Conversations avec Dhaou Meskine

Dhaou Meskine, ancien imam de Clichy sous Bois, est une figure historique de l'islam de France. Mais il est rare (voire invisible) dans les médias. Sans doute parce que sa parole, ni fondamentaliste ni pro-Charlie échappe aux catégories dominantes. Sa liberté de ton, sa franchise parfois rugueuse, en font un personnage tout-à-fait à part dans le milieu des imams et des religieux de notre pays.

 

 

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Il y a neuf ans j'ai écrit un livre (Imams de France, Stock) où je relatais le parcours biographique et les opinions de 15 imams. On commençait déjà , bien avant les attentats, à faire de l'islam le bouc émissaire de beaucoup de choses. Mon idée, avec ce livre, était de passer d'une entité abstraite, l'Islam, à des individus de chair et de sang. Cela imposait, pour chaque imam de patients travaux d'approche: le livre m'avait pris deux ans.

Dhaou Meskine était l'un des premiers noms sur ma liste. Difficile de passer à côté de lui: il s'était imposé comme une voix forte, souvent critique, dans le paysage de l'islam en France. En plusieurs occasions, il avait attiré sur lui l'attention des médias. En 2001, il avait appelé au calme lorsque le conflit israélo-palestinien faisait monter la température dans certaines banlieues ("Si nous ne pouvons pas exporter la paix, n'importons pas la guerre" avait il plaidé). En 2002, il s'était élevé contre la convocation des imams par les Renseignements Généraux de Bobigny, dénoncée par lui comme humiliante (les imams avaient été sommés de venir munis de leur carte de séjour ou de leur carte d'identité). Ensuite, à la tête du Conseil des Imams, alors une des principales organisations musulmanes, il s'était opposé à la manière dont en 2003 Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur, voulait structurer l'islam de France autour des grandes organisations dépendantes des pays du Maghreb. Il était devenu un caillou dans la chaussure du ministre de l'intérieur de l'époque. Et le rôle qu'il avait tenu en 2005, en tant qu'imam de Clichy sous Bois, refusant de condamner les émeutiers,  n'avait pas arrangé les choses. (Meskine avait demandé de l'indulgence pour "ces enfants qui tapent aux portes de la République. S'ils ont tapé si fort, c'est que depuis trente ans elles leur sont restées fermées"). 

Ces prises de positions, Meskine les avait chèrement payées : hasard ou coïncidence, un an plus tard en 2006, il avait été mis en examen pour financement de terrorisme (En 2014, huit ans plus tard, il sera totalement innocenté de cette accusation. Réhabilité, il fait aujourd'hui partie d'un centre de recherches chargés pour l'union européenne d'études sur la radicalisation). Mais quand je rencontre Meskine en juillet 2008, il est encore sous le choc de cette humiliation. Je ne sais si cette circonstance a compté ou pas dans son désir d'expliquer son parcours. Mais de tous les imams que je rencontre, il celui qui s'implique le plus dans les entretiens. Il me raconte son enfance dans le sud de la Tunisie,  sa formation religieuse, bref il m'accorde beaucoup de temps. Les interviews, de quatre ou cinq heures d'affilée, ont lieu le samedi matin dans les locaux du collège-lycée Réussite, l'école privée musulmane qu'il dirige à Aubervilliers. Le courant passe, une confiance s'établit peu à peu. Les interviews se finissent souvent en conversations sur des sujets qui ne concernent pas directement le livre (la politique, la nature, l'histoire..). J'apprécie en lui l'interlocuteur direct qui n'évacue aucune question.  Il a des partis pris mais pas de langue de bois. Au fil des entretiens, je découvre un homme aux curiosités multiples, prompt à exalter les richesses de la civilisation musulmane, mais capable aussi de se passionner pour la figure de Marion du Fouet, sorte de Robin des Bois féminin de la Cornouaille au XVIIIe siècle, et de parler de la Bretagne avec quasiment des trémolos dans la voix (il connaît bien cette région, y séjourne régulièrement en famille ou avec des classes-vertes de son école Réussite, la déconnexion entre la jeunesse des banlieues et le milieu naturel fait partie de ses préoccupations constantes). Au terme de ces quatre ou cinq entretiens, j'écris mon livre, en mentionnant dans le chapitre qui lui est consacré toute l'estime et la sympathie que m'inspire le personnage. Je lui  envoie, nous échangeons des mots aimables. De tous les imams que j'interroge pour ce livre, la rencontre avec Dhaou Meskine reste la plus marquante. 

