Visages de la Lepénie

Après le meeting de Bercy, le 17 avril, où nous étions allés à la rencontre des militants d'Emmanuel Macron (Voir "Visages de Macronie") nous voici à Villepinte, le 1er mai, pour interviewer des supporters de Marine Le Pen.

 

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Villepinte, Lundi 1er mai, 11 heures. Nous sommes dans la file d'attente pour le meeting de Marine Le Pen. Les fouilles sont minutieuses, alors ça prend du temps. Je laisse mon oreille traîner, tandis que la dessinatrice Annie-Claire Alvoët laisse filer son stylo. Un gars évoque le meeting de Mélenchon à Marseille, avant le premier tour. "J'ai regardé son discours, j'ai eu des crampes de rire pendant deux jours". Foule  joyeuse,  détendue, sans tension particulière.

 

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Après avoir passé la fouille, je commence les interviews. Dans environ une demi-heure, Nicolas Dupont-Aignan prendra la parole. Je veux jouer franc-jeu. Je me présente comme auteur d'un blog hébergé par Mediapart, nom qui me vaut  une dizaine de refus d'entretien courtois mais fermes. Certains acceptent de me parler tout en me signifiant qu'ils ne sont pas dupes. Ils répondent à mes questions avec un petit sourire ironique. D'autres, et c'est la majorité, acceptent de répondre à mes questions,  souvent avec gentillesse et patience.

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A tous ceux que je rencontre je commence par poser la même question. "Soutenez-vous Marine Le Pen et si oui pouvez-vous me dire en une phrase pour quelle raison ?". Et c'est cette phrase que la dessinatrice a reportée sur son dessin. 

 

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Mais avant de revenir sur ces discours, quelques impressions visuelles. La salle n'est pas entièrement pleine mais il y a beaucoup de monde. Un certain nombre de militants arborent un pin's clignotant avec le prénom de "Marine". Par moments, on dirait un congrès de lucioles. Une phrase me revient: "Le métro à six heures du soir". C'est ainsi qu'André Malraux qualifiait le RPF, parti fondé par De Gaulle et ancêtre du RPR. Ici aussi, une grande diversité. Des anciens militaires portant des drapeaux, mais aussi des hommes en costard élégant. Des vieux et des jeunes.

 

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L'une de mes premières rencontres, Guillaume, venu avec Amélie. Il est encore plus jeune que je ne le pensais. Quand je lui demande pour qui il avait voté en 2012 il répond: "J'avais dix-sept ans, je ne pouvais pas encore voter...mais je soutenais déjà Marine!". Il milite dans le 94. Avec lui, se trouve Amélie, encore plus jeune. Pour elle, Jean-Marie Le Pen, c'est la préhistoire.  "Oui, oui, j'en ai entendu parler par mes parents..."(elle aurait dit pareil pour Vercingétorix)

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Diversité de générations, et même (mais à un degré moindre) diversité "ethnique". On trouve (ce n'est pas un scoop mais ça frappe toujours) des noirs et des arabes dans les meetings du Front. Pas beaucoup, mais quand même. Je croise Bilal et Idriss, tous deux lycéens. Le premier est convaincu, le second circonspect.

 

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Toujours dans ces premiers moments précédant les discours, je rencontre Adama, qui bavarde avec Elodie, jolie blonde originaire de Lille. Adama, originaire du cameroun, a obtenu la nationalité française après 2012. Il exprime sa conviction que seule Marine Le Pen est capable de défendre les valeurs de la France. Quand je m'éloigne, il me rattrape par la manche : "Je veux vous dire une autre chose. Ce monsieur Macron est un imposteur!".

 

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Avec Jean-Noël, on est  apparemment dans l'imagerie la plus attendue du Front National, presque dans le folklore. C'est un ancien militaire épris d'ordre. Le contact facile. Sympathique. Le nom de Mediapart n'est pas un repoussoir pour lui. De toute façon, il a envie de parler.

 

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Il est porte drapeau de l'ASOR 21 (Association des sous officiers de réserve de la Côte d'or)  et membre du DPS le service d'ordre du Front National. Mais surtout, Jean-Noël s'investit beaucoup dans la préparation de colis pour les militaires engagés à l'étranger. C'est d'ailleurs l'une des premières choses dont il me parle: "Je mets des conserves, des confitures, ou des poèmes faits par les enfants des écoles. Ca coûte rien, un poème. Mais j'ai écrit à une cinquantaine de directeurs du départements et devinez combien m'ont répondu? Un seul!" (ton  indigné)  Je m'attends à peu près à tout quand je l'interroge sur le racisme au Front National. Or, Jean-Noël me regarde d'un air étonné: "Mais monsieur...je vis avec une camerounaise. Mon frère est avec une Philippine. Mon autre frère est en Grèce. Oui, j'ai plusieurs frères, on est une famille de 10 enfants. Mais j'ai pas fini. J'ai deux filles et l'un de mes gendres est marocain. Je vous dis que la vérité, monsieur. Dans l'armée, on est...pfouit..." (il siffle et fait le geste d'aller tout droit avec le tranchant de la main).

