Satanisme méthodologique: le séparatisme est une exigence éthique

La violence de masse terroriste s’explique par les contraintes d’un monde ou tout projet d’égalité positive semble éteint et où l’égale répartition de la souffrance et de la mort s’offre comme la seule forme de «justice» réalisable. Le gouvernement français, renforçant les logiques inégalitaires jusqu'au délire, alimente cette logique.

Il y a un peu plus de deux mois, L’Obs publiait une tribune, signée par de nombreuses personnalités de gauche, intitulée « Guerres et terrorisme : sortir du déni ». En substance, l’argument était que les opérations militaires menées notamment au nom de la lutte antiterroristes, extrêmement coûteuses en victimes civiles, stratégiquement inefficaces et souvent conduites en dépit du droit international encouragent les terroristes bien davantage qu’elles ne les dissuadent.

L’argument, qui fut notamment défendu à la télévision par Judith Bernard, ne manque jamais de susciter la colère des commentateurs. C'est que l'approche est simpliste à en croire Marilyn Maeso qui, une semaine plus tard, répondait dans L’Express : « L'erreur est de croire (…) qu'on lutte contre l'écueil du regard occidentalo-centré quand on continue à inférioriser les peuples non occidentaux en niant aux djihadistes leur pleine capacité de choix, comme si nous savions mieux qu'eux ce qui les motive et comme s'ils attendaient nos "provocations" pour agir. Ce faisant, on échoue à rendre compte d'une réalité tenace : la cohérence et l'unité du projet djihadiste, en deçà et au-delà de nous. »[1]

La principale faiblesse de ce raisonnement, qui affecte de critiquer l’ethnocentrisme des anti-impérialistes, est que visiblement son autrice n’a pas pris la peine de pratiquer les vertus qu’elle prêche. En effet, que l’on consacre effectivement quelques minutes à l’écoute desdits terroristes, on entendra de nombreuses confirmations à la lettre des analyses de la tribune de L’Obs.

Pour s’en convaincre, il suffit de rappeler ces mots extraits de la vidéo de revendication d’Amedy Coulibaly, auteur de l’attentat de l’Hyper Casher de janvier 2015 : « Ce qu’on fait, c’est tout à fait légitime, vu ce qu’ils font. C’est amplement mérité depuis le temps. Vous attaquez le califat, vous attaquez l’État islamique : on vous attaque. Vous ne pouvez pas attaquer et ne rien avoir en retour. »[2]

Cette tournure d’esprit est encore plus claire dans la revendication des attentats du 13 novembre 2015 déclamée par Fabien Clain : « la France et ceux qui suivent sa voie doivent savoir qu’ils restent les principales cibles de l’État islamique et qu’ils continueront à sentir l’odeur de la mort pour avoir pris la tête de la croisade, avoir osé insulter notre Prophète, s’être vantés de combattre l’Islam en France et frapper les musulmans en terre du Califat avec leurs avions qui ne leur ont profité en rien dans les rues malodorantes de Paris. Cette attaque n’est que le début de la tempête et un avertissement pour ceux qui veulent méditer et tirer des leçons. »[3]

Si l’on voulait, comme le prétend Maeso, « rendre compte d'une réalité tenace : la cohérence et l'unité du projet djihadiste », il aurait fallu commencer par-là. Au demeurant, la lecture des événements que proposent les signataires de L’Obs n’a rien d’original. C’est une version plus érudite, plus instruite, d’une constante du discours radical sur les attentats.

Le plus célèbre exemple est probablement Malcolm X, qui après l’assassinat du Président Kennedy, et contre les instructions de l’organisation dont il était alors membre, la Nation of Islam, avait offert à la presse ce commentaire demeuré célèbre : « chickens coming home to roost never made me sad; they only made me glad ». Cela ne me fait pas de peine que l’on récolte ce que l’on sème ; au contraire ça me rend heureux.

Une quarantaine d’années plus tard, le pasteur Jeremiah Wright, qui fut proche d’Obama avant ses succès politiques, allait raviver les mots de Malcolm. Le 16 septembre 2001, moins d’une semaine après la chute du Wall Trade Center, au terme d’une poignante description des crimes de guerre commis par l’armée américaine et des exactions économiques de l’empire, il clamait dans un sermon : « America’s chickens are coming home to roost ». L’Amérique récolte ce qu’elle sème.