Puis le temps passe. Je me tourne vers d'autres sujets de livres, lui a ses préoccupations, son combat judiciaire pour faire reconnaître son innocence, et un autre combat pour la survie de son Ecole. Nous nous perdons de vue. Je repense à lui en novembre 2015, lors des attentats qui ensanglantent Paris. Je me demande comment il analyse la situation. Je me dis que ce serait bien de le recontacter. Mais je ne mets ce projet à exécution qu'en juin 2017. Il m'envoie un mot chaleureux pour me dire qu'il est d'accord. En juillet 2017, je prends la direction de l'Ecole Réussite. Il m'y attend, comme neuf ans plus tôt. Les entretiens seront complétés par un échange de mail quelques mois plus tard. 

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A part quelques fils d'argent dans sa barbe, il n'a pas changé. Toujours cette présence massive, cette franchise parfois abrupte, et en même temps cette sensibilité délicate, aiguë qui le rend très attentif aux mots et aux gestes d'autrui. Dhaou Meskine est homme de signes. Je retrouve cette même facilité à dialoguer avec lui que neuf ans plus tôt. Nous nous installons dans une des salles de classe de son école. Annie-Claire Alvoët s'est mise dans un coin de la salle pour le dessiner (Je ne sais pourquoi je m'étais imaginé que cela pourrait le gêner d'être représenté, mais il accepte l'idée en manifestant même un intérêt souriant, presque enfantin, pour le travail de l'artiste).

L'entretien commence par le vif du sujet. Je lui pose la question qui me trotte dans la tête depuis deux ans: Qu'a t'il pensé au moment des massacres de Charlie-Hebdo, et des attentats de novembre 2015 à Paris? Est-il allé à la manifestation qui a suivi les attentats de Charlie-Hebdo? 

Dhaou Meskine, visage grave, répond dans sa manière très directe: "Je défends Charlie mais je ne suis pas Charlie...je suis allé à la manifestation place de la République, mais je ne suis pas Charlie. J'avais manifesté contre Charlie au moment des caricatures de 2006. Je pense toujours la même chose. Ce n'est pas en attaquant le sacré chez les uns ou les autres que l'on va propager la fraternité...Alors non, je ne suis pas Charlie". 

J'apprends au passage que Dhaou Meskine a joué un rôle non négligeable dans les événements qui ont suivi la tuerie de Charlie-Hebdo. C'est lui qui a célébré les funérailles d'Ahmed Merabet, le policier français tué par les frères Kouachi: "Certains imams avaient refusé de faire la prière sur lui en disant que ce n'était pas un musulman pratiquant. Moi, j'ai voulu faire la prière sur lui. Et j'ai même insisté auprès de sa famille pour qu'ils s'expriment dans les médias. Il fallait que l'opinion sache qu'un policier arabe avait donné sa vie pour défendre Charlie-Hebdo". 

Ce qui m'intéresse, c'est de savoir comment il analyse les massacres de Charlie-Hebdo et les attentats de Paris. Qu'est ce qui a été raté?  A qui la faute? comment voit-il les choses? Meskine récuse vigoureusement toute responsabilité des imams dans les événements: "Les jeunes impliqués dans les attentats sont passés par la prison et la DDASS, pas par les mosquées. Le peu qu'ils savaient de l'islam, ils l'ont appris sur Internet. C'est pourquoi je n'étais pas d'accord avec les imams qui ont déposé des fleurs au Bataclan. Pourquoi s'excuser si on n'est pas coupables? Ce sont plus des enfants perdus de la République que de l'Islam". 

 

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S'il y a quelque chose à revoir selon lui c'est plutôt dans l'action des institutions de la République. Meskine épingle le discours de certains hommes politiques et leurs paroles méprisantes à l'encontre des jeunes des banlieues: "A l'époque où Nicolas Sarkozy parlait de passer le kärcher dans les banlieues, moi je disais au contraire que cette jeunesse était la force bénie de la nation!". 

