Le travail social en temps de crise sanitaire - témoignage des maçons du lien

« On est notre propre outil de travail ». Des éducatrices racontent, comment travailler quand on nous dit qu’on est dangereux pour l’autre ? Quand on ne peut s’absenter car l’autre, vulnérable, dépendant ne peut être seul ? Impact d’un discours politique faisant porter la responsabilité sur les individus et délaissant les plus vulnérables…

Samedi 25 avril 2020, le rendez-vous est donné. On rencontre Marine, Alicia et Margot autour d’un café. Enfin, autour d’un café et d’un écran, chacune chez soi, confinement oblige. Ça fait quelques jours qu’on parle de se rencontrer pour faire une interview, parler de leur métier.

Elles travaillent toutes les trois dans une association accueillant des personnes handicapées. L’une, Alicia, travaille en centre d’activité de jour, où les personnes viennent à la journée sur des temps d’activités et rentrent le soir chez eux, dans leur famille ou leur foyer ; Margot, elle, travaille dans un foyer d’hébergement, avec des résidents qui travaillent la journée en établissement adapté ; et la troisième, Marine, travaille dans un foyer de vie, dont les résidents, parce qu’ils ont moins d’autonomie, plus d’angoisses ou sont retraités, ne travaillent pas.

Trois lieux différents, une même association et quelques expériences communes de travail. Mais surtout une même envie de témoigner, de parler de leur job et des personnes dont elles prennent soin. De la manière aussi dont la crise sanitaire et le confinement sont venus faire irruption dans leurs pratiques, dans l’indifférence politique et médiatique.

Il faut dire que c’est un métier surprenant. Tout le monde le connaît mais personne ne sait vraiment ce que c’est. Educs. Monitrices-éducatrices plus précisément. Leur travail, comme le dira Marine c’est « faire un peu tout, la psy, la maman », s’adapter mais aussi travailler avec ce que l’on est, comme Margot le souligne elle aussi : « si tu es maçon ton outil de travail c’est ta truelle, c’est ton mur, c’est tes outils. Nous on est notre propre outil de travail. ».

Étymologiquement, accompagner veut dire « marcher avec un compagnon », marcher au côté de, au même rythme que celui qu’on accompagne. Ainsi, le travail d’éducateur suppose une grande malléabilité, s’adapter au besoin de l’autre, à sa réalité, à sa manière de la vivre, de l’éprouver, de la dire. C’est un travail d’ajustement permanent, de remise en question, d’engagement aussi, tant la rencontre avec cet Autre implique bien souvent, pour pouvoir le rencontrer de donner un peu de soi.

Elles ont souhaité témoigner pour ces oubliés du système, pour ces oubliés d’une crise sanitaire qui révèle aujourd’hui tant d’inégalités déjà criantes.

 Le choc de l'annonce. Comme un peu partout, l’annonce du confinement a été un choc. Le vendredi précédant le confinement, le 13 mars 2020, le premier ministre annonce la fermeture des écoles. Première étape dans la prise de conscience de la crise sanitaire. Premier constat aussi d’un flou dans les directives. Les écoles, ok, mais on fait quoi pour les IME, institut médico-éducatifs, ces établissements qui accueillent les enfants en situation de handicap ? Ils restent dans un premier temps ouvert, accueillant les enfants le lundi, avant de fermer rapidement après. Éthiquement, ça questionne : les règles sont-elles différentes pour les enfants handicapés ? Mais ça donne surtout à voir le flou dans lequel les professionnels, les usagers et les familles sont laissés.

Le lundi suivant, malgré toutes les annonces faites dans le week-end, aucune information officielle n’arrive jusqu’aux professionnels. Est-ce que les résidents qui travaillent doivent aller travailler ? Le centre d’activités de jour reste-t-il ouvert ? Mille questions se posent et il faut trouver une réponse, là maintenant, pas le temps d’attendre les directives de l’Agence Régionale de Santé. Car le rôle des ARS ce n’est pas que contrôler les établissements et gérer les budgets, c’est aussi anticiper et gérer les crises sanitaires, fournir directives et matériel (https://www.ars.sante.fr/quest-ce-quune-agence-regionale-de-sante). A ce qu’il paraît…

Au foyer d’hébergement, les résidents ne vont pas travailler, il faut du jour au lendemain assurer une présence la journée et réorganiser les plannings en quelques heures. Au CAJ, il faut assurer des liens par téléphone et Alicia et les autres professionnels deviennent « tournants » et vont prêter main forte aux autres équipes. Rapidement, la direction aussi s’organise, achète des tables de ping-pong, met en place des réunions hebdomadaires…

En les entendant nous raconter ces premiers jours, on perçoit l’incroyable capacité d’adaptation et l’engagement professionnel dont ils et elles ont dû faire preuve.