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Ça y est, le discours de Dupont-Aignan a commencé. J'entends ses dernières phrases : "Ils sont jaloux de notre énergie positive, Marine!". Nous sommes derrière, au dernier rang des militants. En commençant les interviews, j'ai à l'esprit cette phrase que l'on entend un peu partout: "Macron rassemble les gagnants de la mondialisation, et Marine le Pen les vaincus". Mais là encore, le réel déborde les clichés. Je rencontre un éboueur, une secrétaire médicale au chômage, mais aussi un avocat, un agent immobilier, un cadre commercial. Parmi tous ces militants et sympathisants, ceux qui me marquent le plus sont ceux qui ne sont ni en haut ni en bas de l'échelle sociale, et qui affirment leur soutien à le Pen avec une sorte de calme évidence. 

 

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Comme le très pondéré Martin, employé dans une librairie. Je tombe sur lui juste après le discours de Dupont-Aignan alors que la sono diffuse à pleins tubes le Boléro de Ravel.  Martin relève tranquillement qu'à ses yeux  "Marine le Pen est le porte-drapeau de la résistance du peuple". Il a voté Chirac en 2002, dès le premier tour, et avant cela Mitterrand. Commence passe-t-on de Mitterrand à Le Pen? : "Oh..ça a été un discernement progressif". Il précise qu'il n'est pas adhérent. Je retrouve un peu le même cas de figure avec Michel, retraité de l'Education nationale. Même calme, même placidité. Le nom de Macron, ne provoque chez lui aucune poussée d'urticaire. Il note: "Ce n'est pas l'horreur absolue...Je comprends qu'on puisse adhérer à ses idées mais je pense que ses options ne sont pas les bonnes". Il est flegmatique, si flegmatique que je me demande même un instant s'il n'en rajoute pas...

 

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La violence, je vais quand même finir par la rencontrer. La violence rentrée, d'abord. Le discours de Marine le Pen vient de commencer. J'en capte des bribes (des phrases comme "Le projet Macron porte atteinte à la liberté", des expressions comme"la subversion migratoire"..). Les interviews deviennent plus difficiles, plus hachées, les gens sont absorbés dans l'écoute de leur chef. La violence, donc. Je repère un jeune homme à l'attitude un peu butée. Il hésite à me parler et à me dire son nom.  Il s'appelle Thibault, il est éboueur. Je sens que sa patience a des limites. J'ai tout juste le temps de lui demander pour qui il a voté en 2012: "Le Pen". Et en 2007 ? "Le Pen. J'ai jamais voté que Le Pen". Et dans sa famille? "C'est différent".  Il parle en desserrant à peine les dents et les mots qui sortent de sa bouche semblent maculés de colère. Mais il ne m'envoie pas me faire voir. A moins peut-être, que je ne parte juste au bon moment...

 

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Avec Thibault, j'ai touché du doigt une sorte de violence rentrée. Avec Lucas et ses amis, je suis confronté à une violence froide et intellectualisée. Lucas est bibliothécaire. Adhérent du Front National, il est venu avec deux membres de sa section, Olivier et Claudine. Ça  commence doucement. Lucas évoque les raisons économiques de son vote pour Marine Le Pen: l'anticapitalisme. Ensuite, couche après couche, son discours révèle progressivement ses arêtes.

 