Je lui demande si les institutions de l'islam lui semblent adaptées pour répondre au défi de la radicalisation. Dhaou Meskine pense que non, et ne prend pas des chemins détournés pour le dire. Pour lui, le ver est dans le fruit depuis la création du CFCM (Conseil Français du culte musulman) en 2003.  Dhaou Meskine l'exprime avec une expression imagée, colorée, manifestement traduite de l'Arabe de la rue : "S'imaginer que le CFCM pourrait réduire ce problème, c'est vouloir faire du miel avec des guêpes!". Il s'explique: "Au début des années 2000, avant la création du CFCM, l'Islam de France était structuré à 70% par des associations de quartiers, au contact des jeunes et de la population, qui faisaient un travail d'éducation sur le plan local. Les grandes organisations dépendant de l'étranger ne représentaient que 30%. Avec le CFCM, ce sont ces organisations qui ont été favorisées. Or, l'intérêt de ces organisations (dépendant de l'Algérie, du Maroc, ou de la Turquie) n'est pas le travail sur le terrain. Alors le terrain est resté vide. En 1999, j'avais prevenu qu'en laissant le terrain vide on aurait de graves problèmes d'ici 15 ans". Meskine enfonce le clou: "Je n'ai rien contre les membres du CFCM, j'ai même des amis parmi eux. Mais avec ce système actuel, on a commis des ravages qui ne seront pas réparés avant trois générations". 

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Alors que faire?  Il me répond en théologien formé à la Zitouna de Tunis, et spécialiste des hadiths (traditions sur la vie et les paroles de Mahomet). Il est convaincu que la meilleure façon de prémunir les musulmans déboussolés contre le radicalisme, est de revenir aux sources de l'Islam, de s'appuyer sur les textes. Il donne un exemple sur ce que l'on peut dire d'un attentat en revenant au texte coranique: "Commettre un attentat, c'est détruire la vie humaine, et détruire la vie humaine c'est déclarer la guerre à Dieu puisqu'il est écrit dans le Coran que la vie humaine est un miracle de Dieu. je peux vous citer le passage si vous voulez...." (plus tard, Dhaou Meskine me donnera trois feuilles où il a écrit, à la main, à l'encre bleue, les principales références des passags du Coran qu'il me cite). 

Dhaou Meskine prend l'exemple du Djihad, en allant du général au particulier:  "Il y a trois formes de Djihad. La première et la plus haute est de maîtriser son âme, et c'est un combat que doit mener chaque homme. la deuxième forme du Djihad c'est de résister à l'agresseur qui vous a attaqué. Et la troisième forme, consiste à prendre les armes pour libérer un autre peuple si celui-ci est opprimé et ne dispose pas des moyens de pratiquer sa religion. Mais ce rôle revient à un Etat, pas à des individus qui décident cela par eux-mêmes".

Evidemment, c'est ce troisième point qui est le plus délicat. Meskine tente une analogie : "Cette forme de Djihad pour libérer un peuple....c'est un peu le même principe que l'ONU. C'est un Etat, ou un groupe d'Etats qui décident de casser quelques dirigeants". 

Dhaou Meskine n'en démord pas : Diffuser la parole du Prophète de l'Islam est le meilleur moyen de combattre la radicalisation de certains jeunes. Mais il est conscient des difficultés de la tâche. Il soupire:  "C'est vrai qu'on a du mal à la toucher , cette jeunesse...Elle se fait laver le cerveau sur Internet, où on leur recommande de ne surtout pas écouter les imams français parce que c'est soit-disant l'Etat français qui leur impose leur discours. On leur dit que s'ils veulent quelque chose d'authentique, ils doivent se tourner vers un cheikh d'Arabie Saoudite...". Mais Meskine s'accroche vaille que vaille à son idée. Dans les mois qui viennent, il entend rassembler les passages du Coran qu'il juge les plus significatifs, en particulier les hadiths qui condamnent la violence, et de les diffuser le plus largement possible.  