Marine précise : « dans l’équipe il y a des personnes qui ont été très très angoissées par cette situation ». Elle ajoute « mais on n’était pas protégé aussi, et du coup on savait que nous on pouvait ramener tout ça chez nous ; moi ma grande peur par exemple c’était de ramener le virus au foyer. J’avais peur d’être responsable en fait. » 

Être protégé et protéger les autres, cette tension permanente et le poids de la responsabilité qui a pu peser sur chacun de nous au cours de cette crise sanitaire prend une tonalité particulière quand on s’occupe d’un public porteur de handicap, vulnérable et parfois « à risque ».

Déjà, « les gestes barrières dans un foyer comme ça c’est compliqué à faire respecter ». Avec humour, Marine relativise « alors moi je suis sur un groupe avec des personnes qui ont des petits troubles paranoïaques, donc ça va pas trop mal les gestes barrières mais sur des groupes où la dépendance est plus grande, se laver les mains c’est compliqué, il y a des traitements qui font baver par exemple. »

Leur travail c’est aussi des accompagnements dans une grande proximité physique : nourrir, laver, changer parfois pour les personnes les moins autonomes. L’idée s’installe que ces soins vitaux qui sont leur quotidien pourraient mettre en danger mortel résidents et salariés, les plaçant face à des choix impossibles, sans matériel de protection pour limiter les risques.

Margot, dépitée, décrit les premières arrivées de masques pour les salariés, « On n’a rien, franchement on n’avait rien, on avait des pauvres masques chirurgicaux, je crois qu’on en a eu deux (par salarié) dans les premières semaines. Du coup j’ai demandé mais jusqu’à quand on doit faire avec, pfff. Voilà, fais au plus loin avec, quoi. ». Elles devront finalement tenir 15 jours avec, avant d’en recevoir à nouveau.

 D’une économie du manque : Faire sans … Sans protection, sans directive claire, elles continuent à venir travailler « la peur au ventre » et nous racontent ce mélange de peur et de culpabilité qui s’installent dans leur quotidien.

Margot nous relate ses premières semaines avec émotion, « c’est très personnel mais moi les deux ou trois premières semaines de confinement, je venais travailler la peur au ventre. » Elle prend brutalement conscience de cette réalité, alors qu’au cours de la 2ᵉ semaine elle apprend l’hospitalisation d’une des salariées : « Et là franchement j’ai vraiment pris un coup, et là on prend conscience qu’on prend vraiment des risques et que ça peut nous toucher aussi. Nous, les résidents, c’est vraiment un moment charnière pour moi ce moment où ouais, j’ai eu très peur. »

Pour Alicia, qui passe de groupe en groupe depuis que le centre d’activités de jour est fermé, cette fonction de « tournante » amplifie sa crainte d’être responsable, « si jamais j’ai quoi que ce soit, je suis passée sur tous les groupes et je peux être un facteur de développement de ce virus. »

Marine nomme sans détour ce qui plane autour d’eux, la crainte de la mort de leurs résidents et les enjeux pour eux : « On sait pertinemment que ces personnes-là ne partiront pas à l’hôpital en fait. Un peu comme les EHPAD. On sait que des personnes qui ont 40, 50, 60 ans, avec un handicap, qui sont accueillies en institution, pff, voilà… On se l’est pris de plein fouet. Il y a eu vraiment cette crainte que le virus rentre et qu’il y ait des morts en fait. »

C’est en les entendant que nous prenons la mesure des enjeux pour elles. La force des mots qu’elles emploient nous font prendre conscience qu’il ne s’agit pas pour elles d’une maladie, il s’agit de faire entrer la mort auprès de celles et ceux dont elles prennent soin chaque jour, que ces hommes et ces femmes pourraient mourir dans la solitude et l’indifférence, mort dont elles seraient les seuls témoins.

Et va-t-on en plus les laisser croire qu’elles pourraient en être responsables ?