Plus virulent encore, l’intellectuel autochtone Ward Churchill avait en 2003, dans un ouvrage dont le titre faisait directement référence à l’aphorisme de Malcolm[4], taxé les victimes de l’attentat de New York travaillant dans la finance de « petits Eichmann », les assimilant ainsi au haut fonctionnaire nazi dans sa description par Hannah Arendt. S’ils se contentent de faire leur travail, ils contribuent en à un système impérialiste et génocidaire.

Ces quelques exemples le montrent : l’argument est familier. Pourtant, il n’a jamais cessé d’être scandaleux, notamment aux yeux des institutions. Suite à ses propos, Malcolm fut blackboulé par sa hiérarchie et restreint dans ses apparitions publiques. Jeremiah Wright s’est vu publiquement fustigé, notamment par Obama lui-même, Quant à Ward Churchill, il a été renvoyé en 2007 de son poste à l’université du Colorado. Dans la France actuelle, le délit d’apologie du terrorisme a précisément été conçu pour dissuader toute expression d’analyses de ce genre, qui soulèvent inévitablement un immense inconfort dans les auditoires libéraux.

Pour autant, suffit-il d’en appeler au proverbial « on récolte ce que l’on sème » pour expliquer « la cohérence et l'unité du projet djihadiste » ? Il me semble que c’est encore insuffisant, précisément parce qu’un retour de bâton n’est pas un « projet ». Cela nous renvoie davantage au sensori-moteur, au domaine de l’immédiateté des actions et des réactions. On suppose l’émotivité des acteurs, non leur propension à la pensée stratégique.

Bien sûr, la question de la vengeance et la rhétorique de la vengeance occupent une place prépondérante. Abdoullakh Anzorov, l’assassin de Samuel Paty a clamé sur Instagram avoir « vengé le Prophète ». Mais ici, la vengeance n’est pas seulement le produit de la rancune ou du ressentiment. La vengeance elle-même devient le projet politique.

On peut lire en filigrane de nombreuses revendications d’attaques et d’attentats ce que je qualifierais de projet d’égalité négative.

 

Égalité négative

Rappelons-le, l’objectif final de la plupart des terroristes évoqués jusque-là relève du théologico-politique et vise la restauration d’un califat islamique. Mais leurs revendications n’affirment pas que « la fin justifie les moyens ». Au contraire, elles présentent les attentats comme des moyens justes en vue d’une finalité supérieure. Ce sont ces moyens qui m’intéressent et que je qualifie de projet d’égalité négative.

Nous vivons dans un monde où l’exposition à la violence et plus généralement le temps et la qualité de vie sont très inégalement répartis. C’est une évidence que la présente pandémie a rendue exorbitante. Quiconque souhaite le changement de cet ordre des choses pour le mieux, quelle que soit sa doctrine, est confronté à l’énormité du défi. Il y a les manœuvres impérialistes dénoncés par les signataires de la tribune de L’Obs, mais aussi la permanence du racisme dont parlait Malcolm, l’extractivisme et la dépossession du Tiers-Monde évoquée par Jeremiah Wright, les logiques génocidaires dont parlait Ward Churchill. Quoi qu’on pense de la virulence de leurs discours, ces phénomènes sont indéniables. L’indignité qu’ils recouvre structure le monde moderne de façon fondamentale.

La tragédie est qu’il n’existe aucune perspective à court ou à moyen terme pour que les choses changent essentiellement. Un projet d’égalité positive, c’est-à-dire d’égal accès de tous aux conditions d’une vie digne d’être vécue, semble aujourd’hui s’apparenter à une cause perdue. C’est pourquoi il est tentant de croire, face à l’évidence et à l’énormité des iniquités, que l’égalité négative constitue notre dernier moyen de faire advenir la justice en ce bas monde.

Le projet d’égalité négative tel je le définis consiste à faire entrer la mort violente et arbitraire, l’abrègement brutal de la vie, dans un univers qui avait cru pouvoir l’exclure. Bien davantage que l’Amérique du Nord des school shootings, où une violence atmosphérique est partout palpable et où l’on se surprend de temps à autre à deviner les contours d’un Glock ou d’un Ruger dans la poche d’un passant, l’Europe-forteresse a voulu s’abriter, se tenir à l’écart des horreurs de la planète, en grande partie causées pour perpétuer son confort. La classe moyenne européenne semble avoir fini par croire que la violence n’existait plus, ou du moins qu’elle ne la concernait plus. Quoi qu’il en soit, la conclusion qu’elle en tire est que la violence qui la cible est exceptionnellement scandaleuse.

