voisin arboriculteur m’avait dit la même chose à propos des arbres fruitiers; aux dernières années, ils donnent énormément de fruits. Je ne suis pas certain que Trump ait quelque chose à nous offrir de comparable à l’abricot ou à la mandarine - sauf à comparer son ignoble teint à celui d’une orange - mais peut-être qu’il s’agit d’une analyse intéressante. Le regain de violence et de brutalité, l’affirmation outrageuse de la cupidité au détriment du reste serait, au fond, le signe le plus probant de l’inéluctable effondrement du monde écocidaire. 

Lorsque l’on oppose la violation de l’article 2(4) de la Charte des Nations unies à Trump, ce dernier répond qu’il n’a que faire du droit international et que sa limite est sa “propre moralité”. En a-t-il une ? Est-elle propre ? De nombreux précédents nous interrogent sur ces points. Mais l'élément le plus significatif qu’il faut tirer de cette phrase est finalement le fait Trump met sur le même plan droit et morale. Et pire, droit et propre moralité. Autrement dit, c’est enlever au droit sa légitimité et réduire la morale à la volonté de Trump. Une sorte de droit sans procédure (procedere, aller vers), une justice sue, qui n’est pas construite, et qui s’impose par la force puisqu’elle ne le peut par le droit qu'elle nie. L'arbitraire du fort. 

Sur la réaction de nos dirigeants, et en particulier d’Emmanuel Macron, je ne saurai que renvoyer à la  Rhétorique du paillasson théorisée par Fabien Escalona dans son billet du 4 janvier dernier. Il n’y a rien à ajouter à cette lecture. Nos dirigeants se vautrent dans une soumission indigne, sans mesurer que cette posture de perpétuel humilié les affaiblit sans cesse davantage. La force de nos vieux pays, comme dirait l’autre, réside pour partie dans la parole qu’ils portent sur la scène internationale. Renoncer, y compris dans le texte, à son indépendance, est une faute grave et une abdication. 

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