Mouloud Mammeri, héritage et transmission

Mouloud Mammeri était un romancier, un dramaturge, un professeur de littérature française, un anthropologue et un linguiste. Homme aux multiples facettes, esprit a priori parfaitement inclassable, sa cohérence était celle d’un intellectuel issu des "dominés" qui se donna comme mission principale la défense et l’illustration de la langue et de la culture amazighes.

Mammeri était né le 28 décembre 1917 dans une Algérie soumise à la domination coloniale, dans le village de Taourirt-Mimoun (actuelle Beni Yenni) en Kabylie. Il est décédé dans un accident de voiture près de Aïn Defla, dans la nuit du 25 au 26 février 1989 alors qu’il revenait d’un colloque à Oujda (Maroc) sur l'amazighité (la berbérité). Près de 200 000 personnes ont assisté à ses obsèques, mais aucun officiel, et la foule scandait des slogans contre le pouvoir en place.

La télévision algérienne annonça laconiquement sa mort. C'était la deuxième fois, faisait remarquer alors l’écrivain et journaliste Tahar Djaout (mort le 2 juin 1993 à Alger à la suite d’un attentat terroriste islamiste), que la télévision d’État parlait de Mouloud Mammeri : la première fois, ce fut pour « l’insulter, lorsque, en 1980, une campagne honteusement diffamatoire a été orchestrée contre lui », en raison du déclenchement du premier printemps berbère, à la suite de l’annulation de sa conférence sur les poèmes kabyles anciens, à l’université de Tizi-Ouzou.

Mouloud Mammeri avait réussi symboliquement à redonner à la poésie, au verbe (awal) et à littérature, une place centrale dans la Cité, exactement comme les Imusnawen, amoureux du verbe, de la tribu des At Yenni, dont il est issu : la révolte de 1980 ne fut pas déclenchée par la misère matérielle ou par d’autres raisons politiques, mais par l’annulation d’une conférence sur la poésie kabyle. 

Mouloud Mammeri fut un éternel insoumis. Insoumis aux modes du moment et aux idéologies (passagères) de pouvoir, quoi que cela ait pu lui coûter. La défense et l’illustration de la langue et de la culture amazighes qu’il portait haut comme la dénonciation de la domination de manière générale, n’étaient de nature, ni à contenter la France coloniale avant 1962, ni à plaire aux nouveaux dirigeants de l’Algérie indépendante.

Un riche héritage qui vient de loin

La sociologie de Pierre Bourdieu a été accusée de déterminisme car elle accorde une place prépondérante à l’héritage. Les contradicteurs du sociologue ne pensent pas que nos actes soient entièrement déterminés par notre héritage premier, celui de la naissance et de la filiation biologique ; celui en somme qui forme cet « habitus » qui est façonné par notre milieu d’origine, aussi fondamental soit-il. Nous répondons ici qu’il est nécessaire de voir l’héritage dans son aspect non-limitatif à la transmission qui émane du milieu familial, et que l’originalité de la pensée de Bourdieu (qui se liera d’amitié avec Mouloud Mammeri et qui accompagnera la naissance de la revue Awal, créée par Mouloud Mammeri, avec Tassadit Yacine, en 1985), est de s’intéresser à notre héritage culturel (et non à l’héritage économique), pour comprendre le fonctionnement de nos sociétés.

Et l’héritage culturel est l’essentiel de ce qui caractérisa Mouloud Mammeri, même s’il est issu d’un milieu plutôt privilégié. Toute sa vie et son œuvre vont osciller entre une noblesse intellectuelle, qui lui donnera une indéniable solidité intérieure, et sa conscience à la fois de son amazighité, et de sa position de dominé, héritier d’une culture et d’une langue « persistantes », mais niées par les dominants et menacées de disparaître. Il se voit lui-même comme «  le dernier maillon d’une chaîne qui pouvait lâcher » (Introduction à Poèmes kabyles anciens, Éditions François Maspero, 1980).