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Il veut mettre les choses au point. Attention, ses motivations ne sont pas seulement économiques. Pour lui, le politique et l'économique se rejoignent. L'économie est saccagée par l'immigration, qui "détruit les pays de départ comme d'arrivée". Il insiste: "Cette troisième génération d'immigrés est proche des sociopathes..." (à ce moment là, mon visage doit marquer quelque chose, la stupeur, la désapprobation, l'étonnement, car il enfonce le clou). "Oui, des sociopathes. Je connais la banlieue. Ce sont des sociopathes qui se font récupérer par les imams. Ou par Israël...".  Il continue, et j'ai l'impression qu'il peut parler sans jamais respirer tant les phrases s'enchaînent et se suivent sans coupure. Il aborde la menace qui pèse sur l'identité française "surtout si on apprend l'arabe aux enfants dès l'âge de six ans comme le veut Vallaud-Belkacem". Il conclut: "Il y a une destruction programmée de l'identité française, organisée par l'Europe avec la complicité du gouvernement français. C'est un programme d'extermination des peuples d'Europe". "C'est le grand remplacement", me dit Olivier à l'oreille, "Vous avez entendu parler du grand remplacement quand même?". A ce moment là Lucas doit sentir quelque chose, un flottement, une impatience, chez son interlocuteur (de fait, je commence à fatiguer) car il me pointe du doigt : "Vous savez, je me bats pour sauver ma peau mais aussi la vôtre. Je m'en fous que vous déformiez ce que je dis. J'ai mis une petite graine dans votre cerveau, une petite graine qui je pense va mûrir un jour...". A la fin , il laisse parler ses tripes : "Vous comprenez, si la France disparaît...je suis mort!".

Dans les discours que j'entends pour justifier le soutien à Marine le Pen les arguments économiques sont nettement minoritaires. Ce qui revient surtout c'est l'indépendance de la France, la restauration de sa souveraineté. Les motifs religieux sont  rarement mis au premier plan même si plusieurs de mes interlocuteurs arborent la croix catholique. Gérard fait ici exception. Drôle de personnage, Gérard. Aimable, souriant. Il tient deux drapeaux à la main, l'un ouvert, l'autre replié ("C'était pour quelqu'un qui n'est pas venu").

 

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Il explique donc son engagement pour le Front National par la recherche de ses racines chrétiennes et la défense de la famille: "Je suis contre la GPA (note: gestation pour Autrui) et la PMA (note: procréation médicalement assistée). Quoi vous ne savez pas ce que c'est? (c'est son seul moment de légère indignation de l'entretien). Mais c'est la fin de la famille monsieur!". Ses racines ne sont pas seulement chrétiennes puisque sa mére était vietnamienne. Il se dit "Français par filiation", et non pas "Français de papier" comme certains Africains ou Maghrébins. "Etre Français ça s'hérite ou ça se mérite, c'est une phrase de Marine". Gérard est architecte et taxi trois fois par jour, à 68 ans, "à cause de ma retraite toute petite". Il tient donc d'une main ses deux drapeaux, et de l'autre un chapeau noir: "Je l'ai acheté 30 euros sur un marché. Quand je vois tous ces jeunes avec ces casquettes vissées derrière la tête, qui sont ridicules, je me dis pourquoi pas un chapeau? ".

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Et le meeting se termine. Du Jazz New Orleans dans les hauts parleurs. A la sortie, vente d'objets à la gloire de Marine Le Pen. Le service d'ordre du Front National, le DPS (département Protection et sécurité) fait la quête d'une manière originale. Un grand drapeau bleu blanc rouge est déployé et tenu par quatre personnes, les gens déposent pièces et billets qui font un creux au centre du drapeau. "On plie ou on plie pas? " demande un des gars du DPS.

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Je ne suis pas sûr que ce service d'ordre ait été si efficace que cela aujourd'hui. Car nous croisons Françoise qui vient, en plein meeting, de se faire dépouiller. On lui a pris sac et manteau. Je m'apprête  à rengainer questions et  cahier mais elle m'arrête: "Je veux bien répondre à vos questions, si vous voulez". Cette grande femme abandonnée me remue. Elle dit de Marine Le Pen: "Elle ferait un bon chef d'Etat. Elle a la posture, la langue. Elle s'explique comme un chef d'Etat". Puis Françoise retourne à ses problèmes. Désemparée, elle cherche quelqu'un pour rentrer à Paris.

Nous nous dirigeons nous aussi vers le RER. Je me remémore tous ceux que j'ai interrogés. Je repense à Martin, au calme Martin, employé dans une librairie, passé de Mitterrand à le Pen "par discernement progressif" selon son expression. Je me reproche après coup  ne pas  lui avoir posé une question supplémentaire sur ce changement d'orientation politique. Tout est allé un peu trop vite. Nous montons prenons place dans le wagon du RER. Je regarde les gens autour de nous, leurs visages anonymes, fatigués, soucieux , renfrognés, ou impassibles. Parmi eux, combien de Martin?

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Texte: JF Mondot

Dessins et aquarelles: AC Alvoët

(site de l'artiste pour découvrir ses dessins, peintures, gravures: www.annie-claire.com)

 

 

 

 

 

 

 

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