Smaïl Goumeziane, fils de Novembre

« Du torrent de larmes faisons un lac de paix ». Hommage à Smaïl Goumeziane, économiste, historien, homme politique… décédé le 4 janvier. Par Jérôme Carassou, Michel Carassou et Marie Magnan pour les éd. Non Lieu ; Bernard Dreano, Ghazi Hidouci et Gustave Massiah pour l’AITEC et le CEDETIM.

« Du torrent de larmes faisons un lac de paix », ainsi introduisait-il en 2007 le premier numéro de la revue Altermed. La Méditerranée autrement, voulant poser « un cadre de réflexion et de dialogue […] avec le souci de construire une aire porteuse de libertés et de respect pour tous ses peuples dans une communauté de destin ».

Ces mots résument parfaitement les convictions qui animaient Smaïl Goumeziane, fondées sur la tolérance et la bienveillance. Économiste, professeur, historien, homme politique… Smaïl Goumeziane est décédé le 4 janvier dernier des suites d’un cancer. On se souvient en Algérie du ministre du Commerce intègre qu'il fut pendant la brève parenthèse démocratique dans l’histoire du pays. Exilé en France depuis 1994, il fut professeur à Paris-Dauphine ; il se fit connaître par ses articles et ses ouvrages ainsi que par son engagement dans le mouvement associatif. Cependant il retournait régulièrement en Algérie pour donner des conférences.

Dans Fils de Novembre, un livre paru en 2004 à l’occasion du cinquantenaire de l’insurrection de Novembre 1954, il avait retracé son parcours d’enfant de l’émigration. Né en Kabylie, il était venu en France avec ses parents à l’âge de 5 ans. Fils de Novembre, il l’était pour avoir vécu la guerre d’Algérie à travers la presse dont il faisait la lecture à son père illettré. Aussitôt son baccalauréat obtenu, en 1966, il retournait au « bled », persuadé que l’on avait besoin de lui dans la bataille du développement.

 Après avoir acquis une solide formation supérieure en économie, il a occupé diverses fonctions dans l’administration algérienne, avant d’assurer la direction de deux entreprises agroalimentaires. Politiquement, il était et resterait proche de Hocine Aït Ahmed, le fondateur du Front des forces socialistes. En septembre 1989, sa réputation de démocrate et ses qualités de gestionnaire et de négociateur lui valurent d’être appelé par Mouloud Hamrouche pour entrer dans son gouvernement comme ministre du Commerce. Ce gouvernement réformateur fut très vite en butte à l’hostilité des conservateurs — les généraux de l’armée algérienne que l’on désignerait bientôt comme les « janviéristes » —, qui finiraient par obtenir la démission de Hamrouche en juin 1991.

 Lors d’un entretien accordé à El Watan en 2005, Smaïl Goumeziane livrait son sentiment sur cette interruption brutale des réformes : « On est, en principe, rarement ministre à vie. Ce qui était important, en ce soir du 4 juin 1991, c’était le sort réservé aux réformes démocratiques. On sait ce qu’il en est advenu. Je n’ai pas tout de suite songé à partir à l’étranger. Jusqu’à décembre 1991, je me suis engagé comme candidat dans le processus des législatives. Suite à son interruption en janvier 1992, j’ai jugé plus utile de me consacrer à des travaux de recherche universitaire sur l’évolution de l’économie algérienne depuis 1962. »

Après l’assassinat de Mohamed Boudiaf et le début d’une période de terreur, se sentant menacé, Smaïl Goumeziane prenait le chemin de l’exil.

 En France, depuis peu docteur en sciences économiques, il enseigne à l’université de Paris-Dauphine l’économie du développement. Dans le même temps, il est engagé dans le mouvement associatif et dans l’économie sociale et solidaire ; à la fin des années 1990, il anime une maison d’association, Halages, à l’Île-Saint-Denis. Il participe activement aux travaux de l’AITEC (Association Internationale des Techniciens, Experts et Chercheurs) et du CEDETIM (Centre d'études et d'initiatives de solidarité internationale), apportant son énergie et son expertise aux mobilisations pour une transition sociale, écologique et démocratique. Il contribue notamment sur la dette, le financement du développement, les rapports entre société civile et politique nationale de développement, les rapports entre religion, démocratie et libertés au Maghreb. Il présente et met en discussion ses livres, notamment Le Pouvoir des rentiers, histoire de la rente et des rentiers des origines à nos jours (éditions Paris-Méditerranée, 2003).

 Mais il demeure « fils de novembre » et entend poursuivre son combat pour la démocratie en Algérie. Son arme à lui, c’est le travail de recherche et il se consacre spécialement à l’économie et aux conditions de la vie politique algérienne. Il n'est pas étonnant que son premier livre publié en France s’intitule Le Mal algérien (Fayard, 1994) ; il y analyse les tares du système : l’absence de démocratie, la confiscation de la rente pétrolière par une poignée de généraux, l’économie enlisée dans la monoproduction des hydrocarbures. Autant de sujets sur lesquels il reviendra dans ses ouvrages suivants.

 Cependant, si la science économique est une clé essentielle pour comprendre le système algérien, elle ne suffit pas dès lors que l'on entend proposer des solutions pour en sortir. Smaïl Goumeziane est persuadé que l'Algérie, dans toutes ses composantes, ne retrouvera le chemin de la liberté que si les Algériens se réapproprient la totalité de leur patrimoine historique, berbéro-arabe et musulman, et plus largement méditerranéen. L'économiste se fait donc historien et il publie en 2011 une volumineuse synthèse, Algérie. L'histoire en héritage (Non Lieu/Edif 2000). Avant cela, il consacra un essai au savant arabe du xive siècle, Ibn Khaldoun (Non Lieu/Edif 2000, 2006), ouvrage qui connut une large diffusion dans les trois pays d'Afrique du Nord. Parmi les multiples apports aux sciences humaines du génie maghrébin, il mettait en exergue la notion de bonne gouvernance dont il aurait souhaité un meilleur usage dans le monde d'aujourd'hui.

 Ses livres les plus récents traduisent son souci constant de proposer des solutions justes et équilibrées aux interrogations du moment. Il écrit L'islam n'est pas coupable (Non Lieu/Edif 2000, 2016), en réponse à ceux qui se complaisent dans un amalgame entre la religion musulmane et l’islamisme politique. Enfin, Quelles Transitions pour l'Algérie ?, qui vient de sortir en libraire, tire les premières leçons du grand mouvement populaire et se termine sur cette question brûlante : « Que peut-on attendre aujourd'hui alors que la crise sanitaire a brutalement cassé le hirak dans son élan et favorisé sa répression ? » Lui, bien sûr, souhaitait une transition en douceur vers un régime démocratique. Jusqu'à son dernier souffle, humaniste accompli et combattant pour un monde plus juste, Smaïl Goumeziane aura été un fils de Novembre.

                                              Jérôme Carassou, Michel Carassou, Marie Magnan, Bernard Dreano, Ghazi Hidouci, Gustave Massiah

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