 

Inégalité structurelle

Ultime preuve de notre absolu renoncement à tout projet d’égalité positive : l’orientation politique générale du gouvernement français. Dans le sillage des attaques, il ne s’agit pas un instant de faire la démonstration d’une nation rationnelle fière de son héritage cartésien, qui cherche à se montrer meilleure et plus juste que ses ennemis, supérieure sur le plan des valeurs. Tout au contraire, le gouvernement fait chaque jour, ostensiblement, la démonstration du fait que face à l’ennemi, il ne craint pas d’être injuste.

En raison de la religion de leurs membres, on dissout des ONG qui ont eu le tort de tenter de réparer, autant que faire se peut, les dommages de l’impérialisme et du racisme. On s’attaque sans le moindre complexe à la liberté académique en dénonçant des pans entiers de la recherche. On interdit de filmer une police qui extermine les Noirs, qui terrorise et estropie les gilets jaunes on l’abreuve de nouveaux passe-droits et de toujours davantage de subsides.

Toutes ces aberrations démocratiques trouvent leur légitimité dans le but revendiqué de protéger le pays contre la menace « djihadiste ». C’est qu’on n’a plus rien à promettre aux citoyens, sinon qu’il existera toujours une sous-classe moins bien traitée qu’eux. Au terrifiant rêve d’égalité négative, l’État français n’a que l’inégalité structurelle à offrir.

Cette civilisation que prétend être la France se ment à elle-même si elle croit qu’elle doit seulement être défendue. Il lui appartient d’abord de prouver qu’elle mérite de l’être. Or elle se montre au contraire chaque jour plus haïssable.

Nos représentants ne prennent pas la peine de faire la démonstration qu’ils valent mieux que les criminels qu’ils condamnent. Ils croient la chose acquise et entendue ; ils se trompent.

Je partage la perplexité du philosophe Alain Brossat à l’égard d’expressions (« abominable attentat », « criminel fanatisé », « la barbarie », il y en aurait quantité d’autres) répétées ad nauseam pour qualifier l’assassinat de Samuel Paty et son auteur[5]. On s’interroge sur la fonction de cet épanchement lexical à propos d’un assaillant qui ne représente plus une menace, puisqu’il a été dessoudé séance tenante. À quel besoin répond ce recours systématique au dégoût ? Désigner l’ennemi ne suffit pas ; encore faut-il le mépriser de toutes ses forces.

Le philosophe étatsunien David Livingstone Smith est probablement notre principal spécialiste des phénomènes de déshumanisation. Il met en garde contre notre tentation naturelle de traiter de monstres les criminels – jusqu’aux génocidaires. « En qualifiant ces personnes de “monstres”, on se contente de déshumaniser les déshumanisateurs, et l’on devient le symptôme de la maladie dont on prétend faire le diagnostic. Qualifier ces personnes de monstres est une façon de détourner les yeux, une façon de nous convaincre qu’ils sont tellement différents de nous. »[6]

Il ne s’agit pas de banaliser les crimes de masse, et encore moins de les faire passer par pertes et profit. Bien au contraire, nous devons nous rendre compte qu’être humain, être véritablement humain, est un effort. C’est une pratique. Il ne suffit pas d’être français. La démocratie représentative exhibe ses monstres, et ainsi elle se convainc qu’elle est très bien comme elle est, parfaite, et qu’il n’y a rien de plus à en attendre.

Les démocraties contemporaines sont assurément lamentables dans le manque d’exigence dont elles font preuve à leur propre égard.

Le projet de loi sur le séparatisme, hâtivement requalifié en amphigourique « projet de loi confortant les principes républicains » en est le plus éclatant exemple. Il y aurait beaucoup à dire sur ses détails, mais pour notre propos, il suffira d’insister sur la profonde dimension théologico-politique qui la sous-tend.

 

Satanisme méthodologique

Si le Président Macron a choisi d’échanger l’accusation rebattue, mais toujours fort prisée, de communautarisme contre celle, apparemment moins menaçante, de séparatisme, ce n’est pas sans raison. Séparer en ancien grec se dit diaballein. C’est ce terme qui donnera, en français moderne, l’adjectif « diabolique ». Le symbole est ce qui rassemble, le diabole ce qui sépare.