Mammeri est né dans une famille de « forgerons de la parole » (Iheddaden bbawal), au milieu des montagnes kabyles. Son père Dda Salem, était un artisan bijoutier, mais aussi un amusnaw qui portait haut le mot, la parole (awal) kabyle et qui lui légua cet amour et cet art de la parole, une tradition qui vient de loin. Son éducation, son éveil au « fait berbère » se poursuivit également hors de la tribu paternelle des At Maamer. Il trouva la liberté, la détente et l’amour dans la tribu des At Menguellet, celle de sa mère.

Mouloud Mammeri alla à l’école française dans son village puis partit à 11 ans vivre à Rabat avec son oncle Dda Louenas, secrétaire particulier du futur roi Mohamed V. À Rabat, il fréquente le lycée Gouraud (itinéraire privilégié par rapport à celui des indigènes, comme Mouloud Féraoun, qui n'ont pas, en règle générale, accès à l’enseignement secondaire). Dans ce lycée, il découvre un milieu très différent de celui de son village, et il est le seul, avec un camarade marocain, issu du milieu indigène. Il découvre dans le même temps un monde parallèle, celui des berbères du Moyen-Atlas, grâce au commissionnaire de son oncle, qui lui permit d’avoir accès à des pratiques traditionnelles du groupe auquel il appartenait.

Mammeri retourne quatre ans plus tard en Algérie et étudie au lycée Bugeaud (actuellement lycée Abdelkader) à Alger, où il prépare son baccalauréat. « Au lycée, disait-il, on me faisait étudier l’Orient et la Grèce, l’Angleterre, sauf nous, car nous n’étions nulle part ; et si nous étions, c’était sous la bannière des autres. » Il eut ensuite comme professeur de philosophie Jean Grenier, le même que Camus. Il rédige son premier texte dans la revue Aguedal au Maroc, « La société berbère » qui a retenu l’attention de ce dernier et il s’y se distingue déjà par un effort de valorisation en même temps qu’un regard critique à l’endroit des siens : il a cette phrase notamment qui restera : « La société berbère persiste et ne résiste pas ».

De là, il part pour le lycée Louis-le-Grand à Paris avec en vue l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm. Il est mobilisé en 1939 ; puis à nouveau en 1942 après le débarquement américain à Alger. Il participe aux campagnes d’Italie, de France et d’Allemagne. Il rencontrera au sein de l’armée française d’alors des berbères, notamment du Maroc, des Chleuhs et des Rifains qui n’avaient toutefois pas conscience, comme lui, de leur amazighité. À la fin de la guerre il prépare à Paris, à la Sorbonne, le concours de professorat de lettres avant de rentrer enseigner en Algérie et écrire… jusqu’en 1957, date à laquelle il quitta clandestinement l’Algérie pour le Maroc, car il était recherché en raison de sa collaboration avec le FLN.

Il emprunte alors le chemin de l’écriture, du théâtre, de l’anthropologie, de la linguistique, travaille inlassablement, depuis la sortie de son premier roman, La Colline oubliée en 1952. Mouloud Mammeri ne cessa d’œuvrer pour rendre la parole aux siens, pour exhumer une langue et une culture qui auraient pu être moribondes, avec la conscience de l’appel de l’histoire : « Je n’avais pas le choix. L’histoire me pressait de plus en plus instamment » comme il l’écrit dans son introduction aux Poèmes kabyles anciens, une œuvre majeure publiée en 1980. Il y fait ce constat notamment pour ce qui est de la poésie kabyle : « J’ai vu mourir les derniers vieillards à qui le sens de l’existence et sa valeur résidait encore dans les vers amoureusement conservés. », puis « La catégorie de poètes prestigieux, dont le rôle dans la Cité était souvent de premier plan, disparait […] grosso modo au lendemain de la révolte de 1871 », ce qui met clairement en accusation un système colonial qui a détruit les bases culturelles de la société amazighe. Dans cette introduction, où les poètes anciens apparaissent dans un impressionnant défilé : Hadj Mohand Ouachour, Mohamed larbi Ikaabichen, Ismaïl Azikiw, Cheikh Mohand-ou-Elhocine, Si Mohand-ou-Mhand, Youcef Oulefki, Bachir Amellah… Un héritage extraordinaire apparaît au grand jour.

