Notre finitude est un puissant moteur d'égoïsme

L'enfant, qui m'habite pour toujours, sait que la sagesse et le pouvoir n'ont pas de lien. Que l'accélération et la croissance démesurée enverront les enfants d'aujourd'hui dans des impasses qu'ils se prendront en pleine face.

Remplissez-moi comme un vase pour que je ne puisse plus penser. Remplissez-le à ras bord, histoire que je ne puisse plus rien y ajouter.

Abreuvez-moi de faits divers et de voyeurisme pour que mon empathie et ma bienveillance s’estompent. Pour qu’elles soient, un jour, remplacées par la méfiance et la méchanceté.

Contraignez-moi à devenir pour vous servir. A me cacher et à effacer mes particularités pour que je ne dérange pas.

Enfoncez-moi dans le cœur et le crâne votre vision consumériste du bonheur, de l’amour et de l’autre.

Regardez-moi comme un moyen et non comme une fin.

Je ne suis qu'un enfant parmi d'autres et vous êtes des adultes. Vous croyez savoir et vous ne nous écoutez pas. 

Vous voulez nous transmettre, à tout prix et par tous les moyens, vos croyances. Vous érigez vos expériences en modèles et sans critique. Sans qu’il ne vous traverse l’esprit de remettre vos pensées et vos actions en question.

Uniformisez, divisez, contrôlez.

Oui, vous savez et nous devrons apprendre car nous devrons prendre le relai de cette course folle contre nous-mêmes.

C’est le miracle de la mort.

Car, vous ne serez pas là pour voir l’héritage que vous nous aurez laissé. Toutes ces choses qui se seront transformées en ordures, ces choses devant lesquelles vous souhaitiez que nous nous prosternions. Ces décharges d’objets, de déchets et de comportements malsains qui se dresseront devant nous et dont le résultat vous incombe.

Mais il sera trop tard et la mort vous aura emportés. Que vous nous regardiez du ciel ou enfouis sous la terre n'aura aucune importance. Vous ne pourrez plus rien pour nous. Nous devrons nous débrouiller seuls.

Nos cris déchireront le silence. Ils ressembleront plus à ceux de bêtes acculées et apeurées qu’à votre langage qui se voulait marqueur de distinction. Ces mots manipulateurs, iniques, qui servaient vos apparats ainsi que votre confort  et que vous n’avez pas eu l’envie et le courage de renier. Parce que vous saviez que la mort vous emporterait nous laissant esseulés face aux atrocités que vous avez commises en toute connaissance de cause.

La mort vous protégera d’une souffrance que vous nous léguerez. D’une déchéance du vivant tout entier et de l’humain en particulier que nous devrons affronter. Avec laquelle nous devrons composer, dans la douleur de ce que vous avez détruit, errant dans ces ruines que vous ne verrez jamais.

Ceux que vous avez qualifiés de gourous apocalyptiques, vous auront rejoints. Vous ne serez pas jugés ou punis pour le génocide des générations futures que vous fomentez. Vous aurez joui sans entrave de votre pouvoir et de votre bêtise grâce à votre finitude.

Et, dans ce que j’imagine un chaos, j’espère que vos enfants entreverront votre égoïsme abject. A moins, qu’ils n’empruntent votre chemin et continuent de semer les graines de la discorde, ajoutant de l’horreur à l’horreur, arrachant les pousses de solidarité, détruisant les initiatives novatrices d’amour, de respect et de bienveillance que les uns auront commencées à bâtir, massacrant les ponts entre les espèces et le vivant que les autres auront tentés de construire.

Empêchez-nous de contempler, de nous extasier, de prendre le temps. Enfermez-nous dans des cages pour que nous ne connaissions rien de l’authentique beauté du monde qui nous entoure. Ne nous affolez pas en nous expliquant la réalité d’aujourd’hui et les enjeux de demain. Bercez-nous avec des écrans, endormez-nous dans un monde virtuel, producteur d'encéphalogrammes plats. 

Apprenez-nous l’obéissance aveugle. Enseignez-nous la compétition, la rivalité et l'égoïsme. Parlez-nous de l’argent, de beaucoup d’argent. Écrasez du doigt nos projets plein d’énergie et nos idées courageuses. Tuez notre pugnacité et faites taire ce que vous nommez arrogance ou insolence si nous essayons malgré vous, malgré tout, de continuer ou de nous justifier.

Vous aurez gagné votre tranquillité et votre petit confort. Vous ne ressentirez pas de culpabilité. A moins qu’au commencement de vos vieux jours, empêchés par un corps usé, vous ne soyez contraints de vous laisser emporter par les rires de ceux que vous aurez sacrifiés sur votre autel doré.

N.

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