Sororité militante, et eugénisme à la française

En cette journée de lutte pour les droits des femmes, une pensée pour les femmes à qui l'État interdit de se reproduire.

Aux yeux de la société, je suis une femme. À la boulangerie on me dit “Bonjour Madame” ; à la mercerie on m’appelle “Mademoiselle”, et je ne tique pas, parce que certains sont peut-être trop vieux pour changer. J’ai un F sur ma carte d’identité et mon passeport, un 2 sur ma carte vitale, je pleure spontanément en regardant The Hours, on m’ouvre la porte que je le veuille ou non, je suis moins payée que les hommes, je suis harcelée dans le métro, et ma grand-mère dit que je suis sa première petite fille. J’ai des seins et des fesses, des œstrogènes dans le  sang, et quand je ne me laisse pas insulter on dit que j’ai mes règles.

Aux yeux de la société, la douane, l’infirmier qui fait mes tests, la vieille mercière, pour les relous du métro, je suis une femme, j’en subis les oppressions quotidiennes, qui vont de la petite contrariété à la peur pour ma vie.

Je suis une femme trans, nous sommes des femmes, qui partageons les mêmes insultes sexistes, les mêmes oppressions systémiques, nous mourrons sous les coups des mêmes agresseurs.

Jena Selle au rassemblement pour la PMA le 21 février 2021 © https://www.instagram.com/aurel.arnd/ Jena Selle au rassemblement pour la PMA le 21 février 2021 © https://www.instagram.com/aurel.arnd/

Et pourtant être une femme n’est pas qu’une silencieuse résignation au joug du patriarcat. La camaraderie féminine nous unit dans les mêmes luttes, pour protéger l’avortement, pour la reconnaissance du statut des parents sociaux, pour l’égalité en droit et en salaires. Dans cette sororité nous luttons pour nous comme pour les autres, parce que nous savons que nous ne vivrons peut-être pas toutes ces situations, mais il est important que toutes aient le choix. Nous luttons ensembles pour ouvrir enfin la PMA à toutes les personnes qui en font la demande : les couples de femmes, les femmes cisgenres seules, et même les hommes trans, nos frères d’armes.

Notre sororité militante ne doit pas être à sens unique. Nous sommes là, nous avons toujours été là pour les luttes de nos sœurs cisgenres, l’IVG, la précarité menstruelle, etc., parce que nous ne luttons pas que pour nous seules, nous luttons pour nous toutes, vraiment toutes (hahaha). Nous sommes là dans nos luttes communes, le droit des femmes à s’habiller comme elles l’entendent, que ce soit une mini-jupe ou un foulard, le droit de chacune à faire ce qu’elle veut de son corps, qu’elle soit sous-marinière1 ou travailleuse du sexe.

En échange, nous recevons à la fois des refus implicites à nos revendications (nous n’aurons pas accès à la PMA, mais sans avoir même la courtoisie de nous mentionner) et nous recevons des refus explicites de nos existences-même en tant que femmes : attaques répétées des FARTs2 et TERFs3, mégenrages administratifs, incarcérations avec les hommes, refus de nos filiations.

La somme logique de tout ça ? La société nous accepte comme des femmes, quand nous y sommes bien pratiques. Mais dès qu’il s’agit de revendiquer l’égalité, l’égalité avec nos sœur cis, l’égalité avec les hommes, alors l’État, explicitement les ministres de la Justice, des Solidarités et de la Santé, et la quasi intégralité des membres du Parlement choisissent d’entretenir cette grande tradition française : l’eugénisme4. Si vous êtes à ce point contre le fait que nous ne puissions pas nous reproduire, il va falloir assumer le terme, et il va falloir l’expliquer au monde. Parce que là, pour l’instant, c’est un peu la honte.

Jena Selle
Nos Voix Trans, Un Podcast Trans

1  C’est depuis 2014 que la France n’interdit plus aux femmes de servir dans un sous-marin.
 Transphobes radicales pseudo féministes, Feminism Appropriating Radical Transphobes ou FART en anglais, souligne qu’un féminisme qui exclut des femmes n’en est pas vraiment un.
3  Féministes radicales excluant les personnes trans, Trans-Exclusionary Radical Feminist ou TERF en anglais, désigne les féministes qui ne veulent pas reconnaître les femmes trans comme des sœurs.
4
 Jusqu’à ce que la CEDH condamne la France en 2017, l’État imposait une stérilisation forcée aux personnes trans pour obtenir des papiers d’identité.

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