Eloge funèbre de Johnny d'O

Une petite réaction à chaud sur les deux jours que nous venons de traverser... L'éloge funèbre d'un individu mutant qui pourrait s'appeler Johnny d'Ormesson...

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Il était la France. Par sa longévité, il était devenu un miroir de nos vies. Chacun de nous a un souvenir qui relie son existence à la nôtre. Il avait connu des hauts, des bas mais il était toujours resté au sommet. Il était magnétique, sexuel. En même temps, il savait très bien qu’il n’était ni Châteaubriand ni Proust. Il était l’ami des puissants. Les présidents de la République aimaient le recevoir pour connaître son opinion sur les grands sujets du moment. Il avait la nostalgie de l’Amérique et des grands espaces. Il prononçait ses mots d’esprit avec une préciosité inimitable. Jamais l’académie, qui était un peu endormie, n’a semblé plus aimable qu’avec lui. Dans la tournée des vieilles canailles il a montré un investissement  exceptionnel. En même temps il inspirait une distance respectueuse. Il vivait vite, vivait à fond.  Il invitait tout le monde au restaurant et c’est lui qui payait. Un jour, il est allé à Strasbourg juste pour une choucroute. A tous, il donnait de l’amour. Ses excès étaient la contrepartie de cet amour. Il était à son bureau à sept heures du matin pour écrire. A la fin, le rythme s’était même accéléré. Un livre par an, pas forcément digne de rester dans les mémoires. Presque que des tubes. Mais quand il y avait un livre dans certaines maisons, c’était le sien. Sa conversation, d’une érudition légère, en faisait un bon client pour les médias. Pivot l’a invité un nombre incalculable de fois et c’était à chaque fois une fête de l’esprit.  Il avait vendu un nombre incomparable de tee-shirts. Il avait fait 606 fois Michel Drucker. Il avait décroché l’agrégation. Comme les Rolling Stones, il s’est réinventé plusieurs fois. On peut même dire qu’il est mort plusieurs fois. Avec ses tatouages sur les bras et sur le torse, il incarnait la France d’ancien régime. Il était devenu un peu sourd, et brillait moins qu’autrefois dans les dîners mondains. Il était né dans la rue. Il chantait la bagarre comme personne. Mais il était aussi beaucoup plus cultivé qu’on ne croit. Au fond, il était devenu son meilleur personnage. Il avait parfois des caprices. S’il voulait des acrobates sautant du plafond, il les avait. Il voulait faire plaisir à son public. Il voulait qu’il en ait pour son argent. Il a longtemps été le jouet d’un entourage qui profitait de sa naïveté. Avec le temps, il était devenu un peu sourd. C’était resté un enfant. Il jouait de la guitare mais pas à un niveau exceptionnel. Il était la France.

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