En Turquie, un gala de film au-delà du mauvais goût

L'indifférence des élites turques aux atrocités de la Deuxième guerre mondiale en a-t-elle fait des non-européens?

De belles jeunes femmes en somptueuses robes longues, chatoyantes, des hommes en tenue de soirée….Un gala, le 16 janvier dernier dans la capitale turque, la première du film Ciçero, sur l'histoire d'un espion opérant à Ankara pour le compte du Troisième Reich. Cependant quelque chose cloche dans le tableau… Les invités du who’s who de la capitale turque évoluent sur une piste que bordent des fils barbelés, des miradors, des figurants SS et des chiens sur un tapis jonché de poupées démembrées, de jouets cassés, et de vêtements rayés de prisonniers des camps …Les hôtes de la réception sont ainsi accueillis dans un décor de camp de concentration nazi. Entre aboiements et barbelés acteurs du film et invités posent pour les caméras comme à Cannes sur le tapis rouge. Les médias s’empressent de relayer l’événement. Les réseaux sociaux en diffusent abondamment les images

La petite communauté juive de Turquie (environ 17.000 personnes) a exprimé son indignation et quelque voix de la société civile ont pointé le mauvais goût de la mise en scène. Comment une telle « communication » a pu être mise en œuvre au sein d’un îlot de personnalités du monde des affaires et de la culture.  Pareille initiative pour un événement mondain est inimaginable sans son pendant de scandale en Europe. Comment se fait-il qu’en Turquie ces normes, ces tabous soient ignorés ?

Il y a là un hiatus culturel significatif qui peut partiellement mais partiellement seulement s’expliquer par le fait que la Turquie n’a pas participé à la Deuxième guerre mondiale. Elle a maintenu son statut de pays neutre pendant toute la période. A la fin de la guerre cette position « hors Europe » s’est prolongée sur des décennies. Jusque-là une traditionnelle attention des élites aux sensibilités européennes avait maintenu une certaine proximité idéologique avec le vieux continent.

Or, la Turquie demeura dans une indifférence notable à la pensée européenne qui après 1945 fut reconfigurée par le souci du « plus jamais ça !».  La Turquie ne fut guère touchée par l’effroi qui tétanisa le monde à l’ouverture des camps. Elle ne fut pas traversée par les mêmes doutes qui ébranlèrent l’idée même de civilisation. Aucun enseignement secondaire ou universitaire sur la montée du nazisme, le fonctionnement des univers concentrationnaires et de destruction massive, aucune œuvre littéraire, artistique sur ces sujets ne vit le jour dans ce pays.

La question du « comment faire de la philosophie, du théâtre, de la poésie après Auschwitz » ne vint guère s’ajouter aux thèmes développés en Turquie. Le monde de l’édition pourtant prompt à publier les auteurs qui font l’actualité en Europe et aux États Unis ne s’est pas mis en frais pour traduire et éditer ne serait-ce que quelques-uns des centaines d’ouvrages consacrés à la compréhension des mécanismes menant au totalitarisme et à la destruction des juifs d’Europe.

 La Turquie ne manquait pas de raisons d’éviter l’affrontement avec sa propre mémoire. Prêter attention aux processus mémoriels mis en place vingt ou trente ans après la fin de la guerre en France et en Allemagne risquait d’inspirer ceux des Turcs qui n’avaient pas renoncé à faire reconnaitre à leur pays le caractère génocidaire des massacres arméniens. Cette politique de l’amnésie domestique ne suffit pas à expliquer l’étanchéité qui s’établit en Turquie face au principal souci qui inspira en Europe la création des institutions politiques et diplomatiques de l’après-guerre : l’obsession de la paix.

En effet la hantise de la Turquie est toute autre. Héritée de la fin de l’Empire ottoman c’est l’obsession de l’homogénéité religieuse et ethnique (musulmane sunnite et turque) qui travaille ici la pensée politique et la culture. Habités à des degrés divers par cette obsession, ceux qui auraient pu (ou du ?) être concernés par la Deuxième guerre mondiale, à savoir l’édition, l’université, les arts et les médias se sont abstenus de participer aux interrogations portant sur l’épisode qui menaça d’engloutir la civilisation.

Ainsi la Turquie s’est  privée du savoir historique qui donne des instruments de vigilance politique et arme contre les assauts qui menacent la démocratie formelle.  On peut aujourd’hui se demander si une meilleure connaissance de l’engrenage des années trente en Europe n’aurait pas mieux alerté, alors qu’il était encore temps d’agir, ceux qui en Turquie ont trop longtemps persévéré à ne voir qu’une « dérive » vers l’autoritarisme dans les coups de force d’Erdogan. Cette connaissance aurait contribué à tisser une continuité intellectuelle avec l’Europe et interdit l’obscénité d’un décor de camp de concentration pour gala de film.  

Nora Seni est professeure à l'Institut français de géopolitique - Université Paris 8.

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