 Les décisions et protocoles viennent ponctuer la vie institutionnelle et rythmer la mesure de cette crise, un « groupe covid » est créé pour accueillir les potentiels malades, des protocoles de housses mortuaires sont diffusés, comme le précise Alicia, « ça prend une toute autre dimension dans notre métier à laquelle on n’était pas préparés ». Margot nous raconte : « Moi là où ça m’a fait un peu péter un câble c’est quand on a reçu un protocole de toilette mortuaire. Moi c’est ce truc-là qui m’a fait vouloir parler. C’est à partir de ce moment-là en fait que je me suis dit non en fait, c’est pas possible. »

Paradoxalement, avec l’arrivée de matériel et de tests, ces protocoles permettent aussi de rassurer, « maintenant », nous dit Marine, « on a des masques en tissus, il peut y avoir des tests. Toutes ces choses-là, le fait qu’il y a ait une unité covid, c’est venu quand même cadrer un peu les choses et sécuriser tout ça. »

 …à la traversée de la crise et son dépassement : Continuer à faire « avec ». La crise sanitaire bouleverse aussi leurs liens avec les résidents, Alicia nous raconte, « c’est vrai que les premiers temps, j’avais plus l’impression d’être pas le gendarme du virus mais presque, de perdre le sens de notre métier. » Le remaniement de leur identité professionnelle passe aussi par de nouvelles manières de travailler, ce que Margot nomme « des petites choses qui ne sont pas fofolles », mais qui « mises bout à bout font que tout ça tient ». Elle décrit avoir parfois mélangé vie privée et vie professionnelle « c’est des détails anodins, j’ai plein de DVD à la maison, j’en amène au travail. J’ai l’impression d’être une bibliothèque. »

Pour Marine, les résidents du foyer de vie, très angoissés et ayant pour la plupart des problématiques psychiques importantes ont pour beaucoup des difficultés à supporter ce nouveau contexte, « ils vont tous plutôt pas bien c’est quand même assez difficile à gérer. » Alors, elle passe « beaucoup, beaucoup de temps en entretien individuel, à rassurer, à essayer de créer des choses », malgré tout, Marine met en avant les aspects positifs : « ça a renforcé beaucoup ma relation avec eux ».

Au fil des semaines, l’institution retrouve un rythme, elles relèvent toutes les trois un soutien de la direction. Alicia confirme que « on s’est tous sentis concernés et écoutés », grâce au maintien de réunions hebdomadaires, mais aussi par la présence soutenue des responsables. Marine ajoute : « Je pense que ça a un peu humanisé nos chefs en fait. » C’est aussi à travers la remise en place d’espace de parole et de pensée avec une psychologue de la structure que l’état de tension initial peut commencer à être dépassé. Pour Marine, cela permet de « pouvoir continuer un peu de penser tout ça, penser ce qui se passe pendant la crise mais penser aussi le reste en fait ».

Malgré les difficultés rencontrées, elles tirent chacune à leur façon du positif de cette situation, Marine évoque l’impression de se rapprocher du « sens réel » :« C’est fatiguant c’est épuisant, mais j’ai l’impression d’être utile quand même, à essayer de les accompagner dans cette crise-là. » Alicia exprime l’espoir que l’on garde du positif de cette expérience « ça a mis en avant cette solidarité et cette entraide, tant entre professionnels qu’avec les personnes accueillies où on a vu plein de belles choses. Tirons le positif de tout ça en espérant que ça se poursuive par la suite. »

 Engagement professionnel et absence de responsabilité politique. Si progressivement, les professionnelles se dégagent du pesant sentiment de responsabilité, cela se fait au travers d’un double constat ; d’un côté la présence de leur direction et de l’autre l’absence de soutien des instances étatiques, comme le décrit Margot « Moi durant toute cette crise et depuis le début je me sens complètement lâchée par les instances étatiques, et notamment l’ARS, avec ma casquette CSE, la direction et toutes les personnes qui travaillent au siège…. J'avoue que ça a changé mon point de vue sur eux. Souvent j'étais là « ouais c’est nous les éducateurs, les infirmiers, on est sur le terrain, c’est nous qui nettoyons du caca, eux ils sont dans leurs bureaux tranquilles », je les ai aussi vu se démener de tous les côtés. …Donc c’est vraiment plus haut que j’étais très en colère. »

Absence de prise en compte de la situation des personnes handicapées par les instances politiques, flou dans les directives annoncées, manque de réactivité et de moyens mis à disposition, tout vient mettre en exergue le délaissement dans lequel sont laissés les plus vulnérables. Et ce n’est pas sans impact sur les professionnels, comme Justine le décrit, « le fait qu’il y ait eu cette période de flou au départ, au niveau des directives de ARS notamment, ça a fait quelque chose d’un report de cette question de la responsabilité sur les professionnels et sur les institutions. » En effet, ce flou et parfois l’absence complète de discours et de directive poussent les professionnels à « prendre des décisions sans trop savoir si ces décisions [vont être] validées par les ARS », les laissant seules responsables.