Cette histoire raconte les héritages multiples et parfois, et a priori, antagonistes, qui feront entrer Mammeri, comme l’ensemble des élites indigènes de son époque, dans le monde de la contradiction. L’héritage des siens, d’une culture dominée et en voie d’extinction ; et le privilège de l’accès à la culture de l’Autre, du dominant, au plus haut niveau, à ses outils également. L’amour des lettres classiques, de la littérature française, mais l’attachement au legs familial des Imusnawen, qui ont gardé jalousement une langue et une culture pourtant mises à l’épreuve depuis si longtemps. Le choix en somme entre se trahir lui-même à travers la trahison des siens, ou trahir l’héritage de l’Autre, de celui qui lui a, malgré tout, permis de s’élever dans la société coloniale.

Pour ce qui est de la situation de l’Algérie indépendante et le positionnement de Mammeri alors face à un pouvoir autoritaire, la publication de Poèmes kabyles anciens en 1980 a été une véritable déflagration. Cette œuvre donne la preuve absolue que le choix exclusif de l’arabo-islamisme était une erreur du pouvoir en Algérie depuis l’indépendance. Pire une poursuite de la colonisation culturelle par d’autres moyens. Ce même pouvoir ne s’y trompa guère : tel un criminel dont le forfait éclate au grand jour après une enquête longue et minutieuse, il décida d’annuler la fameuse conférence de Mouloud Mammeri en 1980 à l’université de Tizi-Ouzou. Mais le peuple de Kabylie ne s’y trompa guère davantage, Il se révolta comme il ne le fit jamais depuis l’indépendance de l’Algérie.

Vivre tant bien que mal sa contradiction ou œuvrer à l’ « éveil » des autres ?

L’ « éveilleur » Mammeri a voulu dépasser ses contradictions et il s’est largement inspiré pour cela de ses héritages multiples et revendiqués : les lettres classiques françaises, l’anthropologie, la Tamusni (sagesse kabyle) notamment le legs des poètes kabyles anciens, en retournant à leurs textes, en les cherchant, en les traduisant, en les exhumant et en les valorisant. Car il valorisa ainsi d’autres « éveilleurs » plus anciens et s’inscrivit ainsi totalement dans leur lignée. Dans ses travaux d’ethnologie et d’anthropologie, il utilisa un outil dont sans doute usa à mauvais escient le milieu universitaire colonial, pour faire de l’« ethnologie bien faite » celle qui tient lieu de « psychanalyse sociale, dès lors que présent et passé sont imbriqués » (« Du bon usage de l’ethnologie », entretien Bourdieu-Mammeri, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, no 150, 2003). En littérature, c’est la langue française qu’il aimait qui lui permit d’exprimer une singularité, de participer au mouvement révolutionnaire des écrivains algériens francophones des années 1950 qui ont osé parler de leurs réalités. En linguistique enfin, il travailla à la formalisation écrite et aux structures grammaticales ainsi qu’au vocabulaire du berbère… Il porta aussi haut et fort des valeurs que l’Algérie indépendante, qui sortait pourtant de la domination, a vite abandonnées.

             Mammeri s’est senti investi d’une mission avant toute chose vis-à-vis de lui-même, sur un chemin long et escarpé. Un voyage initiatique où, tel Ulysse, il apprit qui il était, y compris dans le miroir déformant du dominant, où était sa place dans le « Cosmos ». Une véritable « Odyssée de la réappropriation », selon les mots de Pierre Bourdieu dans un hommage qui a succédé à sa disparition (Awal, no 18, 1998). Puis, après ce retour à lui-même, la place de l’Autre, les siens d’abord dans un élan de transmission, ensuite le monde, les peuples colonisés jusqu’à l’Universel : « […] à vrai dire l’expérience (de la réappropriation donc), loin d’être singulière, intéresse une grande partie du monde, en particulier le monde récemment décolonisé … »