 

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Après avoir évoqué ces questions graves, Meskine se passe la main sur les yeux, comme sous le coup d'une fatigue passagère. Nous évoquons alors des questions un peu moins lourdes. La politique notamment. Meskine en est friand. Il semble goûter les jeux d'alliance, les stratégies de conquête du pouvoir, un peu comme un amateur de foot savoure les passements de jambes de Neymar dans la surface de réparation. Il a visiblement suivi de très près l'élection de Macron. La manière dont le peuple français s'est débarrassé des extrêmes, et de la vieille classe politique (c'est du moins ainsi qu'il interprète les événements) le laisse songeur: "Depuis 1979, le peuple français corrige  un président de gauche en élisant le coup d'après une assemblée de droite, ou une assemblée de gauche après avoir élu un président de droite...C'est le seul peuple que je connaisse à faire cela, cela témoigne d'une grande maturité...". 

Mais lui n'a pas voté. Il m'explique qu'à l'annonce de sa mise en examen, en 2006, il avait volontairement interrompu les démarches de naturalisation entamées quelques mois plus tôt. Une réaction typique de son ombrageuse fierté. Au moment où je m'apprête à prendre congé, nous parlons un peu de Réussite, cette école privée musulmane qu'il a créée, qui et dont l'avenir est incertain (faute d'une subvention du rectorat, elle affronte depuis cinq ans de très graves difficultés financières). Je sens chez lui non pas du découragement, mais un peu de lassitude. Il envisage différentes pistes pour l'avenir, la création de structures scolaires pour les autistes, un livre d'histoire religieuse sur la manière dont furent collectés les premiers hadiths : "J'ai fait mon devoir mais la République n'est pas reconnaissante...Alors ça s'arrête là. Aux générations suivantes de prendre la relève...". 

Au-delà des oppositions politiques qu'il a rencontrées sur certains dossiers, en particulier l'organisation de l'islam, j'ai l'impression qu'on fait payer à Dhaou Meskine son indépendance farouche et son caractère têtu. Comme si cette raideur n'était pas totalement admissible de la part d'un interlocuteur musulman. Lui n'entend pas changer :  "Je ne serai jamais celui qui dira aux autres ce qu'ils aiment entendre, ni à la République pour avoir des avantages, ni aux pays du Golfe pour avoir des millions. Ma franchise c'est un acte d'amour. Dans le Coran, il est demandé d'être véridique et juste quand on témoigne, même s'il s'agit d'un proche, même s'il s'agit de ses parents.." 

Ainsi se finit notre entretien du mois de juillet 2017. Je rentre chez moi, je recopie mes notes au propre et prends mon temps pour écrire ces quelques lignes. Les mots et les phrases me viennent difficilement, à la fois parce que les questions qui sont agitées ici sont graves et lourdes, et sans doute aussi parce que l'entretien a aussi pour moi une dimension humaine que je ne veux ni éluder ni galvauder. A la mi-novembre l'entretien est complété par un échange de mails. Je me trouve alors prêt à publier ce texte alors que l'ambiance autour de l'islam s'est de nouveau changée en fournaise. Je publie quand même le récit de cette rencontre, avec l'espoir qu'on en retienne au moins que l'islam français n'est pas monolithique: il n'est pas partagé, par exemple, entre gentils pro-Charlie et méchants anti-Charlie prêts à toutes les violences et toutes les exactions. Meskine, on l'a vu, n'est pas pro-Charlie. Mais il reste calme. Il avance ses arguments, et écoute ceux des autres. En d'autres termes, il ne demande qu'à débattre, même si le sujet le touche et l'affecte  (comme il touche et affecte inévitablement tout le monde). Dans l'atmosphère étouffante de  ce mois de novembre 2017, il m'a semblé que tout ce qui pouvait contribuer à un débat, était non seulement bienvenu mais salutaire. C'est pourquoi je publie ce texte aujourd'hui, sans être certain qu'il soit  audible, et et sans savoir s'il est encore possible d'apporter un peu de complexité à un sujet qui se résume depuis trois semaines à des échanges d'invectives et d'anathèmes. Mais essayons quand même..

 

Texte: JF Mondot

Dessins : Annie-Claire Alvoët

(Dessins, peintures, gravures à decouvrir sur son site www.annie-claire.com)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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