Justine réagit : « en tant que professionnel du travail social, quelle que soit notre place, qu’on soit infirmier, éduc, ME, AMP, psy, on est en position habituelle d’être en responsabilité pour les gens qu’on accompagne », mais derrière cette responsabilité habituelle, elle souligne une autre forme de responsabilité, portant non pas sur la fonction mais sur la personne, cette responsabilité individuelle qui fait écho au ton des discours politiques auxquels nous sommes soumis depuis plusieurs semaines, et que « cette question de la responsabilité et la question derrière du travail de la culpabilité qui est rattachée à ça, il me semble qu’elle est quand même importante dans la manière dont elle infiltre les pratiques éducatives dans le médico-social ».

Les mots de Justine semblent résonner avec l’expérience de nos interviewées, amenant Margot à développer « Justine parlait de responsabilité et de culpabilité, pour moi c’est des sentiments auxquels on fait face dans notre pratique quotidienne. » Elle ajoute, « d’une manière générale je pense aussi à tout le médico-social, à vous deux les psychos, aux prisons, en protection de l’enfance. Pour beaucoup on fait face à ces sentiments et la crise est venue nous l’envoyer en pleine figure et c’est peut-être pour ça qu’on est là aujourd’hui et qu’on parle un peu de notre travail. »

 

Chacune d’entre elles a pu vivre avec sidération, angoisses, et parfois colère cette situation, ce rappel de la mort mais aussi le glissement imposé de leur tâche primaire. Qu’auraient-elles à accompagner ? Qu’auraient-elles à éprouver ? Leurs témoignages sont une réaffirmation de leurs identités professionnelles, là où des protocoles de gestion de crise viennent brouiller les places, les rôles, les liens.

Là où le discours de l’État reporte la responsabilité sur les individus, faisant « reposer la Nation » sur les menues épaules de soignants déjà épuisés, là où aucun discours ne vient reconnaître que nos institutions médico-sociales ont été cassées par des années de réductions de moyens, là où l’État ne prend pas sa part de responsabilité dans la gestion de cette crise, nous nous retrouvons témoins des conséquences sur tout un pan de notre société.

Et elles, en nous interpellant comme témoin, nous permettent alors, en tant que corps social, de partager cette responsabilité, nous plus comme individu mais comme force collective.

Manque de masques ! Belle métaphore du quotidien dans nos institutions au cours des dernières décennies. Car pour que notre système sanitaire, éducatif soit « rentable », nous avons vu des suppressions de lits, des fermetures de services, des collègues épuisés par les sous-effectifs. Cette « économie du manque », nous est à tous très familière, néanmoins cette crise donne le sentiment amer de confronter les professionnels à une perte de sens dans leur pratique.

D’une gestion du manque à une économie du risque, il n’y a qu’un pas. Ce risque est déjà bien présent dans les institutions de soins et médico-sociales bien avant la crise sanitaire. Quel risque prend-on à manquer de personnel ? À fermer les lieux de vie et d’hospitalisation ? À limiter les espaces de pensées et à remplacer l’appropriation des pratiques par des guides procéduraux ? La crise actuelle nous permettra peut-être de le mesurer…

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Pourquoi les déconfits ?

Cette histoire est née d’échanges avec nos amis et collègues travailleurs sociaux, infirmiers, psy, et de l’importance de la parole face à une crise qui révèle les inégalités, les violences institutionnelles. Nous est venue l’idée de créer cet espace de parole et d’écrire autour de ce témoignage, parler/écrire pour continuer à penser. Alors, nous, psychologues exerçant par ailleurs en protection de l'enfance et en addicto avons pris pour un temps la casquette de journalistes pour recueillir cette réalité si singulière dont ils et elles témoignent, constatant leur engagement, leur sensibilité professionnelle mais aussi l’humanité dont ils et elles font preuve au quotidien.

Pour en savoir plus sur notre démarche et lire le témoignage complet de Margot, Marine et Alicia, www.lesdeconfits.wordpress.com

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