La transmission

C’est un fait sociologiquement établi : la transmission est faite de continuités ou de ruptures. Elle s’ouvre toujours sur une trajectoire à la fois libre et déterminée.  Car le changement se fait dans la continuité et le sujet construit son devenir dans un champ de possibles que l’histoire oriente. Dans le cas de Mouloud Mammeri, l’œuvre de transmission active, consciente et organisée, à laquelle il s’est livré, concerne essentiellement une langue, une culture, une civilisation qui étaient en voie d’extinction, si bien que l’acte banal de transmission était menacé et qu'il fallait une force considérable pour les maintenir vivantes. Par conséquent ce processus de transmission ne fut pas de l’ordre de la spontanéité, Mammeri n’a pas fait que transmettre ce qu’on lui a légué. Il a usé de ses héritages multiples pour fabriquer un nouveau savoir. Ses recherches acharnées ont fait avancer la connaissance en exhumant ce qui était encore inconnu, enfoui.

De même, ce processus de transmission ne s’est pas contenté d’un terrain restreint mais s’est ouvert au monde. Ainsi, par choix, Mammeri devint un passeur, le concept (complexe) de transmission évoquant l’idée de passage : « Il était temps de happer les dernières voix, avant que la mort ne les happe », écrivait-il.

Selon l’anthropologue Tassadit Yacine, il « avait cette détermination qui marquait une rupture, qui signifiait par là-même une mise en question de l’ordre politique […] mais aussi une contestation de l’ordre social puisque les Algériens, les Kabyles ont malgré eux intériorisé les valeurs et la culture dominante et en arrivent même à oublier leur propre histoire et les soubassements de leur personnalité. »

Alors que son héritage, ou ses divers héritages, relèvent d’une continuité dont il a su profiter à son avantage, sa transmission relève de la rupture, de la contestation de l’ordre établi et d’une remise en question des pouvoirs politiques (la France coloniale, puis l’Algérie indépendante). De plus, Mammeri, avec l’attachement qui le caractérise à la Kabylie, ouvre son travail aux Berbères hors de la Kabylie et de l’Algérie et, au delà, au monde.

La culture qu’il défend ne se veut pas figée, mais vivante. Il accuse le système colonial d’avoir été l’artisan d'un tentative de folklorisation de sa culture, dans l’objectif de l’aliéner, de la dominer, de la tuer : « Le postulat d’une tradition immuable, concrètement définissable de l’intérieur, intervient comme un élément d’une stratégie plus ou moins consciente, et comme notion sécurisante. L’autre rendu transparent par l’analyse, et aussi fossilisé, condamné à l’immobilité des choses, devient par-là manipulable, il cesse d’être imprévisible. »

Cette transmission résonne en nous aujourd’hui, c’est celle réalisée par un homme qui, à travers la langue et la culture amazighes, a lutté pour l’humanité, pour la culture humaine, contre l’exclusion et l’ensevelissement de trésors dont il a entendu l’écho résonner en lui dès l’enfance. Il a lutté contre des ordres politiques avides de contrôler, d’asphyxier, de chosifier, de tuer… Il a lutté pour la vie et pour l’ouverture, contre toute forme d’enfermement. C’était un homme totalement tourné vers l’autre, vers l’avenir, vers l'émancipation des femmes et des hommes des chaînes de l’aliénation, qui concevait la culture d'abord comme un instrument de libération.

Hafid Adnani*

*Hafid ADNANI est né en Algérie. Journaliste et cadre supérieur de l’Éducation nationale, il est également doctorant en anthropologie au Laboratoire d’Anthropologie sociale du Collège de France.

 À lire : Avec Mouloud Mammeri, textes de Tassadit Yacine recueillis et annotés par Hafid ADNANI, Éditions Non Lieu. L’édition algérienne (Chez Koukou) vient de paraître sous le titre La Face cachée de Mouloud Mammeri .

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