Nos concepts politiques sont des concepts théologiques sécularisés. Si Macron parle de séparatisme, c’est pour parler du diable. La séparation est l’un des principaux noms du Mal en politique. Il réfère irrésistiblement à la discorde et à la guerre civile. L’unité du corps politique, notamment dans l’histoire du républicanisme français, est l’un des fétiches les plus prisés. Dans ce cadre, le séparatisme n’est pas seulement honni et vilipendé parce qu’il serait un catalyseur du terrorisme. L’idée même que le projet de loi confortant les principes républicains puisse empêcher ne serait-ce qu’un seul attentat est grotesque. Il risque même plutôt de susciter de nouvelles vocations homicides. Mais il tire sa légitimité de son ambition de lutter contre le Mal.

Dans le contexte de la sociologie de la connaissance et de la religion, l’universitaire Peter L. Berger a élaboré un « athéisme méthodologique », par quoi il entendait étudier la religion de manière empirique, sans s’intéresser à la possible réalité des entités divines ou surnaturelle qu’elle met en scène. Dans notre rapport à l’État français, je crois que nous avons besoin d’aller plus loin et de revendiquer un satanisme méthodologique.

Pour nous, embrasser le satanisme méthodologique consisterait simplement à cesser de tenir la cohérence et l’unité de l’ordre social, l’univocité de la volonté générale, pour une chose souhaitable.

Fondé en 2013, le groupe suisse Zeal & Ardor a inventé un style musical unique, puisant dans une sombre amertume, inspirée des chants de travail des esclaves noirs, mêlée à une rage déchirante inspirée du black metal scandinave[7]. L’imaginaire du projet se fonde sur une véritable uchronie : Et si les esclaves issus de la traite transatlantique, au lieu d’avoir adopté et subverti le christianisme s’étaient par contraste identifiés au diable, à la manière des groupes métal scandinaves des années 90 ? Et s’ils s’étaient révoltés contre le système de valeurs des esclavagistes dans sa totalité, en le rejetant dans chaque détail ?

Dans la même veine uchronique, ce que j’appelle ici satanisme méthodologique propose d’imaginer une autre ligne temporelle, un autre monde possible fondé sur l’acceptation du diabolique, c’est-à-dire de la séparation d’avec le pouvoir. Et si nous refusions de communier dans le républicanisme obligatoire que nous infligent nos gouvernements ? Et si nous cessions de penser que la réponse à nos maux se trouve dans l’idéologie même dont ils s’enrobent ? Et si nous cessions de tenir l’inégalité structurelle pour une réponse acceptable aux explosions de l’égalité négative ?

Oublions le discours officiel sans cesse rabâché par le gouvernement et ses perroquets médiatiques. Les attaques terroristes sont déplorables, non dans la mesure où elles s’attaquent à la France, à ses valeurs et à son empire ; mais parce qu’elles ôtent la vie à des civils innocents dont la suppression n’ébranle pas les haïssables institutions liberticides et inégalitaires de la France contemporaine, mais au contraire les renforcent inlassablement.

 

Nous sommes incarcérés dans la logique de l’ordre symbolique contre le diabolique, c’est à dire du Bien contre le Mal, Jésus contre Satan. Choisissons Satan. Le séparatisme qui nous est aujourd’hui présenté comme le plus abominable des scandales est une exigence éthique lorsque la société prend la direction que nous voyons qu’elle est en train de prendre. Il est vital d’affirmer notre désir de séparation. Le refus résolu des « valeurs républicaine » est aujourd’hui la condition minimale de tout humanisme authentique.

 

Norman Ajari,

Professeur de philosophie à Villanova University.

 

[1] https://www.lexpress.fr/actualite/idees-et-debats/marilyn-maeso-djihadisme-et-simplisme-decolonial_2139345.html

[2] https://www.nytimes.com/2015/01/12/world/europe/amedy-coulibaly-video-islamic-state.html

[3] https://www.20minutes.fr/societe/1730371-20151114-attentats-paris-djihadistes-daesh-revendiquent-attaques

[4] Ward Churchill, On the Justice of Roosting Chickens: Reflections on the Consequences of U.S. Imperial Arrogance and Criminality, Oakland, AK Press, 2003.

[5] https://lundi.am/Les-inconsequences-du-deliberatif

[6] David Livingstone Smith, Less than human: Why we demean, enslave, and exterminate others, New York, St Martin’s Press, 2011, p. 135-136.

[7]  https://youtu.be/RBFB4-mMSXg

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